LE PERSONNAGE INVISIBLE

à Zoltan Baranyai.

J’affirme que les circonstances sont seules coupables. Et non pas moi.

J’étais seul dans mon compartiment, et nous allions arriver à la

frontière. Un crayon avec lequel je notais mes dépenses de voyage glissa

entre la banquette et la paroi du wagon: je fouillai pour le reprendre,

et ramenai, en même temps que lui, un passeport perdu. Mon premier

mouvement fut de plaindre son propriétaire; mon second fut de

m’émerveiller. La photographie du passeport reproduisait mon propre

visage, ou à peu près: même moustache noire et tirée, mêmes yeux

enfoncés avec de profondes arcades. C’était moi, avec un faux nom. Au

lieu de Jean Collin, le signalement parlait d’un certain Mesmay, Lucien,

journaliste, né à Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux ans.

Mais cet état-civil me laissait indifférent, tandis que la coïncidence

de nos deux physionomies me stupéfia.

Là-dessus nous atteignîmes la station frontière. Je mis le passeport

dans ma poche pour le donner au chef de train, et je m’occupai de faire

porter mes deux valises à la douane. Quelle bousculade! La veille, à

Vienne, j’avais failli perdre mon bagage et j’en demeurais inquiet. Ici,

pour comble on parlait hongrois, et je ne comprenais goutte aux

indications des employés. Les voyages à l’étranger sont contraires à mes

goûts de vie tranquille, et seul le désir de consulter à la Bibliothèque

nationale de Budapest des documents touchant le séjour de Descartes en

Hongrie, m’avait décidé à entreprendre un tel déplacement. Je songeai

qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte, ma femme et mes deux

petites filles goûtaient à leur aise dans notre jardin, et à mon ennui

se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque, après une longue attente dans un

corridor, un fonctionnaire au képi raide et conique me réclama mes

papiers, je lui tendis mon passeport avec irritation. Il le vérifia, le

timbra et me le rendit après m’avoir enveloppé d’un coup d’œil.

Mais une fois remonté en wagon, et roulant vers Budapest, je m’aperçus

que j’avais, par mégarde, présenté au visa le passeport de M. Mesmay. Je

commençai par m’amuser d’une telle confusion. La ressemblance devait

être bien complète pour qu’un douanier s’y laissât prendre. Je

contemplai à nouveau l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un instant sur la

figure qu’un inconnu m’avait empruntée. On dit que les traits

définissent le caractère. Il serait donc, comme moi, un homme d’étude,

raisonnable et appliqué? Ou bien deux personnalités entièrement

différentes peuvent-elles utiliser des masques pareils?

Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit suivait mal le texte.

J’essayai, sans succès, de dormir. La campagne que nous traversions me

parut sans intérêt. Son passeport avait été visé à la frontière tchèque.

Sans doute, arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne; il ne

pourrait continuer son voyage qu’après s’être fait délivrer, à

l’ambassade, de nouvelles pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans

le couloir--le couloir de son wagon, où, moi qui venais de l’Arlberg, je

ne l’avais manqué que de peu,--il dirait, en m’apercevant: «Tiens, vous

êtes donc remonté?» Et je pourrais très bien incliner la tête, ou même

répondre: «Mais oui, vous voyez.» Et l’ami me croirait... Etre pris pour

un autre, et, loin de s’en vexer comme on fait d’habitude dans un cas

analogue, accepter le malentendu!... Brusquement, je me décidai à ne pas

remettre le passeport au chef de train, mais à l’envoyer moi-même à son

possesseur, puisque son adresse y était inscrite. Il serait intéressant,

pensai-je, de nous connaître, de comparer nos goûts et de voir jusqu’où

s’étendait cette extraordinaire similitude. Ma vie est si privée de tout

inattendu qu’un tel événement commençait même de me troubler.

Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais passer que trois jours. Je

pris une voiture pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais alors,

tandis que nous suivions un boulevard planté d’arbres, encombré de

terrasses de cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles, tout à coup

une pensée me bouleversa: puisque, seul, le passeport Mesmay avait été

timbré à la frontière, le mien n’était donc pas en règle. Comment

pourrais-je expliquer la confusion? Me croirait-on dans ce pays où je ne

connaissais personne? N’allait-on pas m’accuser d’avoir usurpé un

état-civil, abusé de la bonne foi d’un fonctionnaire? Aujourd’hui, ces

craintes me paraissent absurdes. Le fait est qu’elles m’affolèrent.

Plutôt que d’affronter des autorités soupçonneuses et qui

s’exprimeraient en hongrois, plutôt que de perdre en démarches un temps

limité, je cédai à mon horreur des complications. Et je résolus de

rester au bénéfice d’une supercherie involontaire, qui ne causait de

tort à personne et que je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel,

lorsque le concierge me demanda mes pièces justificatives, je présentai

le passeport timbré, et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit

dans un grand registre.

* * * * *

Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un sentiment de mauvaise

conscience. Pour y échapper j’allai me promener dans la ville, qui est

monumentale, remettant à l’après-midi ma première visite à la

Bibliothèque. Curieux d’y recueillir des renseignements sur la bataille

d’Ersekujvar, à la suite de laquelle Descartes renonça au métier

militaire pour se vouer à la philosophie, j’étais plus encore saisi par

la nouveauté d’une promenade au milieu d’inconnus. Ce dépaysement me

rafraîchissait. Et à croiser sur les trottoirs tant de gens qui

semblaient accepter tacitement que j’eusse un autre nom que la veille,

je me rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave, et surtout, dans trois

fois vingt-quatre heures, il serait liquidé. Je me félicitai même de

m’être tiré d’embarras par la décision la plus simple, la plus élégante

eût dit un mathématicien, celle enfin qui me causerait le moins

d’ennuis.

Après le déjeuner--qu’on prend fort tard dans ce pays--je m’installai

dans le hall de l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens qui

entraient et sortaient, volubiles et expressifs. Le concierge avait fort

à faire à répondre aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants sur

le tableau affiché au bureau. Et tandis que je suivais le va-et-vient,

je me rendis compte soudain que j’étais observé. Un grand jeune homme de

vingt-cinq à trente ans, moulé dans un costume de tussor clair, une

badine à la main, me considérait à la dérobée tout en questionnant le

concierge. Quand il vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant

sourire sur le visage, et, me saluant avec beaucoup de courtoisie, me

dit en un français très pur:

--Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter. Je suis Nicolas de Telegdi,

le mari d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard votre nom sur la

liste de l’hôtel. J’ai trop entendu parler de vous par ma belle-famille

pour ne pas souhaiter faire votre connaissance.

Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée, je fis:

--Mais monsieur, êtes-vous sûr...

Il ne me laissa pas continuer:

--Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay?

--Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux cheveux et en me levant

pour m’enfuir.

--Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain désolé, je fais toujours

trop de zèle. Vous vouliez sans doute, avant de révéler votre présence

ici, vous assurer des sentiments de mon beau-père. Ne craignez rien. La

guerre et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les Hongrois et le

reste du monde, il sera heureux de vous voir.

--Je suis certain..., dis-je.

Mais le sentiment de ma sécurité me fit ajouter:

--Cependant, il est vrai que je désire attendre quelques jours avant

d’aller voir monsieur... monsieur votre beau-père. D’ici là, ne lui

dites rien.

--Je vous le promets. D’ailleurs il est encore pour quelques jours au

bord du lac Balaton.

Mon interlocuteur me regardait de ses yeux noirs et rieurs, avec une

expression admirative à laquelle je ne suis pas habitué.

--Je suis bien content, déclara-t-il, de vous avoir deviné malgré votre

incognito. Un homme comme vous! Mais pourquoi n’avoir pas donné signe de

vie depuis tant d’années?

Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et l’autre crut devoir prendre

un air entendu. Mais il n’y tint pas longtemps et reprit:

--Eh bien, en attendant de rendre visite au comte Szolnoky, venez donc

chez nous. J’étais entré pour dire bonjour à un ami, mais je le verrai

ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là mon auto, venez.

--Non, non, fis-je avec précipitation, je ne puis vous suivre.

Impossible. J’ai à travailler. Oui, c’est cela, je vais à la

Bibliothèque du Musée national. J’ai en train une étude sur Descartes.

Vous savez que c’est en Hongrie...

--Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais je vais vous mener à la

Bibliothèque...

Il fit signe au chasseur de m’apporter mon chapeau, mon pardessus, et il

m’emmena vers la porte en continuant à bavarder. Je me laissais faire:

sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais. Mieux valait, en attendant,

lui donner la satisfaction de m’y conduire.

Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup mon compagnon se tourna vers

moi:

--Mais j’y songe, nous allons passer devant la maison des Szolnoky. Ma

belle-sœur Margit part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me

pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous ne ferons qu’entrer et

sortir... Tenez, nous y voilà...

Nous tournâmes dans une rue étroite, débouchâmes à une allure vraiment

désagréable dans une large avenue, et nous arrêtâmes devant un petit

hôtel situé au fond d’un jardin. Mon guide sauta à terre.

--Écoutez, écoutez... commençai-je à dire.

--Vous savez, fit-il, que depuis vous, Margit s’est mariée. Mais au

lieu, comme Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a choisi quelqu’un de

mûr, le lieutenant-colonel Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit

très retirée.

Déjà il avait ouvert la grille. Moins que jamais je ne pouvais avouer

mon identité. Ce garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne pas

entrer dans une terrible colère--je m’imaginais que toutes les colères

magyares étaient terribles--en apprenant que je le mystifiais. Lié par

mon premier mensonge, mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir,

et dans cette incertitude je ne pouvais que suivre l’impétueux Nicolas

de Telegdi. En lui obéissant, je retardais quelque peu l’instant atroce

de ma déconfiture. Et pour ce bref répit, j’aurais consenti à tout.

On nous fit entrer dans un petit salon heureusement assez obscur, et

nous attendîmes. «Comme Margit va être contente!» répétait mon

compagnon, ravi de la surprise qu’il lui ménageait. «Ah, me disais-je

sans participer à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé dans ma

chambre d’hôtel! Mais pouvais-je deviner que mon sosie avait des amis à

Budapest et que je leur tomberais dessus le premier jour?»

Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra. Elle était grande et

maigre, elle tenait ses deux mains jointes. Je m’étais placé à

contrejour, résolu à ne pas parler le premier. Elle murmura:

--Vous...

Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai, le cœur battant:

--Oui... moi...

Elle s’avança davantage, me tendit ses mains presque décharnées que je

saisis sans savoir qu’en faire, et reprit:

--Ainsi, vous êtes revenu... Après huit ans, il est revenu...

Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis, s’adressant à Telegdi qui

nous regardait avec une telle candeur attendrie que je lui pardonnai

presque, elle dit:

--Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien Mesmay est là. Elle viendra.

L’autre disparut, et je me sentis très seul. Mon interlocutrice fit de

nouveau un geste de ses longs doigts pour m’inviter à parler sans

contrainte. Je commençai fort mal:

--Madame...

--Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez madame?

Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser pour mon début le peu

que je savais de la situation.

--Mais c’est que... Huit années ont passé depuis... Et aussi la guerre.

Ah, la guerre!... Votre père... votre sœur...

--Et pourquoi êtes-vous enfin revenu?

--Vous me le demandez? fis-je d’une voix dont l’émotion n’était pas

simulée.

Comme un étudiant qui ignore les matières de l’examen et que chaque

question nouvelle bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du temps.

Interroger me dispensait de répondre. Et je redoublai:

--Ne le comprenez-vous pas?

--Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous retrouve. Soyez béni de croire

toujours que nous demeurons profondément attachés l’un à l’autre.

Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me dis que mon prédécesseur

avait été du dernier bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à ma

place, il la prendrait dans ses bras. Je ne pouvais m’y résoudre.

Cependant si ce Mesmay n’était revenu à Budapest que pour cela, il

faudrait bien m’exécuter.

--Mais vous, fit-elle en se rapprochant d’une manière dangereuse,

qu’avez-vous pensé de moi durant cette longue absence?

Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon esprit travaillait avec une

vitesse étonnante à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable que

possible. Et, après m’être comparé à un étudiant, je me comparai à un

couvreur qui tombe du toit et qui s’attend d’une seconde à l’autre à

l’écrasement. J’imitai une ardeur contenue:

--Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je vous dois tant. Ce bonheur

suprême...

--Suprême, mon ami? fit-elle avec une expression mélancolique. L’amour

seul mérite cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais employée.

