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La correspondance cessant ici, il nous devenait très-difficile de
transmettre au lecteur la suite de cette histoire; mais l'extrême
envie que nous avons de lui plaire, l'intérêt que nous lui supposons
pour les personnages avec lesquels il vient de vivre, les ressources
qui nous ont été fournies par monsieur Déterville, nous ont mis à
même de donner quelques éclaircissemens dont nous espérons qu'on nous
saura gré.
Le deux mai, vers le soir, le corps d'Aline partit mystérieusement du
château de Blamont, sous la conduite de Julie, à laquelle le
président imposa le plus rigoureux silence. Tout arriva à Vertfeuille
le six mai, et Aline fût aussi-tôt placée, suivant ses désirs, dans
le même tombeau que sa mère.
Déterville prit Julie dans sa maison, où elle est encore aujourd'hui,
près de sa femme, avec cent pistoles d'appointemens et la certitude
d'y finir ses jours; mais il ne s'en tint pas à ces légers soins, de
plus importans l'animèrent bientôt. Trouvant les crimes du président
trop horribles pour rester impunis, dévoré du désir de venger de si
tendres amies; dès que ses affaires furent expédiées à Vertfeuille,
il fut en poste trouver le comte de Beaulé, où son devoir l'avait
retenu malgré lui. Cet officier plein de mérite, et fort en crédit,
jura à Déterville de l'aider à tirer vengeance du monstre qui venait
de les priver l'un et l'autre de deux femmes qui leur étaient si
chères. Ils revinrent aussi-tôt à Paris, leurs premiers soins furent
de faire faire les plus exactes perquisitions sur Augustine, complice
des noirceurs de monsieur de Blamont. Elle fut trouvée dans une autre
terre de ce scélérat, en Champagne, où elle attendait en paix la
récompense de ses indignes services. Le comte et monsieur Déterville
décidés l'un et l'autre à ne point faire d'esclandre à cause de
Léonore, que, d'après les volontés de madame de Blamont, on désirait
de faire rentrer dans les biens que lui destinait sa naissance
réelle, en renonçant à ceux auxquels elle n'avait aucun droit, se
contentèrent de faire interroger secrètement Augustine devant des
gens préposés par le ministère; elle avoua tout, et fût à l'instant
condamnée à aller finir sa vie dans un couvent de force, où, destinée
aux plus vils ouvrages, elle pourra pleurer long-temps les égaremens
affreux de sa jeunesse.
Le corps de délits contre monsieur de Blamont se trouvant complet par
les aveux d'Augustine et par ceux des témoins que cette fille nomma
et que l'on entendit secrètement comme elle, le ministre expédia sur-
le-champ un ordre pour le faire arrêter; cet homme toujours aussi
surveillant que fourbe et criminel, n'avait pas vu sans manœuvrer
également, les démarches des amis de sa femme; il n'avait pas été
assez heureux pour les rompre, mais il avait été assez adroit pour
les prévenir, . . . il s'était évadé. Le comte ne jugea pas à propos
de pousser les choses plus loin; et, débarrassé de cet indigne
mortel, on ne travailla plus qu'à mettre Sainville et Léonore en
possession des biens de la maison de Blamont, en légitimant la
naissance de _Claire_, en prouvant, au moyen de tous les actes dont
on était muni, qu'elle était réellement fille de monsieur et de
madame de Blamont, et non de la comtesse de Kerneuil, à la succession
de laquelle elle renonça publiquement, ce qui n'affligea pas les
collatéraux. Ces deux époux se trouvent donc en possession de la
terre de Vertfeuille, dont ils font leur plus agréable séjour, et au
moyen de deux millions que le roi d'Espagne a fait rendre sur les
lingots de Sainville . . . de la fortune considérable de la maison
dans laquelle ils entrent, on voit qu'ils se trouvent infiniment
riches; mais l'humanité ne sera plus offensée de l'emploi que cette
jeune femme fera désormais de ses richesses. L'horrible destinée du
père, de la mère et de la sœur de Léonore, ont plus touché ce
caractère dur et altier, que tous les malheurs qu'elle avait éprouvée
dans ses voyages, et le premier effet de son retour à la
bienfaisance, a été de faire chercher avec le plus grand soin l'azyle
de son père; l'ayant découvert à Stockolm, elle lui a fait dire qu'il
eût à prendre un lieu de résidence fixe; que là elle le ferait jouir
d'un bien qu'elle n'avait accepté que pour le soigner, l'améliorer et
goûter le plaisir délicat pour son cœur de lui en faire annuellement
passer les revenus, . . . ce qu'elle fait avec la plus grande
exactitude, et le président, . . . non corrigé, mais plus prudent
sans doute, a joui quelques années en paix, de plus de cinquante
mille livres de rentes à Londres, qu'il avait choisi pour sa
retraite; mais le ciel, qui ne laisse jamais le crime impuni, a
permis que ce scélérat fût assassiné par des voleurs, en allant
visiter le nord de l'Angleterre.
