SCÈNE III

Une antichambre des appartements de la reine.

_Entrent_ ANNE BOULEN ET UNE VIEILLE DAME.

ANNE.--Ni à ce prix non plus.--Voilà ce qui blesse le coeur: Sa Majesté

a vécu si longtemps avec elle et elle est si vertueuse, que jamais une

seule voix n'a pu l'accuser.--Sur ma vie, elle n'a jamais su ce que

c'est que de faire le mal.--Ô Dieu! après avoir vu sur le trône tant de

soleils achever leur cours, toujours croissant en grandeur et en

majesté! il est dix mille fois plus douloureux de quitter cette gloire,

qu'il n'y a de douceur à l'acquérir!.... Après une telle suite d'années

la rejeter, c'est une pitié à émouvoir un monstre.

LA VIEILLE DAME.--Aussi les coeurs les plus durs s'attendrissent et

déplorent son sort.

ANNE.--O volonté de Dieu! il vaudrait mieux qu'elle n'eût jamais connu

la grandeur. Quoique la grandeur soit temporelle, cependant si dans

cette bagarre, la fortune vient à la séparer de celui qui en était

revêtu, c'est une angoisse aussi cruelle que la séparation de l'âme et

du corps.

LA VIEILLE DAME.--Hélas! pauvre dame! la voilà redevenue étrangère.

ANNE.--On doit la plaindre d'autant plus. Je le jure avec vérité, il

vaut mieux être né en bas lieu et se trouver au nombre de ceux qui

vivent contents dans l'obscurité, que de se voir élevé dans d'éclatantes

afflictions, et revêtu d'une tristesse dorée.

LA VIEILLE DAME.--Le contentement est notre plus grand bien.

ANNE.--Sur ma foi et mon honneur[7], je ne voudrais pas être reine.

[Note 7: _Maiden head_.]

LA VIEILLE DAME.--Foin de moi, je voudrais bien l'être, moi, et

j'aventurerais bien mon honneur pour cela, et vous en feriez tout

autant, malgré ces airs sucrés d'hypocrisie. Vous qui possédez à un

très-haut degré les attraits d'une femme, vous avez aussi un coeur de

femme; et le coeur d'une femme a toujours été charmé par l'élévation,

l'opulence et la souveraineté; et pour dire la vérité, ce sont des

choses très-désirables, et quoique vous fassiez la petite bouche, la

complaisante capacité de votre conscience, pour peu qu'il vous plaise de

l'élargir, se prêterait fort bien à recevoir ce présent.

ANNE.--Non, en vérité.

LA VIEILLE DAME.--Je vous dis que si en vérité, et en vérité.--Vous ne

voudriez pas être reine?

ANNE.--Non, non, pour tous les trésors qui sont sous le ciel.

LA VIEILLE DAME.--Cela est étrange: pour moi, toute vieille que je suis,

une pièce de trois sous qui viendrait me faire la révérence suffirait

pour me gagner à partager la royauté. Mais dites-moi, je vous prie, et

celui de duchesse, qu'en pensez-vous? Êtes-vous de force à porter le

poids d'un pareil titre?

ANNE.--Non, en vérité.

LA VIEILLE DAME.--En ce cas, vous êtes d'une constitution bien faible.

Retranchons encore quelque chose: pour plus que je n'oserais dire, je ne

voudrais pas, si j'étais un jeune comte, me trouver dans votre

chemin.--Pour ce fardeau, si vous n'avez pas les reins assez forts pour

le porter, vous serez trop faible aussi pour faire jamais un garçon.

ANNE.--Que venez-vous donc me conter là! Je jure une seconde fois que je

ne voudrais pas être reine pour le monde entier.

LA VIEILLE DAME.--En vérité, seulement pour la petite île d'Angleterre,

vous devriez risquer le paquet; moi je le ferais pour le comté de

Carnarvon; oui, quand ce serait la seule dépendance de la couronne.

Tenez! qui vient à nous?

(Entre le lord chambellan.)

LE CHAMBELLAN.--Bonjour, mesdames: qu'est-ce qu'il en coûterait pour

savoir le secret de votre entretien?

