Un vestibule précédant la salle du conseil.
UN HUISSIER DE SERVICE, DES VALETS; _entre_ CRANMER.
CRANMER.--J'espère que je ne suis pas en retard, et cependant le
gentilhomme qui m'a été envoyé de la part du conseil m'a prié de faire
la plus grande diligence.--Tout fermé! Que veut dire ceci?--Holà! qui
est ici de garde? Sûrement, je suis connu de vous?
L'HUISSIER.--Oui, milord; et cependant je ne peux vous laisser entrer.
CRANMER.--Pourquoi?
L'HUISSIER.--Il faut que Votre Grâce attende qu'on l'appelle.
(Entre le docteur Butts, médecin du roi.)
CRANMER, _à l'huissier._--Soit.
BUTTS.--C'est un méchant tour qu'on veut lui faire! Je suis bien aise
d'avoir passé si à propos: le roi en sera instruit à l'heure même.
(Sort Butts.)
CRANMER, _à part_.--C'est Butts, le médecin du roi! avec quel sérieux il
attachait ses regards sur moi en passant! Dieu veuille que ce ne fût pas
pour sonder toute la profondeur de ma disgrâce!--Ceci a été arrangé à
dessein, par quelques-uns de mes ennemis, pour me faire outrage. Dieu
veuille changer leurs coeurs! je n'ai jamais en rien mérité leur haine.
S'il en était autrement, ils devraient rougir de me faire ainsi attendre
à la porte; un de leurs collègues au conseil, parmi les pages, les
valets et la livrée! Mais il faut se soumettre à leur volonté, et
j'attendrai avec patience.
(Le roi et Butts paraissent à une fenêtre.)
BUTTS.--Je vais montrer à Votre Majesté une des plus étranges choses...
LE ROI HENRI.--Qu'est-ce que c'est, Butts?
BUTTS.--J'imagine que Votre Majesté a vu cela fort souvent?
LE ROI HENRI.--Par ma tête, dites-moi donc de quel côté?
BUTTS.--Là-bas, mon prince: voyez le haut rang où l'on vient de faire
monter Sa Grâce de Cantorbéry, qui tient sa cour à la porte, parmi les
suivants, les pages et les valets de pied.
LE ROI HENRI.--Ah! c'est lui, en vérité. Quoi? est-ce là l'honneur
qu'ils se rendent les uns aux autres? Fort bien. Il y a heureusement
quelqu'un au-dessus d'eux tous.--Je croyais qu'il y aurait eu entre eux
assez d'honnêteté réciproque, de politesse au moins, pour ne pas
souffrir qu'un homme de son rang, et si avant dans nos bonnes grâces,
demeurât à faire le pied de grue en attendant le bon plaisir de leurs
seigneuries, et à la porte encore comme un messager chargé de paquets.
Par sainte Marie! Butts, il y a ici de la méchanceté.--Laissons-les et
fermons le rideau; nous en entendrons davantage dans un moment.
(Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Surrey, le
lord chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut
bout de la table du conseil, à la gauche: reste un siége vide au-dessus
de lui, comme pour être occupé par l'archevêque de Cantorbéry. Les
autres se placent en ordre de chaque côté. Cromwell se met au bas bout
de la table, en qualité de secrétaire.)
LE CHANCELIER.--Maître greffier, appelez l'affaire qui tient le conseil
assemblé.
CROMWELL.--Sous le bon plaisir de vos seigneuries, la principale cause
est celle qui concerne Sa Grâce l'archevêque de Cantorbéry.
GARDINER.--En a-t-il été informé?
CROMWELL.--Oui.
NORFOLK.--Qui est présent?
L'HUISSIER.--Là dehors, mes nobles lords?
GARDINER.--Oui.
L'HUISSIER.--Milord archevêque; il y a une demi-heure qu'il attend vos
ordres.
LE CHANCELIER.--Faites-le entrer.
L'HUISSIER, _à l'archevêque_.--Votre Grâce peut entrer à présent.
(Cranmer entre et s'approche de la table du conseil.)
