LETTRE LIV.

_Valcour à Madame de Blamont._

De mon lit, ce 23 Février.

Quelle plus douce consolation pour moi, madame, que l'intérêt que

vous me témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que

je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler

sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que

je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée, ni l'un

ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche,

c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du

bras droit, . . . je le sens à peine . . . C'est cette même main qui

vous écrit: . . . c'est elle qui va vous raconter l'événement . . .

Vous pardonnerez le style et les traits; la tête qui dirige l'un, est

un peu malade, et la main qui trace les autres [1] est encore bien

faible.

Hier soir revenant de souper chez la comtesse _des Barres_, où

j'allais pour

[Illustration: _Voilà donc ce que, se permettent ceux qui veillent au

maintien des loix._]

prendre congé, voulant d'après votre conseil, rompre avec tous mes

amis . . . J'étais à pied . . . le tems était clair, je tournais la

rue de Bussi pour entrer dans la rue Mazarine: il était environ

minuit . . . Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue,

tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup

avant que d'avoir eu le temps de me défendre: j'ai paré les autres en

m'appuyant contre une maison . . . Pendant ce temps mon domestique,

l'un des plus braves garçons que j'aie connu, a sauté sur l'un de ces

gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui

l'a étendu au milieu du ruisseau: il en allait saisir un autre, quand

j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je

n'avais affaire qu'à des assassins, je n'ai plus songé qu'à battre en

retraite, toujours en parant de mon mieux, quoique mon bras se fût

engourdi par l'effet du sang que j'en perdais . . . Alors j'ai

appellé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes

meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée . . . Mon

laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos

mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement

sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé; . . . et

dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me

serais peut-être trouvé mal-à-l'aise; mais ce tendre et cher ami,

accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui-

même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce

malheur ne me serait-il pas arrivé . . . Il me gronde, . . . il me

soigne, . . . il me console, . . . il me parle de vous, quel malheur

ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de

ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le

rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinaisons sur

cet événement; il y veut une origine que je n'admets point . . . J'ai

tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur . . . Je suis si

loin de supposer ce que je ne me permettrais pas; . . . une méprise;

. . . un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne en un mot de

l'horreur que mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus

vraisemblable . . . Sa tendresse pour moi l'aveugle; . . . ne

l'imitez pas, madame, je vous en supplie, . . . votre ame sensible

aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les

vraisemblances démentent.

[Footnote 1. Les répétitions, les négligences de cette lettre,

prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne

lui en impose pas, quand on lui garantit la véracité de cette

correspondance.]

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 27 / 60 题