SCÈNE II

Un vestibule précédant la salle du conseil.

UN HUISSIER DE SERVICE, DES VALETS; _entre_ CRANMER.

CRANMER.--J'espère que je ne suis pas en retard, et cependant le

gentilhomme qui m'a été envoyé de la part du conseil m'a prié de faire

la plus grande diligence.--Tout fermé! Que veut dire ceci?--Holà! qui

est ici de garde? Sûrement, je suis connu de vous?

L'HUISSIER.--Oui, milord; et cependant je ne peux vous laisser entrer.

CRANMER.--Pourquoi?

L'HUISSIER.--Il faut que Votre Grâce attende qu'on l'appelle.

(Entre le docteur Butts, médecin du roi.)

CRANMER, _à l'huissier._--Soit.

BUTTS.--C'est un méchant tour qu'on veut lui faire! Je suis bien aise

d'avoir passé si à propos: le roi en sera instruit à l'heure même.

(Sort Butts.)

CRANMER, _à part_.--C'est Butts, le médecin du roi! avec quel sérieux il

attachait ses regards sur moi en passant! Dieu veuille que ce ne fût pas

pour sonder toute la profondeur de ma disgrâce!--Ceci a été arrangé à

dessein, par quelques-uns de mes ennemis, pour me faire outrage. Dieu

veuille changer leurs coeurs! je n'ai jamais en rien mérité leur haine.

S'il en était autrement, ils devraient rougir de me faire ainsi attendre

à la porte; un de leurs collègues au conseil, parmi les pages, les

valets et la livrée! Mais il faut se soumettre à leur volonté, et

j'attendrai avec patience.

(Le roi et Butts paraissent à une fenêtre.)

BUTTS.--Je vais montrer à Votre Majesté une des plus étranges choses...

LE ROI HENRI.--Qu'est-ce que c'est, Butts?

BUTTS.--J'imagine que Votre Majesté a vu cela fort souvent?

LE ROI HENRI.--Par ma tête, dites-moi donc de quel côté?

BUTTS.--Là-bas, mon prince: voyez le haut rang où l'on vient de faire

monter Sa Grâce de Cantorbéry, qui tient sa cour à la porte, parmi les

suivants, les pages et les valets de pied.

LE ROI HENRI.--Ah! c'est lui, en vérité. Quoi? est-ce là l'honneur

qu'ils se rendent les uns aux autres? Fort bien. Il y a heureusement

quelqu'un au-dessus d'eux tous.--Je croyais qu'il y aurait eu entre eux

assez d'honnêteté réciproque, de politesse au moins, pour ne pas

souffrir qu'un homme de son rang, et si avant dans nos bonnes grâces,

demeurât à faire le pied de grue en attendant le bon plaisir de leurs

seigneuries, et à la porte encore comme un messager chargé de paquets.

Par sainte Marie! Butts, il y a ici de la méchanceté.--Laissons-les et

fermons le rideau; nous en entendrons davantage dans un moment.

(Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Surrey, le

lord chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut

bout de la table du conseil, à la gauche: reste un siége vide au-dessus

de lui, comme pour être occupé par l'archevêque de Cantorbéry. Les

autres se placent en ordre de chaque côté. Cromwell se met au bas bout

de la table, en qualité de secrétaire.)

LE CHANCELIER.--Maître greffier, appelez l'affaire qui tient le conseil

assemblé.

CROMWELL.--Sous le bon plaisir de vos seigneuries, la principale cause

est celle qui concerne Sa Grâce l'archevêque de Cantorbéry.

GARDINER.--En a-t-il été informé?

CROMWELL.--Oui.

NORFOLK.--Qui est présent?

L'HUISSIER.--Là dehors, mes nobles lords?

GARDINER.--Oui.

L'HUISSIER.--Milord archevêque; il y a une demi-heure qu'il attend vos

ordres.

LE CHANCELIER.--Faites-le entrer.

L'HUISSIER, _à l'archevêque_.--Votre Grâce peut entrer à présent.

(Cranmer entre et s'approche de la table du conseil.)

