SCÈNE III

Un appartement du palais.

_Entrent_ LE LORD CHAMBELLAN ET LE LORD SANDS.

LE CHAMBELLAN.--Est-il possible que la France ait une magie capable de

faire tomber les hommes dans de si étranges mystifications?

SANDS.--Les modes nouvelles, fussent-elles le comble du ridicule et même

indignes de l'homme, sont toujours suivies.

LE CHAMBELLAN.--Autant que je puis voir, tout le profit que nos Anglais

ont retiré de leur dernier voyage se réduit à une ou deux grimaces, mais

aussi des plus ridicules. Quand ils les étalent, vous jureriez sans

hésiter que leur nez a été du conseil de Pépin ou de Clotaire, tant ils

le portent haut.

SANDS.--Ils se sont tous fait de nouvelles jambes, et tout estropiées;

quelqu'un qui ne les aurait jamais vus marcher auparavant leur croirait

les éparvins ou des convulsions dans les jarrets.

LE CHAMBELLAN.--Par la mort! milord, leurs habits aussi sont taillés sur

un patron tellement païen qu'il faut qu'ils aient mis leur chrétienté au

rebut. (_Entre sir Thomas Lovel._) Eh bien, quelles nouvelles, sir

Thomas Lovel?

LOVEL.--En vérité, milord, je n'en sais aucune que le nouvel édit qui

vient d'être affiché aux portes du palais.

LE CHAMBELLAN.--Quel en est l'objet?

LOVEL.--La réforme de nos voyageurs du bel air, qui remplissaient la

cour de querelles, de jargon, et de tailleurs.

LE CHAMBELLAN.--J'en suis bien aise; et je voudrais prier aussi nos

messieurs de croire qu'un courtisan anglais peut avoir du sens, sans

avoir jamais vu le Louvre.

LOVEL.--Il faut qu'ils se décident (car telles sont les dispositions de

l'ordonnance) ou à abandonner ces restes d'accoutrement de fou, ces

plumes qu'ils ont rapportées de France, et toutes ces brillantes

billevesées qu'ils y ajoutent, comme leurs combats et leurs feux

d'artifices, et toute cette science étrangère dont ils viennent insulter

des gens qui valent mieux qu'eux; qu'ils abjurent net leur culte

religieux pour la paume, les bas qui montent au-dessus du genou, leurs

courts hauts-de-chausses bouffis, et toute cette enseigne de voyageurs,

et qu'ils en reviennent à se comporter en honnêtes gens; ou bien qu'ils

plient bagage pour aller rejoindre leurs anciens compagnons de

mascarade; là, je crois, ils pourront cum privilegio achever d'user

jusqu'au bout leur sottise et se faire moquer d'eux.

SANDS.--Il est grand temps de leur administrer le remède, tant leur

maladie est devenue contagieuse!

LE CHAMBELLAN.--Quelle perte vont faire nos dames en fait de frivolités!

LOVEL.--Oui, vraiment; ce seront de grandes douleurs, milords; ces rusés

drôles ont imaginé un moyen tout à fait prompt pour venir à bout de nos

dames; une chanson française, et un violon; il n'est rien d'égal à cela.

SANDS.--Le diable leur donne du violon! je suis bien aise qu'ils

délogent; car, certes, il n'y a plus aucun espoir de les convertir.

Enfin un honnête lord de campagne, tel que moi, chassé longtemps de la

scène, pourra hasarder tout bonnement son air de chanson, se faire

écouter une heure, et par Notre-Dame, soutenir le ton à l'unisson.

LE CHAMBELLAN.--Bien dit, lord Sands, vous n'avez pas encore mis à bas

votre dent de poulain.

SANDS.--Non, milord, et je n'en ferai rien, tant qu'il en restera un

chicot.

LE CHAMBELLAN.--Sir Thomas, où allez-vous de ce pas?

LOVEL.--Chez le cardinal: Votre Seigneurie est aussi invitée.

LE CHAMBELLAN.--Et vraiment oui! il donne ce soir à souper; un grand

souper à quantité de lords et de dames: vous y verrez les beautés de

l'Angleterre, je puis vous en répondre.

LOVEL.--C'est, il faut l'avouer, un homme d'église qui a de la grandeur

dans l'âme; sa main est aussi libérale que la terre qui nous nourrit: la

rosée de ses grâces se répand partout.

LE CHAMBELLAN.--Cela est certain, il est très-noble; ceux qui ont dit le

contraire ont proféré une noire calomnie.

SANDS.--Il le peut, milord; il a tout ce qu'il lui faut pour cela:

l'avarice serait en lui un pire péché que la mauvaise doctrine: les

hommes de sa sorte doivent être des plus généreux: ils sont faits pour

donner l'exemple.

LE CHAMBELLAN.--Sans doute, ils sont faits pour cela; mais peu en

donnent aujourd'hui de si grands.--Ma barge m'attend: vous allez nous

accompagner, milord.--Venez, mon bon sir Thomas: autrement nous

arriverions trop tard; ce que je ne veux pas, car c'est sir Henri

Guilford et moi qu'on a chargés d'être les ordonnateurs de la fête.

SANDS.--Je suis aux ordres de Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)

Henri VIII · 第 11 / 40 题