Ces mots me rassurèrent: être Mesmay ne m’engageait à rien. Cédant à un

élan d’optimisme, j’admirai d’être aussi aisément pris pour un autre. Il

est vrai que je ressemblais à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et

j’envisageai que je parviendrais peut-être au bout de cet entretien sans

me trahir.

--Loin de vous, continuait ma compagne, j’ai perdu le sens des poètes et

des philosophes dont vous m’avez révélé les secrets. Vous communiquez à

ceux qui vous écoutent un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours

semblé que telle était là votre préoccupation principale: éveiller en

chaque être une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense que vous les

avez toutes. Reprise par la monotonie de mon existence mondaine, j’ai

fait comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire la curiosité

banale. Vous savez que j’ai épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il

a été tué.

Elle porta ses longues mains à ses yeux, puis reprit avec cette

loquacité à laquelle je commençais à m’habituer et qui était si commode

pour moi:

--Mon mari, un admirable soldat, est mort pour la patrie hongroise. Son

souvenir demeurera éternellement dans ma mémoire. Mais le mariage ne m’a

pas exaltée comme je l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de mon

cœur, j’ai vainement souhaité vous consulter. Et vous voilà aujourd’hui

reparu devant moi... Ah, laissez-moi vous poser deux questions.

--Lesquelles? fis-je avec un renouveau d’inquiétude.

--Vous qui avez des passions fortes, qui êtes ambitieux et volontaire,

avide de femmes et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché une sorte

d’abstention. Or, lorsque, échappant à vos conseils, j’ai tenté

l’expérience, j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison. Est-ce donc

qu’il y a en moi une incapacité, une insuffisance? Dites, qu’aviez-vous

deviné?

Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay fût cette sorte de

directeur de conscience psychologique. Mais, sans attendre, et tout au

plaisir de retrouver un confident, ma bavarde interlocutrice poursuivit:

--Et ma seconde question, la voici: pourquoi avez-vous disparu de façon

si brusque, d’une heure à l’autre, sans prévenir personne. Vous a-t-on

offensé? Avez-vous été malade? Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit?

Cette fois je ne pouvais me taire.

--Je suis revenu à Budapest, dis-je avec lenteur, précisément pour vous

l’expliquer.

--Ah...

--Oui, si ma conduite vous a paru étrange, vous saurez tout... Mais pas

aujourd’hui. J’attends encore certains papiers... oui, des papiers qui

vous feront comprendre...

En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile de mentir lorsque c’était

absolument nécessaire. D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin

d’éveiller les soupçons de la pauvre femme, l’enchantèrent.

--Vous êtes plus complexe encore que je ne l’imaginais, murmura-t-elle

avec ferveur.

Puis, sur un ton surpris:

--Comment ai-je osé, parfois, vous donner des conseils! C’est vrai:

parmi les passions que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait,

celle du jeu. Oh, je comprends le stimulant qu’une nature audacieuse

comme la vôtre trouve dans le risque. N’importe, je tremblais...

--Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant plus vive que je ne

distingue pas le poker du baccara, depuis des années, je n’ai pas touché

une carte.

--Vous avez fait cela?

--Oui, à cause de vous.

Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace. Mais je ne craignais plus

d’être découvert. Avec ses yeux extatiques, ses longues mains maigres

dressées en invocation, sa bouche, dès qu’elle ne parlait plus,

arrondie, Mme Aladar était l’image même de la crédulité.

--Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne, c’est ma sœur.

Et en effet, précédant son mari, une seconde femme entra dans le

salon--mais petite et brune, celle-là, plus jeune aussi.

--Bonjour, cher monsieur.

--Bonjour, chère madame.

--Ainsi, vous voici de nouveau parmi les Hongrois?

Puisque chaque nouveau personnage respectait si docilement mon

incognito, je me permis une certaine désinvolture.

--Vous savez, répondis-je, combien je les aime.

Il y eut un silence désagréable, et elle dit:

--Votre voix a changé.

Mon aisance disparut.

--C’est la faute, balbutiai-je, des années, et des tristesses, des

soucis...

--Triste, vous? C’est nouveau. Et vieilli? C’est invraisemblable.

Cet accent ironique me fit reculer de deux pas. Heureusement que Margit

intervint, et reprocha à sa sœur de me taquiner toujours. Alors cette

atroce jeune femme s’écria:

--Que veux-tu? Il ne me paraît plus le même.

Puis, d’un accent plus sombre, et sans me regarder cette fois:

--Il ne peut plus être le même.

Ensuite elle déclara n’être venue que pour renouer connaissance et elle

partit, emmenant Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait me conduire à

la Bibliothèque, la suivit en souriant.

Lorsque nous fûmes seuls, Mme Aladar me dit avec mélancolie:

--Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais entendus. Naguère vous ne

cessiez de vous disputer. Elle était trop jeune pour vous comprendre,

trop jeune pour vous plaire.

Je me levai pour m’en aller à mon tour, et elle fut reprise par son

agitation:

--Et moi qui pars ce soir... Je vais chercher mon père. Mais je

reviendrai dans peu de jours, et nous aurons ensemble une longue

conversation, n’est-ce pas?

Je m’inclinai très bas, par déférence, et aussi pour dissimuler mon

visage car, près de la porte, je me trouvais face à la fenêtre. Puis je

m’éclipsai.

* * * * *

Une fois dehors, je m’en allai d’un pas rapide, comme si j’étais

poursuivi. Même je tournai dans une rue, puis dans une autre, anxieux

d’effacer ma trace, de respirer sans contrainte, de redevenir enfin Jean

Collin. Vrai, je me sentais courbaturé, tellement j’avais tendu mon

esprit et tellement j’avais eu peur. Et en vertu de ma prudence

habituelle, je commençai par me reprocher l’embarras où je m’étais si

bêtement laissé prendre. Puis, j’interrompis ces reproches, m’apercevant

que je ne m’en voulais pas tant que cela. Au sortir du danger que je

venais de courir, je me sentais par réaction heureux et fort. Victime

d’étranges circonstances, j’étais satisfait des qualités qu’elles

m’avaient obligé à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais pas:

sang-froid, ingéniosité, invention. Comme tout cela serait amusant à

raconter, une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le rire de ma

femme.

