LETTRE LXV.

_Valcour à Déterville._

Dijon, ce 20 avril.

J'arrive ici pour en partir demain; peut-être me serais-je rendu tout

de suite en Savoye, si ma santé me l'eût permis; mais j'ai besoin de

quelques jours de repos.

Oh mon cher Déterville! quelle funeste séparation! . . . L'horreur

qui l'accompagna, mes blessures mal guéries, . . . l'affreuse

agitation de mon ame, . . . d'horribles pressentimens, fruits des

détails de ces cruels adieux . . . Tout, . . . tout, mon ami, me met

hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que

je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente

le mien.

Écoute les circonstances lugubres de cette dernière entrevue; et dit,

si tu n'y vois pas comme moi, _l'arrêt du Ciel écrit en traits de

sang_.

Après t'avoir embrassé le 8 au soir, pour mieux déguiser encore mon

départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de

chasseur, qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet

état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que

mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Montargis; peu

au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le

village indiqué, m'imaginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en

fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville

le quinze, à environ sept heures du matin . . . Mais quelle fut ma

surprise, lorsqu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de

midi, . . . m'informant d'un bucheron si j'étais loin de Vertfeuille,

on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom . . .

Oh ciel! me dis-je, elles vont m'attendre . . . Ne me voyant point,

leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute

celle que leurs ames sensibles vont daigner prendre pour moi . . .

Que devenir dans cette fatale circonstance? Point de maison à plus de

trois lieues où je pus prendre le plus faible renseignement, . . . au

centre d'une forêt, dans un pays que je ne connaissais point: . . .

un moment je voulus retourner à la ville, . . . l'instant d'après,

cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quelqu'un de

plus instruit. Dans cette cruelle alternative, je priai le paysan que

je venais d'interroger de me conduire à la plus proche maison. --Je

m'en garderais bien, me répondit-il . . . Vous êtes braconier n'est-

ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de

gardes, qui ne vous ferait aucune grace; je ne serai point l'auteur

de votre perte . . . Éloignez-vous plus-tôt, c'est ce que vous avez

de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul

danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une

position différente, et sur-tout avec l'impossibilité de se nommer.

Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues,

m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque

tout-à-coup le temps s'obscurcit. N'appercevant rien aux environs, et

voyageant toujours au hazard dans les routes écartées de ce bois, je

n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de

gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait

nul azyle, . . . Je n'en vis point . . . Cependant mes forces

s'épuisaient, . . . l'agitation cruelle de mon ame m'empêchait

d'éprouver la faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien

qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point

coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois; . . . à

peine y suis-je, que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur

toutes les parties de la forêt; peu-à-peu la voûte de l'atmosphère se

couvre de nuages qui augmente l'effroi de l'obscurité; quoique la

saison fût peu avancée, des éclairs sillonnans la nue, m'annoncent un

orage affreux, les vents sifflent, . . . leurs prodigieux efforts

brisent les arbres autour de moi; . . . le feu céleste éclate de

toutes parts, . . . vingt fois il tombe à mes côtés, . . . vingt fois

je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand

tout-à-coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à

cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De

noires chimères achèvent d'égarer ma raison; . . . ce déchaînement de

toute la nature, . . . ce silence épouvantable qui n'est troublé que

par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce

bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait

craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère

de Dieu . . . Infortuné, m'écriai-je, . . . elle est morte; et ces

sinistres devoirs, dont les accents plaintifs viennent frapper mon

oreille, n'ont pour objet que mon Aline . . . Mille phantômes

semblent alors voltiger près de moi; . . . je crois distinguer parmi

eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter

vers elle, un torrent de flamme l'enveloppe et la fait disparaître à

mes yeux . . . Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que

je presse, s'entrouve pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant

tout-à-fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la

douleur et du désespoir.

Les vents se calment enfin, l'étoile brille, . . . le ciel

s'éclaircit, . . . et mon ame, qui vient d'être le jouet des élémens

mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se r'ouvrir à

l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se

redéveloppent avec majesté dans les airs.

Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville

. . . J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un

peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide, qui se chargea

de me conduire en moins de cinq heures au village du _Haut-Chêne_.

