LETTRE LVIII.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 6 mars.

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Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois

mademoiselle de _Kerneuil_ sera rentrée dans les biens de sa

prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi

d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions.

L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés

dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme;

quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux

de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien

autrement _senties_ que celle de sa chère épouse, il s'est conduit de

même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec

zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours

bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite

vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir

incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la

rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les

reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité de _six cents

livres de rente_ à la mort de madame de _Kerneuil_, cet infortuné

presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de

mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne

s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime;

. . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait

de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il

résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle,

obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire,

va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour

vivre. --Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de

monsieur le président de _Blamont_, mais je suis désolée qu'il soit

de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a

été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame,

qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle

rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je

me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses

propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles

d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on

l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant

encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne

vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que

serait devenue _Léonore_ sans cela? ayant de trop fortes raisons pour

ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que

mademoiselle de _Kerneuil_? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite

des biens de cette maison.

Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous

dire . . . il en a été aux nues; . . . il en a loué l'héroïne une

heure, il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les

autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on

en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela,

on a tort en le cédant; il y a six mois que j'ai fait bien pis à

Blamont . . . Il était question d'un coin de terre dont j'avais

besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et

assez inutile dans le fond; ce petit local faisait depuis soixante

ans le patrimoine d'une très-pauvre famille qui avoisine le château;

j'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation . . .

Elle était claire . . . J'ai fait promptement décamper mon homme, et

tout le train de femme et d'enfans qui l'accompagnait, et en dépit de

leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas

douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. --Voilà des

malheureux au désespoir, --tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma

terrasse . . . Il faut raisonner toutes ces choses-là . . . Moi,

voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout . . . Je soumets tout à

l'histoire des sensations; c'est selon moi la plus sûre façon de

juger . . . La privation de l'embellissement produit par ma terrasse

était une sensation douloureuse pour moi, la privation du terrein qui

devait former cet embellissement en était une fâcheuse pour le

malheureux paysan . . . Dites-moi maintenant, je vous prie, pourquoi

dès qu'entre Pierre et moi, il faut qu'il y ait une triste sensation

à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement

l'accepter pour en débarrasser cet homme qui ne m'est rien? Je serais

un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé

pareil. --Mais le calcul n'est pas juste, en comparant les

sensations, il fallait comparer les besoins: ceux de _Pierre_ étaient

ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là, les vôtres n'étaient

que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. --Vous vous

trompez, madame, l'habitude des fantaisies; est un besoin pour nous

autres gens riches, aussi pressant que celui de vivre pour ces

droles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement

nécessaire que les besoins soient égaux; la douleur de _Pierre_ est

nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon ame, que _Pierre_ dîne

ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin,

et la privation de ma terrasse en est un; or, pourquoi voulez-vous

que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au

prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de

raisonnement impardonnable . . . Quand vous cédez au sentiment de la

pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur

de préférence à l'esprit, vous vous jettez dans un abîme d'erreurs,

puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la

sensibilité, aucuns qui nous entraînent à de plus sots calculs et à

de plus ridicules démarches. --Oh, monsieur! laissez-moi être sotte

toute ma vie, si on l'est en écoutant son cœur; jamais vos cruels

sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une

bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de

posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux

dépends de mon cœur. --Tout cela dépend des organes, a répondu le

président, ces différences morales sont entièrement soumises au

physique . . . Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais

conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit

un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou

qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus;

accordez-moi qu'on peut exister sans vous ressembler, et moi qui suis

galant, je vous accorderai qu'on n'est aimable que quand on vous

ressemble . . . puis une caresse bien fausse, . . . une montre à la

main, . . . une sonnette tirée, . . . des chevaux demandés et l'opéra

. . . Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangéreux auquel nous

avons affaire; . . . mais je vous le répète, ne vous inquiétez

pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie, il est certain

qu'il y a quelque chose en l'air, bien certain qu'il en voulait à

votre vie, . . . qu'il est désespéré de l'avoir manqué; plus sûr que

tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la mal-adresse des

scélérats qu'il a osé armer contre vous, et malgré tout cela, j'ose

vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement

instruit.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 31 / 60 题