J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté de ma réussite, ne l’était

pas moins du personnage que j’avais représenté. Enfantillage sans doute,

mais les éloges que Mme Aladar m’avait décernés ne m’avaient pas laissé

insensible. Il me plaisait que mon prototype fût différent de moi. Je

devinais en Mesmay un esprit cultivé, un intellectuel comme je me

flattais de l’être, mais à coup sûr d’une autre classe. Oui, moins

livresque, plus entreprenant. «Ambitieux et volontaire, avide de femmes

et de pouvoir», ainsi l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait

allusion à son goût du jeu. Mais quoi! Un travers fâcheux, et que l’on

combat, met en valeur un caractère. Je savais trop que la sagesse, la

vertu ont aussi leurs excès, mais négatifs, hélas. Pour une fois, grâce

à cet inconnu, on me prêtait le mérite de qualités brillantes. Sur les

visages qui m’avaient parlé, j’avais lu une ferveur d’admiration bien

éloignée de l’estime sans nuances que me témoignaient ma famille et mes

collègues.

Certes, mon intention était de quitter Budapest le plus tôt possible,

dès que j’aurais dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient obligé

à un coûteux et long déplacement. Néanmoins je me disais que si le

hasard me remettait en présence de ces Hongrois--ce qui était peu

probable puisque l’une des sœurs partait le soir même, et que l’autre ne

semblait guère empressée--il faudrait bien prendre garde de justifier

par mon attitude l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon, je

risquerais de me dénoncer. Et alors! Errant par les rues, je me surpris

à m’observer au passage dans les vitrines des magasins. Un passionné,

voilà mon modèle. Mais comment à une simple ressemblance de traits,

ajouter une ressemblance d’expression? Peut-être fallait-il me

redresser, tirer sur ma moustache. J’essayais. Et je dévisageais toutes

les femmes.

Mon invraisemblable impunité me tournait un peu la tête. A dîner, j’eus

envie de défier mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier que je fusse

Mesmay. J’en avais dans ma poche le titre authentique, qui faisait foi

vis-à-vis de tout le monde--sauf de lui. Seulement, de nouveau, ma

sagesse habituelle me persuada de compléter autant que possible

l’analogie physique par des analogies morales. Je devrais oublier

provisoirement ma conscience de Jean Collin. Quelle aventure! Et je fus

surpris que ce mot, que je n’aimais guère, soudain me parût séduisant.

Mais l’aventure, si dangereuse quand il faut aller la chercher, qu’elle

est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même. D’ailleurs celle-ci était

déjà terminée.

Comme je sortais de table, animé de dispositions heureuses, on vint

m’avertir que quelqu’un me demandait au téléphone. Je haussai les

épaules en disant que c’était une erreur. Le groom s’en alla, mais

revint: on insistait pour parler à M. Mesmay. Je me rendis alors dans la

cabine et j’entendis la voix de Mme de Telegdi: «Il faut absolument que

je vous voie. Prenez une auto et venez tout de suite, 10 rue Csillag, au

second étage. Je vous attendrai à la porte.» J’essayai d’obtenir des

explications, mais elle répéta: «Venez immédiatement. Je vous attends.»

Diable, pourquoi me relançait-on? Ah, certes, je n’avais pas encore

dépouillé Jean Collin, car les idées qui se présentèrent à mon esprit

lui étaient naturelles: j’envisageai de fuir Budapest le soir même...

Mais non: il serait ridicule de perdre le bénéfice de mon voyage.

D’autre part j’avais besoin de deux jours à la Bibliothèque; si je me

dérobais ce soir on me relancerait demain. Dans l’intérêt même de mes

travaux, je ne devais pas me rendre suspect; en allant à ce rendez-vous,

j’éviterais beaucoup de complications. Et puis, car ce sont souvent les

motifs minuscules qui vous décident, l’idée que je retrouverais chez

cette dame son mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris un taxi et

me fis conduire chez les Telegdi.

La rue Csillag me parut, quand je descendis sur le trottoir, fort

déserte, et le numéro 10 très silencieux. La porte était entr’ouverte,

je montai en trébuchant un escalier obscur et sonnai au second palier.

Mme de Telegdi elle-même vint à ma rencontre. Elle tenait une lampe à la

main et me fit entrer dans un salon médiocrement meublé, en chuchotant:

--J’étais sûre de ne pas vous attendre longtemps.

Je pris un air dégagé pour demander:

--Votre mari n’est pas là?

Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors fort mal, et, du même ton

frémissant et contenu:

--Misérable... Vous êtes un misérable...

Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu me jeter dans un guet-apens.

Déjà elle continuait, le souffle court:

--Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera pas avant minuit, et vous

serez alors reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi vous êtes

revenu à Budapest.

Elle aussi! Affolé, et m’inspirant de ma conversation avec l’autre sœur,

j’évoquai la mystérieuse amitié qui me liait à Mme Aladar:

--C’est à cause d’une femme... Vous la connaissez.

--Misérable, répéta-t-elle mais tout haut cette fois et les yeux

étincelants.

Afin d’intimider cette furie, j’affectai une grande dignité:

--Vos injures ne m’atteignent pas. Personne ne peut m’en vouloir d’être

fidèle à un souvenir et de souhaiter rendre un hommage respectueux à

celle qui le suscita.

Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en aurait sans doute souri. Après

tout je n’étais que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs mon

style apprêté ne se montra pas sans effet sur mon interlocutrice.

--Un hommage respectueux... un hommage respectueux, murmura-t-elle avec

amertume.

Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour sa sœur avait dépassé les

limites permises et était-ce la raison de sa colère? Il fallait donc me

disculper, et ensuite tout irait bien.

--Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de me traiter de misérable

puisque la personne dont il s’agit me témoigne, en me voyant, sa

confiance, oserai-je dire sa gratitude?

--Je ne saisis pas.

--Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi...

--Mais de qui parlez-vous donc?

--De votre sœur, bien entendu.

Elle se redressa avec un tel cri que je vis que j’avais commis une

bévue.

--Je vous jure, criai-je à mon tour d’un accent désespéré, il n’y a rien

eu entre votre sœur et moi. Une pure amitié... Écoutez-moi donc. Rien,

rien, rien du tout. Puisque je vous le jure.

Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais éveillé en elle cette

hypothèse. Les yeux hagards, elle murmura:

--A-t-il osé être l’amant de Margit? Ce serait abominable...

--Non, non, vous dis-je.

Et la prenant aux poignets je lui affirmai:

--Parole d’honneur!