ANNE.--Pas même la peine de le demander, mon bon lord; cela ne vaut pas

la question. Nous nous affligions des chagrins de notre maîtresse.

LE CHAMBELLAN.--C'était une généreuse occupation, et bien digne de

femmes qui ont un bon coeur. Il faut espérer que tout ira bien.

ANNE.--_Amen_, s'il plaît à Dieu.

LE CHAMBELLAN.--Vous avez une belle âme, et les bénédictions du Ciel

suivent les personnes comme vous; et pour vous faire connaître, belle

dame, que je dis la vérité, et qu'on fait un grand cas de vos nombreuses

vertus, Sa Majesté vous témoigne par moi toute son estime, et ne se

propose pas moins que de vous décorer du titre de marquise de Pembroke,

et à ce titre il ajoute de sa grâce mille livres de revenu annuel.

ANNE.--Je ne sais pas quel genre de dévouement je pourrais offrir. Tout

ce que je suis, et beaucoup plus encore, n'est rien. Mes prières ne sont

pas d'une vertu assez sainte, et mes voeux ne sont guère que de vaines

paroles, et cependant mes prières et mes voeux sont tout ce que je peux

offrir en retour. Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien être

l'interprète de ma reconnaissance et de mes soumissions, et de tous les

sentiments que peut exprimer à Sa Majesté une fille timide qui prie le

Ciel pour ses jours et sa couronne.

LE CHAMBELLAN.--Madame, je ne manquerai pas de confirmer l'opinion

avantageuse que le roi a conçue de vous. (_À part_.)--Je l'ai bien

considérée: l'honneur et la beauté sont si heureusement assorties en

elle qu'elles ont pris le coeur du roi. Et qui sait encore s'il ne

pourra pas sortir de cette lady un brillant qui éclaire toute cette île

de sa splendeur? _(Haut.)_--Je vais aller trouver le roi, et lui dire

que je vous ai parlé.

ANNE.--Mon très-honorable lord....

(Sort le chambellan.)

_LA_ VIEILLE DAME.--Oui, voilà le monde: voyez, voyez! J'ai mendié seize

ans les faveurs de la cour, et je suis encore une mendiante de cour, et

quelque argent que j'aie sollicité, je n'ai jamais pu trouver le joint

entre trop tôt et trop tard; et vous, ce que c'est que la destinée! vous

qui êtes tout fraîchement débarquée ici (maudit soit ce bonheur qui vous

arrive malgré vous!), on vous remplit la bouche avant que vous l'ayez

seulement ouverte.

ANNE.--Cela me paraît bien étrange.

LA VIEILLE DAME.--Quel goût cela a-t-il? Est-ce bien amer? Un demi-noble

que non.--Il y eut jadis une dame (c'est une vieille histoire) qui ne

voulait pas être reine; non, qui ne le voulait pas pour tout le limon

d'Egypte.--Avez-vous entendu parler de cela?

ANNE.--Allons, vous êtes une railleuse.

LA VIEILLE DAME.--Je pourrais, sur votre sujet, m'élever plus haut que

l'alouette. Marquise de Pembroke! mille livres sterling par an! et cela

par pure estime, sans avoir d'ailleurs rien fait pour le mériter! Oh!

sur ma vie, ce début promet bien d'autres mille livres: la robe de la

Fortune a la queue plus longue que le devant.--A présent, je commence à

voir que vous aurez assez de reins pour porter une duchesse.--Dites-moi,

ne vous sentez-vous pas un peu plus forte que vous n'étiez?

ANNE.--Ma bonne dame, cherchez dans votre imagination quelque autre

sujet qui vous égaye, et laissez-moi de côté: je veux n'avoir jamais

existé si cette faveur m'a le moins du monde ému le coeur: je le sens

manquer quand je songe aux suites. La reine est sans consolation, et

nous nous oublions trop longtemps loin d'elle.--Je vous prie, ne lui

parlez pas de ce que vous avez entendu ici.

LA VIEILLE DAME.--Quelle idée avez-vous de moi?

Henri VIII · 第 17 / 40 题