ÉZECHIAS, _Cant._

Elle est évanouie cette douce illusion, elle s'est exhalée comme la

fumée qui s'élève dans l'air, . . . tu l'as perdue celle que tu

aimais, _ses jours se sont écoulés comme l'ombre, et elle a séché

comme l'herbe_. [1] Joie trompeuse! espérance frivole vous n'avez

amusé son cœur que pour rendre votre privation plus cruelle! oh

Valcour! elle n'existe plus celle qui te parle, sa voix fragile,

s'élevant du sein des sépulchres, ressemble à ces météores échapans à

l'œil qui les suit . . . Avais-je tort de t'engager à mépriser _ce

vase d'argile_ qui ne devait durer qu'un instant? que tes yeux

pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu'ils

voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la

dissolution, et n'ayant plus que le sceau du sentiment indestructible

que mon ame imprimât sur chacun d'eux; . . . mais si tout est

annéanti, s'il ne reste plus de moi que de la poussière, cette ame

qui t'aimât subsiste, ne fut-elle pas même immortelle par la pureté

de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l'être

que tu sus animer dans Aline, l'être que créât . . . que vivifiât ton

amour, doit être èternel comme lui. Tu la verras cette ame aimante,

elle se réalisera dans tes veilles, . . . elle apparaîtra dans tes

songes; . . . elle voltigera près de toi, et s'identifiant à la

tienne, elle en réglera les mouvemens, comme la main de Dieu dirige

les astres dans les plaines immenses de l'espace.

Oh mon ami! que de changement! quelques jours ont apporté à notre

situation, Il y a trois semaines que nous formions des plans de

plaisirs, des projets de commerce, . . . que cette mère tendre que

j'ai perdue, et que j'idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et

nous permettait d'y croire avec elle, . . . frêles jouets des décrets

suprêmes . . . Quel intervalle énorme ce peu d'instans vient de

mettre entre nous! semblables au pilote insensé qui se réjouit à la

vue du port, et que l'ouragan impétueux brise incessamment sur

l'éceuil qu'il se félicitait d'avoir évité . . . Nous imaginons

toucher au bonheur, tandis qu'il est certain qu'il n'existera jamais

pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les

tristes résultats de leurs décisions chancelantes. Leurs impuissans

désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés

du Zodiaque, vont s'annéantir sans effet dans les volontés de

l'Éternel, comme ceux-ci se dissipent sans chaleur dans les flots

condensés de l'air.

Mais supposons que tout eût ri pour nous, admettons un instant que

nos jours eussent coulés dans un jardin de délices, où les roses

fussent nées sous nos pas; où le cèdre toujours parfumé, ne nous eût

offert son ombrage qu'aux bords des ruisseaux de lait, et qu'auprès

des fruits du palmier . . . Sommes-nous immortels, mon ami, et n'eût-

il pas fallu quitter, comme _Eve_, ce séjour si doux du bonheur? Eh!

t'imagines-tu que cette séparation n'eût pas été plus cruelle alors

qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui, où nos pas n'ont pressé que

des ronces? Nos liens se seraient multipliés, et l'accroissement de

notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers,

n'eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre?

remercions l'éternel de nous avoir présenté le calice avant qu'il ne

fût plus amer; il t'aurait fallu pleurer à la fois, une épouse

chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits

que ton amour eût fait éclore dans mon sein, et tes larmes ne coulent

aujourd'hui, que sur une maîtresse à peine connue . . . Qui sait si

du desir ardent de te plaire, ne seraient pas née dans moi quelques

vertus nouvelles qui t'enchaînant plus fortement encore, t'eussent

rendu ma perte plus douloureuse . . . Ah, mon ami, permets-moi de

m'arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au

même instant où la conçoit mon cœur . . . Si ces gages sacrés, dont

je parle fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes

j'aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne!

avec quelle joie j'aurais fait passer dans leurs ames naïves, ce feu

divin que j'éprouvais pour toi! Comme je me serais plue à les voir

t'adresser les expressions de mon amour! eh! qu'avaient-ils donc de

condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me

priver? . . . Mais ne scrutons pas ses desseins, . . . nous n'étions

pas nés l'un pour l'autre . . . Adorons et soumettons-nous.

Ô Valcour! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel

moyen que j'emploie pour sortir de la vie . . . Ah! si je l'ai pris

ce moyen terrible, . . . si j'ai dû briser ton idole dans le temple

où tu l'adorais; crois qu'aucun autre parti que celui-là seul, ne

m'enlevait à l'infâmie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me

blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet . . . En

quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de

ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne? . . . Oui,

j'ai mieux aimé la mort que la certitude de n'être jamais l'un à

l'autre . . . J'ai préféré la cessation de ma vie, au double opprobre

qui devait la souiller: ce parti est affreux, sans doute, puisqu'il

nous sépare _pour toujours_, . . . _pour toujours_; . . . quel mot

mon ami! il n'est que trop vrai; . . . c'est _pour toujours_ que nous

sommes séparés; il est impossible à présent que nous soyons jamais

l'un à l'autre; les années s'accumuleront, . . . les générations

présentes et futures s'écrouleront dans l'abyme des temps; . . . les

crimes et les vertus se mélangeront, se croiseront, se multiplieront

sur la terre; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la

voûte des cieux, sans qu'aucune de ces circonstances puisse ramener

celle qui pourrait rendre Aline à Valcour. Non, mon ami, . . . toutes

les gouttes d'eau de la mer, cent millions de fois multipliées par

elles-mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la

multitude des siècles qui doivent composer l'intervalle immense qui

va nous séparer; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule

combinaison, pas un seul acte d'autorité, émana-t-il même de Dieu, ne

pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous

complaire.

Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter

celle de l'Être infini, dans le sein duquel nos ames vont se réunir;

. . . Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par

l'existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher

et plus précieux! . . . Oui, Valcour, c'est à ses pieds que je vais

t'attendre; . . . Ne préviens pas l'instant de cette réunion désirée;

pleure sur ma faute, et ne l'imite pas. Laisse-moi préparer cet être

saint, à daigner te recevoir un jour; laisse-moi l'implorer pour toi,

et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent; ne m'ôte

pas l'espoir flatteur d'imaginer que mes prières contribueront peut-

être à ton éternelle félicité. Je dois l'essayer dans les cieux,

n'ayant pu l'obtenir sur la terre. Toi, . . . continue d'y exercer

ces vertus qui te valurent mon cœur; chacune de celle où tu te

livreras, aussi-tôt recueillie par ton Aline, sera présentée par elle

au tribunal sacré de ce grand être. «Dieu puissant (oserai-je lui

dire); il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui

l'aimât, ne le rejettez pas de votre sein, et que ce soit par ses

bonnes œuvres que j'obtienne à-la-fois de vous, et mon pardon, et son

bonheur . . . Nous vous aimerons, . . . nous vous chérirons . . . ,

nous vous glorifierons, . . . nous tresserons ensemble les couronnes

de mirthes que nous déposerons à vos pieds, . . . nous oserons faire

retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons

le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans

Jérusalem [2].

Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je; songes,

au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver; . . . à ce qui

t'attend au sein de l'éternel; mais, pour mériter cette fin céleste,

ne te dérobe point au monde Valcour, fait pour en être l'ornement; je

ne te condamne point à l'abandonner; je n'exige de toi que de

continuer d'y vivre honnête; plus son séjour nous offre d'occasions

de chûtes . . . plus il est beau de n'y montrer que des vertus; il

est au milieu de ce monde pervers, une solitude profonde, . . . c'est

le cœur de l'homme sage, . . . il y descend, il s'y recueille, il y

trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image

l'embellisse cette solitude où je t'exile; fais-l'y régner sans

cesse, mon ami, j'ai encore assez d'orgueil pour croire qu'elle

servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait

pénétrer au sanctuaire, érigée à cette image chérie. Lorsque le

véritable chrétien veut exciter en lui des actes d'amour pour le Dieu

qu'il adore, lorsqu'il veut opposer cet amour dont il brûle, à la

tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l'image souffrante

de ce Dieu bon qui s'immolât pour lui . . . Il se rappelle les

douleurs de ce Dieu, il se dit, _il est mort pour moi_. Si cette

pensée ne suffit pas pour contenir ton ame dans la route du bien; si

toute belle qu'elle est, elle ne peut la remplir assez . . . Tourne

tes yeux sur le portrait d'Aline, dis, en le regardant, _et celle-là

qui m'aimait est morte aussi pour moi, elle s'est immolée pour éviter

le crime; périssons, s'il le faut, mille fois, plutôt que de le

commettre_. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous

reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l'éternité; unis par

la main de l'Être-Suprême, les traits envenimés de la méchanceté des

hommes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous,

que ce que furent autrefois ceux du prince des ténèbres, contre le

Dieu qui le précipitât.

Il faut nous quitter, Valcour, et cette séparation est bien

différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la

montagne de Colette, alors nous espérions de nous revoir, nous ne

nous quittions que pour nous réunir, . . . et c'est pour _toujours_

maintenant . . . Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera

plus à tes yeux; anéantie dans l'obscurité des tombeaux, on ne

parlera pas plus d'elle incessamment, que si elle n'eût jamais

existée, . . . elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces

caractères, en les arrosant de tes larmes, ton imagination frappée de

celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais

elle n'existera plus; il y aura long-temps qu'elle sera plongée dans

l'abyme; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme

ces rayons de lumières colorant encore la cime des Alpes, quoique

l'astre soit déjà dans le sein des ondes.

Aime-moi, Valcour, aime-moi: . . . chéris toujours celle qui préféra

la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu'au dernier instant

de ta vie . . . Le monde t'offrira des créatures plus belles, il ne

t'en donnera pas de plus tendres . . . Aucune des caresses dont tu

t'enivrerais dans les bras d'une autre, ne vaudrait un soupir de la

flamme d'Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais

déchiré de remords . . . Rappelle-toi souvent nos anciennes amours,

tache de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force

nécessaire à endurer les maux présents . . . Adieu Valcour. Je dois

enfin prononcer ce mot, . . . mes larmes se répandent . . . mon sang

se glace en l'écrivant, . . . mes yeux se tournent vers toi, . . .

ils te cherchent, . . . et ne te rencontrent plus, . . . je ressemble

à la jeune biche qu'on arrache au sein de sa mère . . . D'où vient

que ce n'est pas ta main qui me frappe? D'où vient que je ne puis

expirer dans tes bras? . . . Pourquoi mon ame en s'exhalant, ne peut-

elle aussi-tôt s'enchaîner à la tienne par l'organe brûlant de mes

derniers soupirs? . . . Pourquoi faut-il que je meure froidement et

seule au milieu de mes ennemis? . . . Pourquoi mon corps, que leurs

indignes regards profaneront peut-être, n'a-t-il pas le tien pour

égide? Pourquoi les derniers mots que je profère, imprimés sur tes

lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma

tendresse . . . Je ne le puis, . . . non; . . . mais c'est pour toi

que je meurs, et cette idée me rend les forces qu'allait m'enlever

mon amour . . . Adieu.

[Footnote 1. Pseaume 101.]

[Footnote 2. Pseaume 101.]

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 57 / 60 题