J'y arrivai en effet sans accident; et ne voulant pas que cet homme

fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il

m'eut montré le hameau. Oh monsieur! me dit la mère de _Colette_, dès

qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impatience ces dames

vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude:

elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs; et je suis bien

sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage . . . Pars,

pars, _Colette_, ajouta-t-elle, en s'adressant à sa fille; va tôt les

avertir mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé, quitte

tes sabots pour aller plus vîte; . . . et vous, brave homme, reposez-

vous pendant ce temps; . . . hélas! continuait cette bonne femme, en

m'offrant tout ce qu'elle avait chez elle, nous sommes bien pauvres,

monsieur: et nous ne vous présenterons pas grand chose, mais ce sera

de bon cœur; ah! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y

aurait peut-être bien long-tems que nous ne serions plus de ce monde,

ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes ames monsieur; il y

en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les

secourir; mais celles-ci les cherchent: elles ne vivraient point si

elles ne les soulageaient pas . . . Aussi il faut voir comme nous les

aimons, si elles avaient besoin de notre sang nous le verserions

tout-à-l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien

fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels récits, . . . de

douces larmes remplissaient mes yeux . . . Est-il une félicité plus

vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime!

Enfin _Colette_ revint essouflée; elle avait fait ses quatre lieues

toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire.

Elles me suivent, dit cette pauvre enfant tout en sueur, . . . elles

me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir . . . Ma

mère, ajouta-t-elle, en se jetant au col de la vieille, ça les a

rendu si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix

moutons qu'il me faut pour épouser _Colas_, je l'épouserai ma mère,

je l'épouserai, n'est-ce pas? . . . Et ne pouvant tenir à l'innocente

joie de cette petite fille, . . . oui, oui, vous l'épouserez mon

enfant, lui dis-je; voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai

maintenant, recevez-les pour le bouquet de nôces, il est juste que je

partage la reconnaissance d'un service qui m'est bien plus précieux

encore, qu'aux amis que vous m'annoncez; . . . à peine avais-je dit,

que ces dames entrèrent . . . Madame de Blamont se jeta la première

dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement.

Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les

avoir accablé l'une et l'autre de ces délicieuses caresses, que l'ame

prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus

réglée; . . . nous nous assîmes . . . . . . Cette respectable mère me

donna les conseils les plus sages et les meilleurs, . . . elle me fit

part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit

tout ce qu'elle avait fait . . . les lueurs qu'elle apercevait

encore, . . . les moyens à prendre pour réussir; . . . en un mot, à

l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne;

. . . elle m'ordonna de revenir à cette époque . . . Notre commerce

de lettres s'arrangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison

des différentes villes où je devais passer; . . . toutes deux me

firent promettre d'être exact dans mes réponses . . . Je voulus un

instant parler à madame de Blamont, de mes craintes sur l'intérêt

qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger

dans de nouveaux malheurs . . . Que n'y avait-il pas à redouter d'un

époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentimens pour

sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais

sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi . . . Elle tourna

vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes; . . . eh qu'importe

mon ami! me dit-elle, qu'importe d'être un peu plus, un peu moins

malheureuse, je la serais tout de même sans vous, j'ai du moins pour

consolation de l'être en vous servant; . . . une de ses mains pressa

la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie,

y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive

. . . Mon ami, me dit Aline, en m'attirant vers elle, vous me

promettez de m'écrire, . . . vous me jurez bien d'être exact? --Oh

ciel! pouvez-vous en douter? . . . Eh bien! continua cette fille

adorée, en me remettant un porte-feuille superbe; . . . tenez, je

veux que ceci ne soit destiné que pour mes lettres; . . . je vous

defends de l'employer à d'autre usage . . . Je saisis ce meuble

précieux; . . . je le baise, . . . je le dévore; . . . un ressort

part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à-la-fois et mon ame

et mes yeux; au bas de ce portrait chéri, son sang, . . . le sang de

la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent

aussi-tôt dans mon ame; c'est d'après elle c'est d'après ce

sanctuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes

yeux, PENSEZ TOUJOURS À MOI, ET QUE CETTE IDÉE SOIT LA BASE DE TOUTES

VOS ACTIONS; les voilà ces lignes chéries, les voilà Déterville:

puisse me réduire en poudre la main de l'éternel, au moment où ce

qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie.

Le sang dont je me suis servi pour écrire ces mots est pris de-là, me

dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions

de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite . . . Que

tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse

fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre

que pour vous, . . . elle s'y met en disant ces mots; . . . et cette

mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient, . . . prît

la main de sa fille, la mit dans la mienne, . . . et me dit: . . .

oui, Valcour, . . . elle est à vous, je prends le ciel à témoin que

mon consentement ne se donnera jamais à d'autre; je me jette aussi-

tôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus

éloquent que mes paroles, les convainc que mon ame enflammée se

réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma

vie.