LE CHANCELIER.--Mon bon lord archevêque, je suis sincèrement affligé de

siéger ici dans ce conseil, et de voir ce siège vacant. Mais nous sommes

tous des hommes, fragiles de notre nature; et par le seul fait de la

chair, il y en a bien peu qui soient des anges. C'est par une suite de

cette fragilité et d'un défaut de sagesse que vous, qui étiez l'homme

fait pour nous donner des leçons, vous vous êtes égaré vous-même dans

votre conduite, et assez grièvement, d'abord contre le roi, ensuite

contre ses lois, en remplissant tout le royaume, et par vos

enseignements et par ceux de vos chapelains (car nous en sommes

informés), d'opinions nouvelles, hétérodoxes et dangereuses qui sont des

hérésies, et qui, si elles ne sont pas réformées, pourraient devenir

pernicieuses.

GARDINER.--Et cette réforme doit être prompte, mes nobles lords; car

ceux qui façonnent un cheval fougueux ne prétendent pas l'adoucir et le

dresser en le menant à la main; mais ils entravent sa bouche d'un mors

inflexible, et le châtient de l'éperon jusqu'à ce qu'il obéisse au

manège. Si nous souffrons par notre mollesse et par une puérile pitié,

pour l'honneur d'un seul homme, que ce mal contagieux s'établisse, adieu

tous les remèdes; et quelles en seront les conséquences? des secousses,

des bouleversements, et l'infection générale du royaume, comme

dernièrement nos voisins de la haute Allemagne nous en ont donné à leurs

dépens un exemple dont le déplorable souvenir est encore tout frais dans

notre mémoire.

CRANMER.--Mes bons lords, jusqu'ici pendant tout le cours de ma vie et

de mes fonctions, j'ai travaillé, et non sans une grande application, à

diriger mes enseignements et la marche ferme de mon autorité, dans une

route sûre et uniforme dont le but a toujours été d'aller au bien; et il

n'y a pas un homme au monde (je le dis avec un coeur sincère, milords)

qui abhorre plus que moi et qui, soit dans l'intérieur de sa conscience,

soit dans l'administration de sa place, repousse plus que je ne le fais,

les perturbateurs de la paix publique. Je prie le Ciel que le roi ne

rencontre jamais un coeur moins rempli de fidélité. Les hommes qui se

nourrissent d'envie et d'une perfide malice, osent mordre les meilleurs.

Je demande instamment à Vos Seigneuries que, dans cette cause, mes

accusateurs, quels qu'ils soient, me soient opposés face à face, et

qu'ils articulent librement leurs accusations contre moi.

SUFFOLK.--Eh! milord, cela ne se peut pas. Vous êtes membre du conseil;

repoussé par cette dignité, nul homme n'oserait se porter votre

accusateur.

GARDINER.--Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, nous

abrégerons avec vous. L'intention de Sa Majesté et notre avis unanime

est que, pour mieux approfondir votre procès, on vous fasse conduire de

ce pas à la Tour. Là, redevenant homme privé, vous verrez plusieurs

personnes vous accuser sans crainte, de plus de choses, j'en ai peur,

que vous n'êtes en état d'en repousser.

CRANMER.--Ah! mon bon lord de Winchester, je vous rends grâces; vous

fûtes toujours un excellent ami. Si votre avis passe, je trouverai en

vous un juge et un témoin, tant vous êtes miséricordieux. Je vois votre

but; c'est ma perte. La charité, la douceur, milord, sied mieux à un

homme d'église que l'ambition. Cherchez à ramener par la modération les

âmes égarées, n'en rebutez aucune.--Faites peser sur ma patience tout ce

que vous pourrez; je me justifierai, j'en fais aussi peu de doute que

vous vous faites peu de conscience de commettre chaque jour l'injustice.

Je pourrais en dire davantage, mais le respect que je porte à votre état

m'oblige à me modérer.

GARDINER.--Milord, milord, vous êtes un sectaire: voilà la pure vérité.

Le fard brillant dont vous vous colorez ne laisse apercevoir à ceux qui

savent vous démêler que des mots et de la faiblesse.

CROMWELL.--Milord de Winchester, permettez-moi de vous le dire, vous

êtes un peu trop dur: des hommes d'un si noble caractère, fussent-ils

tombés en faute, devraient trouver du respect pour ce qu'ils ont été.

C'est une cruauté que de surcharger un homme qui tombe.

