LETTRE LXIII.

_Aline à Valcour._

Paris, ce 20 Mars.

Eh bien, dois-je l'aimer, cette mère charmante, dois-je la chérir

éternellement? Voyez ce qu'elle fait pour moi? Je vous verrai . . .

et c'est son ouvrage, . . . c'est à elle que nous devons cette

faveur, et l'ame de votre tendre Aline à-la-fois remplie d'amour et

de reconnaissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se

livrer . . . Mais mon ami, qu'elle sera courte cette joie, . . . et

que d'affreux tourmens en suivront peut-être la douceur! Ah! croyez

que cette séparation cruelle m'allarme autant que vous; je conviens

que depuis long-temps nous devions être accoutumés à vivre l'un sans

l'autre; mais nous respirions le même air, nous habitions le même

pays; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre

nous! Oh! comment supporter cet éloignement . . . Plus j'y réfléchis,

moins j'imagine le pouvoir; . . . Que de choses peuvent arriver

pendant une si longue absence; quoique séparés l'un de l'autre, . . .

quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force: . . . je

souffre avec plus de résignation; . . . mais à présent qui

m'inspirera du courage? qui deviendra l'ame de ma vie . . . et le

soutien de mes malheurs? Ô Valcour! ne me dites pas vos

pressentimens; . . . de trop cruels viennent également me déchirer:

. . . éloignons-les, . . . partez, puisqu'il le faut, partez, bien

sûr de mon amour, . . . je vous suivrai; . . . mon cœur volera sur

vos traces: mes yeux toujours fixés sur _les Alpes_, franchiront,

comme mes désirs, leurs cimes élancées vers les nues. Quand vous

arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos

regards sur cette terre où vous aurez laissé votre _Aline_; et vous

direz, là respirent deux créatures qui m'aiment, qui s'intéressent à

moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec

autant d'ardeur que moi, l'instant qui doit me réunir à elles, . . .

l'instant de ce bonheur si doux . . .

Oh, mon ami! s'il était écrit dans les cieux que nous ne dussions

jamais le goûter, ce bonheur: . . . si tous nos projets étaient

chimériques, . . . aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées,

comme je vous l'ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste

qui ne peut échapper à la vertu?

Qu'ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n'ont pas dans leurs

peines les espérances flatteuses de la religion, ceux qui se voyant

accablés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur:

«Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu'on me fait

souffrir; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon ame

affligée, et j'aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu'on

m'aura fait».

Oui, j'ose le dire, la connaissance d'un Être suprême est un des plus

doux présens que nous ayons reçus de la nature; il n'est pas un seul

instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse; pas un

seul, où nous n'y trouvions un torrent de délices . . . Quel être

assez barbare peut donc imaginer de l'arracher aux hommes! Le cruel!

en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n'a-t-il donc

pas conçu qu'il aiguisait le fer du tyran, . . . qu'il armait le bras

de l'iniquité, . . . qu'en flétrissant le prix de toutes les vertus,

il entr'ouvrait la porte à tous les vices, et qu'il creusait enfin

l'abyme où ses systèmes allaient le plonger . . . Dans quelle classe

est-il le malheureux, nous arrachant l'idée de l'être juste qui

récompense le bien et qui punit le mal? est-il opulent? . . . domine-

t-il ses semblables? Qu'il tremble, . . . qu'il frémisse, dès qu'il a

brisé le frein de celui qu'il veut enchaîner, ennuyé de ses fers,

révolté du joug qui l'écrase, dès qu'il n'est plus de Dieu, que

risque-t-il cet esclave infortuné? Quels dangers courre-t-il à

plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut le

maîtriser? . . . Est-il inférieur ou pauvre, ce sectateur impie des

sombres chimères de l'athéisme? . . . Qui le secourera dans sa

misère? Qui allégera ses tourmens? Qui tournera vers lui une main

compatissante, dés qu'il enlève aux hommes l'espoir d'être

récompensés du bien qu'ils auront fait? Mais cette servitude dont il

se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne

redoubleroient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n'a

plus de vengeur à redouter? Il n'est donc bon à rien, ce systême

effrayant et triste? que dis-je, il est donc dangéreux à toutes les

classes d'hommes, fatal à l'oppresseur, sinistre à l'opprimé, le

véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s'empare des

esprits, que comme ces années de désolation, où l'air infecté d'un

venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la

terre.

Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline?

Je crains que vous ne me trouviez sombre . . . Cette teinte lugubre

éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que

j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et

sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi; des

larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris; . . .

Qui les fait donc couler? . . . pourquoi s'échappent-elles? ma Mère

m'aime, . . . mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et

cependant je pleure; . . . un voile épais semble étendu sur l'avenir;

mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent

un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière

lui . . . Ô mon ami! . . . si vous la perdiez jamais cette Aline qui

vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait

disposer! . . . auriez-vous le courage de supporter cette perte?

. . . Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n'en pas

être anéanti? . . . J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir,

. . . que vous me juriez, . . . à tout événement . . . d'endurer ce

malheur avec résignation; eh! Valcour! qui peut répondre d'un moment

de vie; . . . frêles créatures, . . . nous n'avons qu'un clin-d'œil à

respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous

éteint; et cette suite d'instans rapides que rien ne fixe, que rien

n'arrête, se précipite dans l'abyme de l'éternité comme les flots du

torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si

courts, ces instans où nous respirons, s'ils sont si faciles à

détruire, ils peuvent l'être à tout moment; et pourquoi placer alors

son amour dans des créatures si fragiles . . . Oui, mon ami, je

voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant

de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits

qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent

grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en

gronde encore.

Ô Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que

cette ame où la tienne doit s'unir un jour . . . Crois-moi, renonce à

tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent

. . . Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à

ton amour; . . . si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais

de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu'elle

t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir: préfère donc ce que tu

peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en

m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds.

Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la

certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération,

ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie,

quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond

du cercueil, que quelques débris d'ossemens? À supposer même que ces

attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y

reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de

cette ame que je veux que tu préfères, ne viendront _flotter_ sur la

tienne que pour l'épanouir et la vivifier.

Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si

tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les

sentimens de l'ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te

rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu'elle offre à

son Dieu . . . Plus de séparation, . . . plus rien qui puisse nous

troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans

l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.

Je te laisse; . . . j'ai beau quitter et reprendre la plume, . . .

toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de

fortifier ton esprit, elle l'allarme; je ne réussis pas à te

consoler, et je ne m'afflige que davantage.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 37 / 60 题