Ma bonne foi était si évidente qu’elle me crut instantanément. Son

souffle s’apaisa. Nous reprîmes en silence un peu de calme. Par malheur,

ma déplorable méticulosité m’empêcha de quitter sans retard ces sujets

brûlants et je laissai voir une susceptibilité bien inutile.

--Vous voyez que ce terme de misérable, répété plusieurs fois, est

injuste. Je vous serais reconnaissant de le retirer.

--Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous que je vous l’ai

appliqué?

--Je vous le demande.

--Prétendez-vous oublier le jeu infernal...

--Eh bien, je vous arrête, protestai-je avec satisfaction et reprenant

mon avantage, je n’ai pas touché une carte depuis notre séparation.

Mais elle recula en me dévisageant:

--Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée, et de nouveau, à

l’instant même, je ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler de

ce qui nous intéresse tous les deux, vous feignez des quiproquos

absurdes. Vous me parlez de cartes...

D’un geste, elle saisit la lampe et la leva contre ma figure pour mieux

m’observer, poursuivant d’un accent solennel:

--Bien des années ont passé, c’est vrai, mais il n’est pas possible que

Lucien Mesmay s’étonne quand je le traite de misérable. Cette bouche qui

m’a menti, ces yeux dans lesquels j’ai plongé les miens, ils ne peuvent

trahir encore...

Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se formait en elle--j’en étais

sûr--l’idée encore confuse mais plus précise de seconde en seconde, que

_je n’étais pas Mesmay_. Alors, éperdu, je lui arrachai la lampe que je

posai derrière nous, au hasard; je la saisis avec brutalité dans mes

bras, et, à l’instant même où elle allait tout savoir, je l’embrassai

furieusement, à pleine bouche. Surprise elle se débattit, mais la

terreur donnait de la violence à mon baiser, de sorte qu’elle me le

rendit, avec une égale ardeur, en gémissant:

--Ah! toi... toi... Bien sûr que c’est toi...

Pour la dépister à fond, et après avoir repris haleine, je glissai:

«N’avez-vous pas vu que c’était une épreuve?» Puis je l’embrassai de

nouveau car, outre mon soulagement, je commençais à y trouver du

plaisir.

Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la tête. Ensuite elle s’abattit

sur un canapé où elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai à

consoler cette orageuse personne. Comme j’ignorais la cause de son

chagrin, je n’avais à ma disposition que mes caresses, mais elle ne les

acceptait plus, et après quelques essais, j’y renonçai. D’ailleurs les

sanglots s’atténuèrent, et alors, de son accent bas, sans me regarder

franchement, elle m’expliqua:

--Tu ignores combien j’ai souffert. Certes, autrefois, je t’ai laissé

voir mes inquiétudes, parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta

présence était plus forte que les remords. Depuis ton départ, les

remords ont grandi. Rappelle-toi: quand tu m’as connue, j’étais une

jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté de l’âme dans la liberté

de la conduite. Tu savais si bien parler à mon imagination, satisfaire

des curiosités que tu avais été le premier à faire naître! Mais ta

vanité seule était fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais que

tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon déshonneur te flattait. Ah,

comme je t’ai aimé... Mais pouvais-je deviner qu’un jour, sans prévenir

personne, tu disparaîtrais? J’ai cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit,

jamais. Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être seule à porter sa

douleur et sa honte. La guerre est venue. J’ai cherché, comme

infirmière, les pires endroits. Hélas, toujours épargnée. Il y a deux

ans, Nicolas m’a demandée en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé

sans rien lui révéler. Parfois je pensais que tu étais mort, et mon

passé aussi. Et voilà que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi? Pourquoi?

Pour détruire mon bonheur, le sien? A cause de ce que tu as fait et de

ce que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit de t’appeler

misérable...

Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa. Misérable, certes,

Mesmay méritait l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on me

prenait pour lui. La confusion de nos personnes me fut si pénible que je

tentai de me disculper:

--J’ai mal agi à votre égard, très mal. Mais si vous avez souffert, je

vous assure que j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment même...

--Pas autant que moi, car dans mon angoisse j’ai retrouvé la foi. Je

sais que Dieu me condamne et qu’il me faudra expier mon crime.

--Mais non, c’est le mien. Je suis le seul coupable. Et si je suis venu

à Budapest, tenez, c’est pour que vous m’accordiez votre pardon.

Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où palpitaient des yeux

magnifiquement dilatés par la douleur, et je l’entendis:

--Est-ce à moi de pardonner à quiconque? As-tu oublié qu’il y a un

instant j’étais dans tes bras?

Dans mon émotion je ne m’en souvenais plus. Ici il ne fallait plus

disculper l’autre mais moi-même. Je me hâtai d’ajouter:

--Je n’ai pas été le maître de ce brusque élan.

Elle se moucha à plusieurs reprises sans cesser de me paraître belle.

Parce que je l’avais embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur.

Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon indiscrétion, attiré que

j’étais par la grande flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque cette

créature pathétique était persuadée de m’avoir appartenu, sournoisement

je la tutoyai:

--Calme-toi, n’aie pas peur...

--Non, non, c’est le châtiment.

--Sois raisonnable: notre secret demeurera entre nous. Je ne l’ai jamais

révélé à personne, je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les choses

que tout le monde ignore sont comme si elles n’existaient pas.

Elle me tendit la main pour me remercier de ma casuistique, en

murmurant:

--Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que des rêves.

--C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple image rêvée qui t’apporte

une heure d’émotion, je suis une figure inconnue.

--Lucien...

--Non, pas Lucien... Rien qu’un reflet.

Mais après avoir souri avec l’indulgence d’une personne qui ne veut pas

être dupe, elle reprit plus sérieusement:

--Combien de temps comptes-tu rester à Budapest?

--Eh bien, fis-je, sitôt que...

Je me repris, et sans mentionner Descartes, j’achevai:

--... que je serai pardonné, je partirai. Demain. Ou après-demain.

--Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il faut nous faire des adieux

définitifs. J’y tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous nous

reverrons en présence de mon mari.

Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer, je proposai:

--Veux-tu que je te laisse?

Elle reprit le vousoiement pour marquer qu’elle me quittait la première:

--Laissez-moi, mon ami.

Je lui baisai les mains en prononçant: «A bientôt» et je partis.

Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions qui m’agitaient.