LE CHANCELIER.--Mon bon lord archevêque, je suis sincèrement affligé de
siéger ici dans ce conseil, et de voir ce siège vacant. Mais nous sommes
tous des hommes, fragiles de notre nature; et par le seul fait de la
chair, il y en a bien peu qui soient des anges. C'est par une suite de
cette fragilité et d'un défaut de sagesse que vous, qui étiez l'homme
fait pour nous donner des leçons, vous vous êtes égaré vous-même dans
votre conduite, et assez grièvement, d'abord contre le roi, ensuite
contre ses lois, en remplissant tout le royaume, et par vos
enseignements et par ceux de vos chapelains (car nous en sommes
informés), d'opinions nouvelles, hétérodoxes et dangereuses qui sont des
hérésies, et qui, si elles ne sont pas réformées, pourraient devenir
pernicieuses.
GARDINER.--Et cette réforme doit être prompte, mes nobles lords; car
ceux qui façonnent un cheval fougueux ne prétendent pas l'adoucir et le
dresser en le menant à la main; mais ils entravent sa bouche d'un mors
inflexible, et le châtient de l'éperon jusqu'à ce qu'il obéisse au
manège. Si nous souffrons par notre mollesse et par une puérile pitié,
pour l'honneur d'un seul homme, que ce mal contagieux s'établisse, adieu
tous les remèdes; et quelles en seront les conséquences? des secousses,
des bouleversements, et l'infection générale du royaume, comme
dernièrement nos voisins de la haute Allemagne nous en ont donné à leurs
dépens un exemple dont le déplorable souvenir est encore tout frais dans
notre mémoire.
CRANMER.--Mes bons lords, jusqu'ici pendant tout le cours de ma vie et
de mes fonctions, j'ai travaillé, et non sans une grande application, à
diriger mes enseignements et la marche ferme de mon autorité, dans une
route sûre et uniforme dont le but a toujours été d'aller au bien; et il
n'y a pas un homme au monde (je le dis avec un coeur sincère, milords)
qui abhorre plus que moi et qui, soit dans l'intérieur de sa conscience,
soit dans l'administration de sa place, repousse plus que je ne le fais,
les perturbateurs de la paix publique. Je prie le Ciel que le roi ne
rencontre jamais un coeur moins rempli de fidélité. Les hommes qui se
nourrissent d'envie et d'une perfide malice, osent mordre les meilleurs.
Je demande instamment à Vos Seigneuries que, dans cette cause, mes
accusateurs, quels qu'ils soient, me soient opposés face à face, et
qu'ils articulent librement leurs accusations contre moi.
SUFFOLK.--Eh! milord, cela ne se peut pas. Vous êtes membre du conseil;
repoussé par cette dignité, nul homme n'oserait se porter votre
accusateur.
GARDINER.--Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, nous
abrégerons avec vous. L'intention de Sa Majesté et notre avis unanime
est que, pour mieux approfondir votre procès, on vous fasse conduire de
ce pas à la Tour. Là, redevenant homme privé, vous verrez plusieurs
personnes vous accuser sans crainte, de plus de choses, j'en ai peur,
que vous n'êtes en état d'en repousser.
CRANMER.--Ah! mon bon lord de Winchester, je vous rends grâces; vous
fûtes toujours un excellent ami. Si votre avis passe, je trouverai en
vous un juge et un témoin, tant vous êtes miséricordieux. Je vois votre
but; c'est ma perte. La charité, la douceur, milord, sied mieux à un
homme d'église que l'ambition. Cherchez à ramener par la modération les
âmes égarées, n'en rebutez aucune.--Faites peser sur ma patience tout ce
que vous pourrez; je me justifierai, j'en fais aussi peu de doute que
vous vous faites peu de conscience de commettre chaque jour l'injustice.
Je pourrais en dire davantage, mais le respect que je porte à votre état
m'oblige à me modérer.
GARDINER.--Milord, milord, vous êtes un sectaire: voilà la pure vérité.
Le fard brillant dont vous vous colorez ne laisse apercevoir à ceux qui
savent vous démêler que des mots et de la faiblesse.
CROMWELL.--Milord de Winchester, permettez-moi de vous le dire, vous
êtes un peu trop dur: des hommes d'un si noble caractère, fussent-ils
tombés en faute, devraient trouver du respect pour ce qu'ils ont été.
C'est une cruauté que de surcharger un homme qui tombe.