GARDINER.--Cher maître greffier, j'en demande pardon à votre honneur;

vous êtes, de tous ceux qui s'asseyent à cette table, celui à qui il est

le moins permis de parler ainsi.

CROMWELL.--Pourquoi, milord?

GARDINER.--Ne vous connais-je pas pour un fauteur de cette nouvelle

secte? Vous n'êtes pas pur.

CROMWELL.--Pas pur?

GARDINER.--Non, vous n'êtes pas pur, vous dis-je.

CROMWELL.--Plût à Dieu que vous fussiez la moitié aussi honnête! vous

verriez s'élever autour de vous les prières des hommes et non leurs

craintes.

GARDINER.--Je me souviendrai de l'audace de ce propos.

CROMWELL.--Comme il vous plaira. Souvenez-vous aussi de l'audace de

votre conduite.

LE CHANCELIER.--C'en est trop. Contenez-vous, milords: n'avez-vous pas

de honte?

GARDINER.--J'ai fini.

CROMWELL.--Et moi aussi.

LE CHANCELIER.--Quant à vous, milord, il est arrêté, à ce qu'il me

paraît, par toutes les voix, que vous serez sur-le-champ conduit

prisonnier à la Tour, pour y rester jusqu'à ce qu'on vous fasse

connaître le bon plaisir du roi.--N'êtes-vous pas tous de cet avis,

milords?

TOUS.--C'est notre avis.

CRANMER.--N'y a-t-il donc point d'autre moyen d'obtenir miséricorde que

d'être conduit à la Tour, milords?

GARDINER.--Quelle autre voudriez-vous attendre? Vous êtes étrangement

fatigant. Qu'on fasse venir ici un homme de la garde.

(Entre un garde.)

CRANMER.--Pour moi! Faut-il donc que j'y sois conduit comme un traître?

GARDINER, _au garde_.--On vous le consigne pour le conduire sûrement à

la Tour.

CRANMER.--Arrêtez, mes bons lords: j'ai encore un mot à vous dire. Jetez

les yeux ici, milords. Par la vertu de cet anneau, j'arrache ma cause

des serres d'hommes cruels, et je la remets dans les mains d'un beaucoup

plus noble juge, dans celles du roi mon maître.

LE CHANCELIER.--C'est l'anneau du roi!

SURREY.--Ce n'est pas un anneau contrefait?

SUFFOLK.--C'est vraiment l'anneau royal, par le ciel? Je vous l'ai dit à

tous, lorsque nous avons mis en mouvement cette dangereuse pierre,

qu'elle retomberait sur nos têtes.

NORFOLK.--Croyez-vous, milords, que le roi souffre qu'on blesse

seulement le petit doigt de cet homme?

LE CHANCELIER.--C'est maintenant trop certain; et combien sa vie ne lui

est-elle pas précieuse! Je voudrais bien être tiré de ce pas.

CROMWELL.--En cherchant à recueillir les propos et les informations

contre cet homme dont la probité ne peut avoir d'ennemis que le diable

et ses disciples, le coeur me disait que vous allumiez le feu qui brûle;

maintenant songez à vous.

(Entre le roi qui lance sur eux un regard irrité; il prend sa place.)

GARDINER.--Redouté souverain, combien nous devons tous les jours rendre

de grâces au Ciel qui nous a donné un prince non-seulement si bon et si

sage, mais encore si religieux; un roi qui, en toute obéissance, fait de

l'Église le soin principal de sa gloire, et qui, pour fortifier ce pieux

devoir, vient, par un tendre respect, assister de sa personne royale au

jugement de la cause qui s'agite entre elle et ce grand coupable!

LE ROI HENRI.--Évêque de Winchester, vous fûtes toujours excellent pour

les compliments improvisés; mais sachez que je ne viens point ici

aujourd'hui pour m'entendre adresser ces flatteries en face: elles sont

trop basses et trop transparentes pour cacher les actions qui

m'offensent. Ne pouvant atteindre jusqu'à moi, vous faites le chien

couchant, et vous espérez me gagner par des mouvements de langue; mais

de quelque façon que vous vous y preniez avec moi, je suis certain d'une

chose, c'est que vous êtes d'un naturel cruel et sanguinaire.--_(A

Cranmer_.) Homme de bien, asseyez-vous à votre place. A présent, voyons

si le plus fier d'entre eux, le plus hardi, remuera seulement contre

vous le bout du doigt: Par tout ce qu'il y a de plus sacré, il vaudrait

mieux pour lui mourir de misère, que d'avoir seulement un instant la

pensée que cette place ne soit pas faite pour vous.