D’abord il me fallait rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une jeune

fille, lui promettre le mariage, l’abandonner..., le triste individu! Et

quelle jeune fille: brûlante et belle, désormais désespérée! C’était

abominable. Le plaisir que j’avais éprouvé à la tenir dans mes bras

n’était pas sans alimenter ma colère. Cependant le prestige aveuglant de

Mesmay m’avait seul permis de n’être pas démasqué. Et puis, si je le

blâmais de toutes mes forces, une complicité née de notre parenté

physique m’inclinait aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle de

ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion d’une amitié fervente et

d’une passion mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris--et c’était bien la

première fois de ma vie--pour un méchant, un suborneur: cette situation,

heureusement provisoire, ne laissait pas de m’intéresser. Je m’y

abandonnais d’autant mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret

puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je sentais mon âme

s’élargir, à être spectatrice du mal sans en être prisonnière.

Tout de même de telles pensées finirent par me gêner. Je me rassurai en

projetant de réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre les

confidences. Puisqu’on me croyait le criminel, j’en profiterais pour

apaiser la conscience désolée d’Ilonka; Margit, dans son veuvage,

connaîtrait aussi mon zèle. Non, je ne quitterais pas la Hongrie sans

avoir pansé ces blessures... Ma course errante m’avait amené sur les

quais du Danube. Dans le silence nocturne, le fleuve déroulait sa masse

puissante entre de hautes berges de pierre. En face, des lumières

brillaient sur la colline de Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai

d’assumer la personnalité de Mesmay pour la racheter en quelque sorte.

J’entrerais dans la destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place. Je

serais un Mesmay meilleur.

Une voiture passait: je l’arrêtai, et me fis ramener à l’hôtel. Comme je

traversais le hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent sur le

cadre où l’on insérait le courrier des voyageurs qui n’étaient pas

encore arrivés. Une enveloppe portait le nom de Jean Collin, et j’y

reconnus l’écriture de ma femme. Je m’en emparai. A ce moment le

concierge redescendait avec l’ascenseur: il me remonta à mon second

étage.

Bonne Charlotte... Elle me donnait des nouvelles de la maison, et je

retrouvai dans ses phrases régulières le ton de notre existence

conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car, sous prétexte de respecter

mon travail, elle m’a éliminé de la conduite de nos affaires. Parfois

elle devine chez moi l’ennui de végéter dans mon coin, astreint à des

besognes médiocres; elle me laisse m’épancher en des projets d’avenir

que je la soupçonne de ne pas très bien écouter. Au fond, elle ne croit

pas à mon mérite d’historien, et peut-être pas davantage à mon mérite

d’homme. Résignée à ce que je ne prenne jamais de revanche, elle élève

nos deux filles: Juliette, âgée de sept ans, qui est péremptoire et

bruyante, et Marguerite qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes

travaux historiques lus par peu de personnes, mes enfants, mon épouse

sans imprévu... J’y songeais encore quand je m’aperçus que je déchirais

la lettre de Charlotte en petits morceaux.

* * * * *

Le lendemain, tout à coup, Nicolas de Telegdi apparut sur le seuil de

l’hôtel, serré dans son costume de tussor.

--Je viens vous chercher, me déclara-t-il d’un air gracieux.

--C’est cela, répondis-je avec humeur, menez-moi à la Bibliothèque du

Musée national.

--Mais non, fit-il. Allons nous promener. J’ai quelque chose à vous

demander.

--Et mon travail...

Il insista tant que je finis par me laisser entraîner à ce qu’il appela

d’abord le _Varos liget_, et qu’il consentit ensuite à nommer le Bois de

la Ville. Que voulait-il de moi? La vague envie que m’avaient inspiré

son air dégagé, son charmant et perpétuel sourire, commençait à se

transformer en ironie depuis que j’étais renseigné sur le passé de Mme

de Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant qu’il ne m’avait proposé

cet entretien que pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur.

Évidemment elles lui avaient fait souvent l’éloge de ce prestigieux

causeur qui les avait connues à une époque où lui-même n’était rien pour

elles.

--Margit, fis-je évasivement, est une personne fort cultivée.

Mais il ramena la conversation sur Ilonka. Il craignait, disait-il, de

ne pas être toujours à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la

rendre heureuse; il faisait appel à ma profonde connaissance du

caractère féminin.

--Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque chose de ce long séjour que

vous avez fait chez mon beau-père, au bord du lac Balaton. Les deux

sœurs en parlent encore...

Je lui fis observer que mes souvenirs, déjà lointains, pourraient

présenter quelques inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant mon

parti, je me lançai dans des évocations fictives, des aperçus

psychologiques que Nicolas corroborait d’un geste ou d’une exclamation,

et que je modifiais hâtivement quand je lui voyais une expression

étonnée. Les gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et ils le

laissent paraître. Pauvre Nicolas, il avait beau faire le satisfait, en

agitant sa petite badine, notre conversation l’instruisait moins qu’elle

ne m’exerçait à la trahison. Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le

courage d’inaugurer tout seul une pareille tromperie. Mais puisque tout

le monde me poussait dans cette voie ouverte, je la suivis avec une

aisance grandissante.

D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs de Mesmay avec la

vraisemblance qu’il fallait pour persuader mon compagnon, j’en arrivais

à me persuader moi-même. En la projetant dans le passé, j’assurais

rétrospectivement la confusion de nos deux personnes. Il m’était de plus

en plus facile de me croire Mesmay puisque désormais je pouvais, quoique

en imagination seulement, me rappeler l’avoir été. Un être même inventé

n’existe que lorsqu’il se souvient.

Enfin si arbitraires que fussent mes récits, ils tournaient autour d’une

personne très déterminée. En vantant Ilonka à son mari, pour lui faire

plaisir, je ne pouvais oublier que j’avais été--ou plutôt Mesmay--son

amant. Au même titre que des souvenirs, je m’amusai à fabriquer des

doubles-sens. Je parlais de son esprit, de son intelligence, de sa

bonté, et j’essayais de me représenter sa passion secrète et première.

Et comme, la nuit précédente, j’avais senti palpiter contre moi, pour de

bon, la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait au fictif, lui

communiquait une vie artificielle. J’en venais à ne plus voir très bien

le point de suture.