Sainville toujours honnête et sensible, a voulu partager dans un
autre genre la piété filiale de sa chère épouse, il a fait élever à
Aline et à sa mère un mausolée superbe dans l'église de Vertfeuille,
dont les attributs sont: la _constance_, la _piété_, la _foi
conjugale_ et l'_amour_, plaçant des couronnes de myrthes et de roses
sur la tête de ces deux femmes infortunées, qu'on voit serrées dans
les bras l'une de l'autre.
Dolbourg tout à fait revenu de ses travers, habite une petite
campagne, loin de Paris, où il mène la vie la plus régulière, avec un
bien très-médiocre, ayant laissé tout ce qu'il possédait à ses parens
et aux pauvres. Monsieur Déterville, sa chère Eugénie, madame de
Senneval et le comte de Beaulé, continuent d'aller, comme autrefois,
passer une partie de leurs étés à Vertfeuille, contens d'avoir vengé,
sans répandre de sang, des personnes qui leur étaient si chères; ils
jouissent avec calme des agrémens de la société des nouveaux habitans
de Vertfeuille, où ils ne vont jamais sans offrir un tribut de larmes
et de prières aux mânes de ces deux femmes vertueuses, qu'ils
chérirent et respectèrent autant l'une et l'autre.
Quant à monsieur de Valcour, après des mouvemens de désespoir
affreux, après avoir été six semaines entre la vie et la mort, il
s'est jetté dans les bras de Dieu et a fini ses jours au bout de deux
ans dans l'abbaye de Sept-Fonds, qu'il a édifiée par une résignation,
une candeur et des austérités les plus sévères. Ce ne fut que quand
il cessa de vivre que l'on découvrit sa retraite; aucun des soins de
monsieur Déterville n'avait pu la trouver jusqu'alors, et peut-être
lui eût-elle été toujours inconnue, si monsieur de Valcour ne lui eut
adressé en expirant une lettre, où il le chargeait de quelques
dernières dispositions; cette lettre apprit à Déterville où son ami
existait quand il n'était plus temps de le secourir, ce tendre et
délicat amant n'avait jamais cessé de porter sur son cœur le portrait
de celle qu'il aimait. Il y fut trouvé quand il expira.
Clémentine est toujours en Biscaye, heureuse avec son mari et en
commerce avec Léonore, qu'elle vient voir tous les deux ans. Nous
ignorons le sort du reste des autres personnages, excepté Sophie,
dont nous sommes fâchés de ne pouvoir rien dire, nous ne croyons pas
les autres d'une assez grande importance pour que le lecteur doive
regretter de ne pouvoir être instruit de ce qui les concerne, au seul
Zamé près, néanmoins, qui, sans doute, après une longue carrière,
sera mort au milieu d'un peuple dont il était l'idole, emportant avec
lui dans la tombe les regrets, l'estime, l'amour et la reconnaissance
de tout ce qui l'entourait, flatteuses récompenses de la vertu, de
l'honnête homme et du législateur.
_Fin de la huitième et dernière partie._