GARDINER.--Cher maître greffier, j'en demande pardon à votre honneur;
vous êtes, de tous ceux qui s'asseyent à cette table, celui à qui il est
le moins permis de parler ainsi.
CROMWELL.--Pourquoi, milord?
GARDINER.--Ne vous connais-je pas pour un fauteur de cette nouvelle
secte? Vous n'êtes pas pur.
CROMWELL.--Pas pur?
GARDINER.--Non, vous n'êtes pas pur, vous dis-je.
CROMWELL.--Plût à Dieu que vous fussiez la moitié aussi honnête! vous
verriez s'élever autour de vous les prières des hommes et non leurs
craintes.
GARDINER.--Je me souviendrai de l'audace de ce propos.
CROMWELL.--Comme il vous plaira. Souvenez-vous aussi de l'audace de
votre conduite.
LE CHANCELIER.--C'en est trop. Contenez-vous, milords: n'avez-vous pas
de honte?
GARDINER.--J'ai fini.
CROMWELL.--Et moi aussi.
LE CHANCELIER.--Quant à vous, milord, il est arrêté, à ce qu'il me
paraît, par toutes les voix, que vous serez sur-le-champ conduit
prisonnier à la Tour, pour y rester jusqu'à ce qu'on vous fasse
connaître le bon plaisir du roi.--N'êtes-vous pas tous de cet avis,
milords?
TOUS.--C'est notre avis.
CRANMER.--N'y a-t-il donc point d'autre moyen d'obtenir miséricorde que
d'être conduit à la Tour, milords?
GARDINER.--Quelle autre voudriez-vous attendre? Vous êtes étrangement
fatigant. Qu'on fasse venir ici un homme de la garde.
(Entre un garde.)
CRANMER.--Pour moi! Faut-il donc que j'y sois conduit comme un traître?
GARDINER, _au garde_.--On vous le consigne pour le conduire sûrement à
la Tour.
CRANMER.--Arrêtez, mes bons lords: j'ai encore un mot à vous dire. Jetez
les yeux ici, milords. Par la vertu de cet anneau, j'arrache ma cause
des serres d'hommes cruels, et je la remets dans les mains d'un beaucoup
plus noble juge, dans celles du roi mon maître.
LE CHANCELIER.--C'est l'anneau du roi!
SURREY.--Ce n'est pas un anneau contrefait?
SUFFOLK.--C'est vraiment l'anneau royal, par le ciel? Je vous l'ai dit à
tous, lorsque nous avons mis en mouvement cette dangereuse pierre,
qu'elle retomberait sur nos têtes.
NORFOLK.--Croyez-vous, milords, que le roi souffre qu'on blesse
seulement le petit doigt de cet homme?
LE CHANCELIER.--C'est maintenant trop certain; et combien sa vie ne lui
est-elle pas précieuse! Je voudrais bien être tiré de ce pas.
CROMWELL.--En cherchant à recueillir les propos et les informations
contre cet homme dont la probité ne peut avoir d'ennemis que le diable
et ses disciples, le coeur me disait que vous allumiez le feu qui brûle;
maintenant songez à vous.
(Entre le roi qui lance sur eux un regard irrité; il prend sa place.)
GARDINER.--Redouté souverain, combien nous devons tous les jours rendre
de grâces au Ciel qui nous a donné un prince non-seulement si bon et si
sage, mais encore si religieux; un roi qui, en toute obéissance, fait de
l'Église le soin principal de sa gloire, et qui, pour fortifier ce pieux
devoir, vient, par un tendre respect, assister de sa personne royale au
jugement de la cause qui s'agite entre elle et ce grand coupable!
LE ROI HENRI.--Évêque de Winchester, vous fûtes toujours excellent pour
les compliments improvisés; mais sachez que je ne viens point ici
aujourd'hui pour m'entendre adresser ces flatteries en face: elles sont
trop basses et trop transparentes pour cacher les actions qui
m'offensent. Ne pouvant atteindre jusqu'à moi, vous faites le chien
couchant, et vous espérez me gagner par des mouvements de langue; mais
de quelque façon que vous vous y preniez avec moi, je suis certain d'une
chose, c'est que vous êtes d'un naturel cruel et sanguinaire.--_(A
Cranmer_.) Homme de bien, asseyez-vous à votre place. A présent, voyons
si le plus fier d'entre eux, le plus hardi, remuera seulement contre
vous le bout du doigt: Par tout ce qu'il y a de plus sacré, il vaudrait
mieux pour lui mourir de misère, que d'avoir seulement un instant la
pensée que cette place ne soit pas faite pour vous.
