_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce 28 Février.
Calmez-vous, Aline va mieux; le premier mouvement a été terrible; une
lettre écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer,
vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit votre
accident sur elle; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes
qui nous ont inquietés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle
peut être . . . Croyez-le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a
voulu avoir près de vous des couriers perpétuels, . . . elle les a
eu, . . . et enfin elle les a cru; vous avez su quel était son désir,
et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être
satisfait . . . il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma
part. Mais que de dangers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne
soyons observés. Jugez des suites par ce que vous venez d'éprouver
. . . Ô mon ami! . . . l'illusion ne nous est plus permise; . . . des
propos; . . . des indiscrétions, . . . des informations secrettes,
tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure, . . . et
telle est notre malheureuse position, . . . qu'il ne nous est permis,
ni d'éclater, ni de nous plaindre . . . Deshonorerez-vous le père de
votre Aline? . . . flétrirai-je le nom de mon époux?
On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir
donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait . . . Je crois
qu'il me serait impossible de dissimuler davantage.
Ô mon ami! je crains de nouveaux piéges . . . Je crains que l'on ne
complotte contre votre liberté . . . Ne nous effrayez pourtant point
encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches
de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux
éclaircissemens, et ne songez qu'à votre santé: . . . le scélérat, il
ourdissait deux trames à-la-fois, et pendant qu'il cherchait à se
débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse
également redoutable à l'exécution de ses perfides projets.
Comment espérer de franchir tant d'écueils! . . . Les plus grands
dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour
nous en garantir, et malgré la justice de la providence, _le vice
écrasera la vertu_. Quel avertissement! j'en reçois dans l'histoire
des derniers événemens de cette malheureuse _Sophie_ . . . Écoutez-
les, . . . et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes
craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques; je ne
demande qu'à être rassurée, mais quel louche! . . . Comment ne pas
croire; . . . Oh mon ami! dans quel trouble je suis; . . . si ce que
je soupçonne est vrai, . . . s'il était capable de ce comble
d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous
nous séparassions de lui . . . Écoutez, enfin, écoutez et décidez
vous-même.
Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin
pour Blamont, ils y arrivèrent à sept heures du soir; de ce moment
Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de
s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont
je dispose dans le village. Cet homme qui a des raisons personnelles
de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer
ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le
résultat de ses manœuvres; je vous envoie la lettre même afin que
vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable
que ces scélérats ont eu l'art de jetter sur leur conduite, peut vous
en laisser le pouvoir.