_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce 6 mars.
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Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois
mademoiselle de _Kerneuil_ sera rentrée dans les biens de sa
prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi
d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions.
L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés
dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme;
quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux
de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien
autrement _senties_ que celle de sa chère épouse, il s'est conduit de
même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec
zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours
bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite
vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir
incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la
rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les
reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité de _six cents
livres de rente_ à la mort de madame de _Kerneuil_, cet infortuné
presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de
mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne
s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime;
. . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait
de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il
résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle,
obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire,
va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour
vivre. --Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de
monsieur le président de _Blamont_, mais je suis désolée qu'il soit
de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a
été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame,
qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle
rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je
me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses
propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles
d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on
l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant
encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne
vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que
serait devenue _Léonore_ sans cela? ayant de trop fortes raisons pour
ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que
mademoiselle de _Kerneuil_? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite
des biens de cette maison.
Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous
dire . . . il en a été aux nues; . . . il en a loué l'héroïne une
heure, il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les
autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on
en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela,
on a tort en le cédant; il y a six mois que j'ai fait bien pis à
Blamont . . . Il était question d'un coin de terre dont j'avais
besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et
assez inutile dans le fond; ce petit local faisait depuis soixante
ans le patrimoine d'une très-pauvre famille qui avoisine le château;
j'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation . . .
Elle était claire . . . J'ai fait promptement décamper mon homme, et
tout le train de femme et d'enfans qui l'accompagnait, et en dépit de
leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas
douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. --Voilà des
malheureux au désespoir, --tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma
terrasse . . . Il faut raisonner toutes ces choses-là . . . Moi,
voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout . . . Je soumets tout à
l'histoire des sensations; c'est selon moi la plus sûre façon de
juger . . . La privation de l'embellissement produit par ma terrasse
était une sensation douloureuse pour moi, la privation du terrein qui
devait former cet embellissement en était une fâcheuse pour le
malheureux paysan . . . Dites-moi maintenant, je vous prie, pourquoi
dès qu'entre Pierre et moi, il faut qu'il y ait une triste sensation
à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement
l'accepter pour en débarrasser cet homme qui ne m'est rien? Je serais
un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé
pareil. --Mais le calcul n'est pas juste, en comparant les
sensations, il fallait comparer les besoins: ceux de _Pierre_ étaient
ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là, les vôtres n'étaient
que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. --Vous vous
trompez, madame, l'habitude des fantaisies; est un besoin pour nous
autres gens riches, aussi pressant que celui de vivre pour ces
droles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement
nécessaire que les besoins soient égaux; la douleur de _Pierre_ est
nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon ame, que _Pierre_ dîne
ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin,
et la privation de ma terrasse en est un; or, pourquoi voulez-vous
que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au
prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de
raisonnement impardonnable . . . Quand vous cédez au sentiment de la
pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur
de préférence à l'esprit, vous vous jettez dans un abîme d'erreurs,
puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la
sensibilité, aucuns qui nous entraînent à de plus sots calculs et à
de plus ridicules démarches. --Oh, monsieur! laissez-moi être sotte
toute ma vie, si on l'est en écoutant son cœur; jamais vos cruels
sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une
bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de
posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux
dépends de mon cœur. --Tout cela dépend des organes, a répondu le
président, ces différences morales sont entièrement soumises au
physique . . . Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais
conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit
un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou
qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus;
accordez-moi qu'on peut exister sans vous ressembler, et moi qui suis
galant, je vous accorderai qu'on n'est aimable que quand on vous
ressemble . . . puis une caresse bien fausse, . . . une montre à la
main, . . . une sonnette tirée, . . . des chevaux demandés et l'opéra
. . . Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangéreux auquel nous
avons affaire; . . . mais je vous le répète, ne vous inquiétez
pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie, il est certain
qu'il y a quelque chose en l'air, bien certain qu'il en voulait à
votre vie, . . . qu'il est désespéré de l'avoir manqué; plus sûr que
tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la mal-adresse des
scélérats qu'il a osé armer contre vous, et malgré tout cela, j'ose
vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement
instruit.