Nicolas me fut reconnaissant de tels récits. Puis il y ajouta des

questions plus générales, et je compris que, dès le début de notre

rencontre, et séduit pas mon simili prestige, il avait espéré recueillir

de moi des exemples, et presque une philosophie. Il était si prévenu en

ma faveur qu’il pensait trouver dans mes paroles des révélations sur la

vie et sur l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il aurait

sûrement remarqué le décousu et la banalité de mes propos. Mais j’étais

pour lui un personnage légendaire. Sa crédulité me déguisait. J’ajoute

que cet interrogatoire me convenait fort bien: je m’essayai à exposer

des idées qui pouvaient être les idées légitimes de Mesmay, pour y

habituer mon esprit autant que pour satisfaire Nicolas. Jusqu’au moment

où je compris que je commençais de l’inquiéter. Car les «idées» de

Mesmay se résumaient en un mot: «cynisme». Parler comme Mesmay, c’était

vanter la violence et la ruse, railler la fidélité, justifier le

mensonge. Nicolas ne souriait plus.

Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus que parler comme lui,

c’était aussi se préparer à agir de même. Nicolas profita de mon silence

pour guider la conversation vers un autre sujet où réchauffer son

incertitude. Il était très patriote. Il me confia qu’il appartenait à

une vaste société secrète composée d’anciens officiers et d’étudiants,

et qui avait pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur avenir. Il

faisait partie du comité directeur, qui tenait ses conciliabules la

nuit.

--Ainsi, me dit-il, hier soir encore...

Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que j’avais gravi lentement

et redescendu sans m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une telle

ferveur nationale me soulagea; je pensai qu’il se réservait ainsi, sans

le savoir, des consolations. Avoir plusieurs passions, c’est prendre une

assurance. On eût dit que l’imprudent cherchait à m’enlever des

scrupules.

Enfin nous nous quittâmes, chacun content de soi et de l’autre. Et nous

décidâmes de dîner ensemble, tous les trois, le soir même.

--Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il, puisque vous ne restez que peu

de jours parmi nous.

--Où dînerons-nous? demandai-je. A mon hôtel?

--Je vous propose, répliqua-t-il d’un air fin, de nous retrouver à Bude,

au _Cordonnier politique_.

--Au...? Comment dites-vous?

--Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant? C’était votre quartier

général, je le sais. Allez-vous, après une conversation à cœur ouvert,

vous défier de moi sur ce point?

J’affectai un demi sourire qui laissait entendre bien des choses qu’à

vrai dire j’ignorais. Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres. Nicolas

fit de même, malicieusement. Et ainsi nous prîmes congé, mystérieux et

satisfaits.

* * * * *

«Vous ne restez que peu de jours...» Certes, et il eût été indiqué, en

sortant du Bois de la Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque

nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire à des recherches

sur le séjour de Descartes en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à

m’identifier avec Mesmay était si vif que je répugnais à prendre des

notes pour Jean Collin: mêler ces deux personnages était désormais

impossible.

Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon récit. On le jugera

invraisemblable ou bien on me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura

pas suffisamment réfléchi à ce que devient un homme sûr de l’impunité.

Il me justifiera si je parviens à montrer, comme je le souhaite, que la

logique d’une situation est plus forte qu’une volonté particulière.

Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût des lois de bienséance et

de vertu, et je m’y étais ouvertement conformé. Mais étais-je vertueux

ou seulement timide? Je savais que mes actes seraient toujours rapportés

à leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce que je craignais d’être

découvert: ma conscience, me disais-je, est délicate. Or, depuis

vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je ne me sentais plus

contrôlé. Ma personne s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat

fait disparaître tous les garde-fous. Quoi que je fisse, Jean Collin que

personne n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de cause.

L’assurance d’être si profondément dissimulé excita en moi des désirs

confus que j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi libre, je dirai

aussi invulnérable. Il me semblait échapper à la loi de la pesanteur

morale. Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel, d’être

commandé à l’avance par le parti pris des autres ou le mien, je

découvrais des possibilités de recommencements, de variations. Naguère

j’avais parfois envié un ami plus heureux ou différent, mais comme

j’étais bien forcé de suivre mon sort, je me résignais, je me composais

une philosophie sceptique qui m’aidait à me priver. Le beau

dédommagement si je pouvais une fois m’affranchir de mon propre

caractère! Quelle occasion soudaine de devenir autrui!

Je me préparai au dîner en déchirant mes cartes de visite, des

enveloppes de lettres, en faisant sauter de mon portefeuille, avec un

canif, mon monogramme. A mesure que je détruisais mon identité, je

m’exaltais.

* * * * *

On parvient au _Cordonnier politique_ en franchissant le Danube, en

gravissant la colline de Bude par des rues désertes, entre des maisons

silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis un chant de violons, et

appelé, séduit par cette musique à cordes qui s’élevait derrière de

hauts murs, je finis par la rejoindre dans un jardin clos, peu éclairé,

où de petites tables groupaient des couples. Ilonka et son mari

m’attendaient.

--Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant, vous voilà dans un de vos

décors préférés!

--Je vous assure...

--Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa femme, que M. Mesmay

prétendait ignorer cet endroit! Je ne veux pas être indiscret mais

Margit m’a raconté l’histoire de la...

--De la?...

Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit:

--Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse à vos anciennes conquêtes.

Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir, elle avait équivoqué. Ses

pommettes rougirent. Elle avait cru plus sage que cet entretien fût à

trois, et elle en éprouvait maintenant une gêne presque intolérable.

Quant à Nicolas, qui m’agaçait, je lui répondis:

--Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt. Pas même pour moi.

--Des regrets, vous? fit-il avec étonnement et un peu déçu par mon

accent agressif.

De côté, je jetai un regard sur Ilonka: son pauvre visage était si tiré

que je désirai, le mieux possible, la rassurer, la guérir, et je dis:

--Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant assez vécu pour avoir fait

souffrir. Cette souffrance, je voudrais de toute mon âme l’effacer.

Nicolas leva son verre plein d’un vin doré, et, reprenant sa joyeuse

assurance habituelle:

--N’enlevez pas votre auréole, je vous en supplie...

--Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on ignore que le dégoût de soi

est au fond de presque tous les amours.

Il reposa son verre.

--Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne doit pas s’attendrir. Je le

croyais parce que vous me l’avez démontré.

En effet, pour mieux calquer Mesmay, je lui avais dit, au Bois de la

Ville, beaucoup de mal du sentimentalisme.