SURREY.--S'il plaisait à Votre Majesté...
LE ROI HENRI.--Non, monsieur, il ne me plaît pas.... J'avais cru que je
possédais dans mon conseil des hommes de quelque sagesse et de quelque
jugement; mais je n'en trouve pas un. Était-il sage et décent, lords, de
laisser cet homme, cet homme de bien (il en est peu parmi vous qui
méritent ce titre), cet homme d'honneur, attendre comme un gredin de
valet à la porte de la chambre, lui votre égal? Eh quoi! quelle honte
est-ce là? Ma commission vous ordonnait-elle de vous oublier jusqu'à cet
excès? Je vous ai donné pouvoir de procéder envers lui comme envers un
membre du conseil, et non pas comme envers un valet de pied. Il est
quelques hommes parmi vous, je le vois, qui, bien plus animés par la
haine que par un sentiment d'intégrité, ne demanderaient pas mieux que
de le juger à la dernière rigueur s'ils en avaient la faculté, que vous
n'aurez jamais tant que je respirerai.
LE CHANCELIER.--Votre Grâce veut-elle bien permettre, mon très-redouté
souverain, que ma voix vous présente notre excuse à tous. Si l'on avait
proposé son emprisonnement, c'était (s'il est quelque bonne foi dans le
coeur des hommes), c'était beaucoup plutôt pour sa justification et pour
faire éclater publiquement son innocence, que par aucun dessein de lui
nuire: j'en réponds du moins pour moi.
LE ROI HENRI.--Bien, bien.--Allons, milords, respectez-le. Recevez-le
parmi vous, pensez bien de lui, soyez bien pour lui, il en est digne.
J'irai même jusqu'à dire sur son compte que si un roi peut être
redevable à son sujet, je le suis, moi, envers lui pour son attachement
et ses services. Ne venez plus me tourmenter, mais embrassez-le tous:
soyez amis; ou ce serait une honte, milords.--Milord de Cantorbéry, j'ai
à vous présenter une requête que vous ne devez pas rejeter: il y a ici
une belle jeune fille qui n'a pas encore reçu le baptême; il faut que
vous soyez son père spirituel, et que vous répondiez pour elle.
CRANMER.--Le plus grand monarque aujourd'hui existant se glorifierait de
cet honneur: comment puis-je le mériter, moi, qui ne suis qu'un de vos
obscurs et humbles sujets?
LE ROI HENRI.--Allons, allons, milord, je vois que vous voudriez bien
vous épargner les cuillers[12]. Vous aurez avec vous deux nobles
compagnes, la vieille duchesse de Norfolk et la marquise de Dorset: vous
plaisent-elles pour commères?--Encore une fois, milord de Winchester, je
vous enjoins d'embrasser et d'aimer cet homme.
[Note 12: L'usage était de faire présent à l'enfant qu'on tenait sur
les fonts de baptême de cuillers dorées, qu'on appelait _les cuillers
des apôtres_. Les gens magnifiques en donnaient douze sur chacune
desquelles était la figure d'un apôtre. De moins généreux se réduisaient
aux quatre évangélistes. Quand on n'en donnait qu'une, elle était
consacrée au patron de l'enfant.]
GARDINER.--Du coeur le plus sincère, et avec l'amour d'un frère.
CRANMER.--Que le Ciel me soit témoin combien cette assurance de votre
part m'est chère!
LE ROI HENRI.--Homme vertueux, ces larmes de joie montrent l'honnêteté
de ton coeur. Je vois la confirmation de ce que dit de toi la commune
voix: «_Faites un mauvais tour à milord de Cantorbéry et il sera votre
ami pour toujours_,» Allons, milords, nous gaspillons ici le temps: il
me tarde de voir cette petite faite chrétienne. Restez unis, lords,
comme je viens de vous unir: ma puissance en sera plus forte, et vous en
serez plus honorés.
(Tous sortent.)