Cependant la nuit s'approchait, . . . il s'agissait de la séparation,

madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle

se lève sans me regarder; . . . sa fille l'entend; . . . elle veut en

faire de même: . . . ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes

sur sa chaise; . . . alors madame de Blamont lui dit avec une fermeté

noble . . . Je perds un ami comme vous, ma fille . . . L'espérance de

le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline

n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait

ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris

amers de la douleur et les sanglots du désespoir! . . . Madame de

Blamont se rasseoit; . . . elle prend une main de sa fille et la

baise avec transport; cette vive caresse produit à l'instant dans

l'ame d'Aline, la diversion qu'a prévu cette femme spirituelle et

sensible . . . Elle se retourne vers sa mère; . . . elle se cache

dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes, . . . et

madame de Blamont se relevant aussi-tôt, . . . l'emportant pour-

ainsi-dire dans ses bras, essaye de lui faire franchir le seuil de la

porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre

chambre; . . . élan sacré d'une ame impétueuse; . . . pressentiment

cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi . . . Cette

chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me

croit encore, . . . ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras

de sa mère, franchit d'un trait l'intervalle qui nous sépare, arrive

comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes pieds,

sans mouvement, . . . c'est alors où mon cœur éclate, . . . où nulle

considération n'en peut calmer l'effervescence . . . Je me précipite

sur cette chère amie, je la presse sur mon sein, . . . nos corps

enlacés comme nos ames, semblent ne plus faire qu'une masse, qu'aucun

effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le

désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne; . . . celle qui

suspend à-la-fois par la douleur toutes les facultés de mon

existence.

Fuyez, me dit madame de Blamont, en faisant étendre sa malheureuse

fille sur un lit; . . . fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle,

elle ne vous trouve plus sous ses regards . . . Allez divin ami,

continua-t-elle, en me tendant les mains; . . . souvenez-vous de

cette scène; rappelez-vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez

que ma fille me soit chère, persuadez-vous, . . . ou qu'on

m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous; et m'étant

prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma

reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les

yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être

entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la

forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même soir, . . . elles

m'apprendront j'espère les suites de cette triste séparation, je

t'implore pour l'obtenir d'elle, avec les plus grands détails . . .

Finissons ceux qui me regardent.

Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout-à-coup me

fit craindre de m'égarer comme la veille, l'état dans lequel j'étais

d'ailleurs, ne permettant pas même à mon esprit, la possibilité de me

conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre, que l'astre en

venant consoler la terre, ramena, s'il était possible, un peu de

calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chène

antique, et m'abymant dans mes idées, me livrant à la sombre

mélancolie qui semblait appesantir à-la-fois tous mes sens; je

trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un

instant de repos, . . . que n'eut pas obtenu mon ame dans un état, ou

moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je

m'endormis, . . . à peine le fus-je, qu'un fantôme effroyable apparut

aussi-tôt à mes sens enchaînés . . . Je le vois encore . . . J'écris

que je rêvais, . . . mais je n'oserais pas l'affirmer, . . .

l'impression fut trop vive; . . . non, mon ami, je ne rêvais pas

. . . Je l'ai vu ce fantôme, . . . il était vêtu de noir, . . . il

avait une figure que je peindrais sans doute, . . . il avait celle du

père d'Aline . . . il tenait à la main, . . . pardonne mon désordre,

. . . il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie, . . .

il la secouait sur mon sein; . . . il mêlait les flots de sang qui en

découlaient à ceux qui jaillissaient de mes blessures r'ouvertes;

. . . et il me disait en m'offrant cet épouvantable spectacle; . . .

oui, mon ami, il me le disait; . . . ses paroles ont frappé mon

oreille, je ne dormais point; . . . il me disait le cruel: . . .

«Voilà celle que tu veux épouser; . . . frémis, tu ne la reverras

plus». J'ai jetté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir

cette tête précieuse et la porter sanglante sur mes lèvres, mais je

n'ai pu saisir qu'une ombre: tout a disparu dans l'instant, il n'est

plus resté de réel que la terreur et le désespoir. Je me suis levé

dans une mortelle agitation; . . . j'ai poursuivi ma route au hasard.

Différentes ombres gigantesques produites par les reflets de la lune

sur les arbres qui m'environnaient, semblaient prêter encore plus de

réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment

cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de

mon Aline, pour fixer un instant ses regards; à-la-fois ému par mille

pensées différentes; . . . en proie tour-à-tour à mille tourmens

divers; tantôt je voulais revoler sur mes pas, tantôt je voulais

terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon

imagination venait de me faire voir expirée . . . Enfin le soleil se

leva, et mieux conduit par le hasard, que par l'incertitude de mes

pas chancelans, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de

quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner

comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris; . . . que je quitterai

bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par

l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la

confiance des deux sincères amies qui ont bien voulu me les

prescrire; adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien

déchirans, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un

ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse;

instruis-moi de leur sort; . . . entretiens-les de moi; . . .

rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les

véritables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 47 / 60 题