SURREY.--S'il plaisait à Votre Majesté...

LE ROI HENRI.--Non, monsieur, il ne me plaît pas.... J'avais cru que je

possédais dans mon conseil des hommes de quelque sagesse et de quelque

jugement; mais je n'en trouve pas un. Était-il sage et décent, lords, de

laisser cet homme, cet homme de bien (il en est peu parmi vous qui

méritent ce titre), cet homme d'honneur, attendre comme un gredin de

valet à la porte de la chambre, lui votre égal? Eh quoi! quelle honte

est-ce là? Ma commission vous ordonnait-elle de vous oublier jusqu'à cet

excès? Je vous ai donné pouvoir de procéder envers lui comme envers un

membre du conseil, et non pas comme envers un valet de pied. Il est

quelques hommes parmi vous, je le vois, qui, bien plus animés par la

haine que par un sentiment d'intégrité, ne demanderaient pas mieux que

de le juger à la dernière rigueur s'ils en avaient la faculté, que vous

n'aurez jamais tant que je respirerai.

LE CHANCELIER.--Votre Grâce veut-elle bien permettre, mon très-redouté

souverain, que ma voix vous présente notre excuse à tous. Si l'on avait

proposé son emprisonnement, c'était (s'il est quelque bonne foi dans le

coeur des hommes), c'était beaucoup plutôt pour sa justification et pour

faire éclater publiquement son innocence, que par aucun dessein de lui

nuire: j'en réponds du moins pour moi.

LE ROI HENRI.--Bien, bien.--Allons, milords, respectez-le. Recevez-le

parmi vous, pensez bien de lui, soyez bien pour lui, il en est digne.

J'irai même jusqu'à dire sur son compte que si un roi peut être

redevable à son sujet, je le suis, moi, envers lui pour son attachement

et ses services. Ne venez plus me tourmenter, mais embrassez-le tous:

soyez amis; ou ce serait une honte, milords.--Milord de Cantorbéry, j'ai

à vous présenter une requête que vous ne devez pas rejeter: il y a ici

une belle jeune fille qui n'a pas encore reçu le baptême; il faut que

vous soyez son père spirituel, et que vous répondiez pour elle.

CRANMER.--Le plus grand monarque aujourd'hui existant se glorifierait de

cet honneur: comment puis-je le mériter, moi, qui ne suis qu'un de vos

obscurs et humbles sujets?

LE ROI HENRI.--Allons, allons, milord, je vois que vous voudriez bien

vous épargner les cuillers[12]. Vous aurez avec vous deux nobles

compagnes, la vieille duchesse de Norfolk et la marquise de Dorset: vous

plaisent-elles pour commères?--Encore une fois, milord de Winchester, je

vous enjoins d'embrasser et d'aimer cet homme.

[Note 12: L'usage était de faire présent à l'enfant qu'on tenait sur

les fonts de baptême de cuillers dorées, qu'on appelait _les cuillers

des apôtres_. Les gens magnifiques en donnaient douze sur chacune

desquelles était la figure d'un apôtre. De moins généreux se réduisaient

aux quatre évangélistes. Quand on n'en donnait qu'une, elle était

consacrée au patron de l'enfant.]

GARDINER.--Du coeur le plus sincère, et avec l'amour d'un frère.

CRANMER.--Que le Ciel me soit témoin combien cette assurance de votre

part m'est chère!

LE ROI HENRI.--Homme vertueux, ces larmes de joie montrent l'honnêteté

de ton coeur. Je vois la confirmation de ce que dit de toi la commune

voix: «_Faites un mauvais tour à milord de Cantorbéry et il sera votre

ami pour toujours_,» Allons, milords, nous gaspillons ici le temps: il

me tarde de voir cette petite faite chrétienne. Restez unis, lords,

comme je viens de vous unir: ma puissance en sera plus forte, et vous en

serez plus honorés.

(Tous sortent.)

Henri VIII · 第 34 / 40 题