--A moins, poursuivit-il d’un air fin qui m’irrita, qu’il eût fallu

considérer ces propos comme un enseignement professionnel et secret, un

langage d’initié. En tous cas, il était conforme à tout ce que j’admire

en vous.

Je ne répondis pas, craignant de démentir Mesmay aux yeux de mes

convives. Outre que je risquais toujours d’éveiller des soupçons,

j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce fut le souci de ménager

beaucoup de possibilités qui me fit murmurer:

--Il y a plusieurs hommes en moi, comme en chacun. Et ce n’est pas le

même toujours qui est le chef des autres.

--La vie est une triste chose, répondit Nicolas, si elle vous oblige à

vous désavouer.

Alors Ilonka sortit de son long silence et me dit avec lenteur:

--Vous ne méritez aucun désaveu.

--Vous voyez, s’écria son mari.

--Je comprends, continua-t-elle, que certains souvenirs vous inspirent

de l’amertume. Mais les regrets, les remords ne doivent pas vous faire

renoncer à vous-même. Notre amitié s’attristerait de ne plus vous

retrouver tel qu’autrefois.

Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas le droit, rien que pour

satisfaire des scrupules moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à

maintenir intact l’homme dont elle avait souffert, elle ajouta avec

fierté:

--Un homme comme vous doit être à la hauteur de son orgueil.

Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil auquel je n’avais jamais osé

toucher m’illumina. Et je décidai que durant une heure, puisqu’on me les

permettait, puisque même on les réclamait, je m’accorderais des

sentiments audacieux et forts.

--Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune de mes principales raisons de

vivre...

--Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme.

--J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée.

Mais chacun de nous regarda devant soi, écouta l’orchestre qui

continuait de répandre dans l’air nocturne sa langueur tzigane que

parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai les musiciens.

--Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont inspiré je ne sais quelle

incertitude. Ils ont toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions.

Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour des motifs différents.

J’ajoutai:

--Vous autres Hongrois, vous avez trouvé là le langage du désespoir.

--Parce que nous sommes quelquefois désespérés, fit très vite Ilonka.

--Cependant, continuai-je avec une conviction grandissante, écoutez

cette musique: de l’abîme naît un nouveau désir.

Nicolas, lui, pensait à sa patrie:

--La Hongrie a connu les pires heures de la défaite et de la révolution,

mais vous avez raison, elle vaincra le malheur.

--On peut triompher du malheur, murmura sa femme, mais le peut-on de ses

fautes?...

--Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je, mieux vaudrait

qu’elle les oublie.

Ilonka me regarda avec anxiété:

--Il faudrait être seul pour oublier. Et il y a toujours Dieu!

--Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas.

Et dans l’élan de son optimisme il tourna sur sa chaise comme pour

prendre l’assistance à témoin. A une table voisine, deux jeunes gens lui

firent des signes d’amitié.

--Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà justement deux de mes camarades

du Comité. Vous permettez? Je vais aller leur porter le toast national.

Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut éloigné, je dis à Ilonka:

--Je vous remercie de vos paroles. Vous ne voulez pas que je doute de

moi.

--Et j’ai compris vos allusions, votre désir de calmer ma peine.

--Vous ne craignez donc plus ma présence? Vous ne pensez plus que je

vais bouleverser votre vie?

Elle essaya de sourire en répondant:

--Je crois qu’il faut toujours craindre Lucien Mesmay.

--Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon, je puis repartir.

--Partir...

--Et ensuite, ce passé cruel s’effacera.

--Vous avez raison, il s’effacera.

--Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans votre mémoire qu’un ami.

--Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut.

Mais je la guettais, et je vis que des larmes bordaient ses paupières.

Alors devant ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords qu’elle

haïssait son remords, Mesmay parla par ma bouche, en mots précipités:

--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je t’aime encore. Jamais je ne

t’oublierai.

--Taisez-vous, fit-elle épouvantée.

--Et si je suis revenu à Budapest, c’est pour te le dire.

Je n’avais pas pensé que la violence pût donner une telle sensation de

liberté. Ilonka s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée, elle

murmura:

--J’ai été imprudente. Je ne vous en veux pas, Lucien. Mais nous allons

nous quitter pour toujours. Allez-vous en.

Devant cette femme pantelante, si belle d’être torturée, je m’écriai:

--Nous quitter? Mais tu me rappellerais. Depuis huit ans, tu ne vis

qu’avec l’espoir que je revienne. Tu as essayé toutes les consolations:

aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te suis indispensable. Ah! que tu

m’aimes!

Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma voix, étaient aussi impérieux

que les siens. Alors, terrifiée par cette chaleur de désir, Ilonka se

leva en trébuchant, appela son mari, prétexta un malaise. Elle voulait

rentrer, tout de suite. L’autre, qui ne comprenait pas qu’elle cherchait

à fuir, s’étonna, se plaignit qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût

brusquement écourtée. J’intervins en disant que moi-même j’allais

regagner mon hôtel.

--Comment, vous aussi?

Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait à tenir compagnie à

ses amis. Nous mîmes Ilonka en voiture: elle ne me regarda pas une fois.

J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle m’échappât si aisément. Au moment de

partir, Nicolas lui rappela par la portière de laisser la clef sous le

paillasson.

--En effet, m’expliqua-t-il quand elle eut disparu, nos domestiques

couchent dans les combles et personne ne nous attend. Vraiment, vous

voulez partir? Quant à moi, je vais rester ici: nous avons à discuter la

question d’une entente secrète avec des groupements italiens. Parce que

vous savez, les Tchécoslovaques... Mai pardon, je vous ennuie! En tout

cas, j’en ai jusqu’au matin...

Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon tour. «Hôtel Astoria».

Durant le trajet un fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean Collin

protestait, invoquait l’honneur, les lois de la famille, et aussi le

danger d’une telle aventure. Les arguments de Mesmay étaient meilleurs.

Et tant bien que mal, je fis comprendre à mon cocher de ne pas me mener

à l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, nº 10.

Je montai l’escalier obscur, je pris sous le paillasson la clef de

l’appartement, j’entrai. Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se jeta

dans mes bras.

* * * * *

La journée du lendemain se passa pour moi dans une exaltation mêlée

d’inquiétude. Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât si fort la

volupté. En m’entraînant sur ses pas, Mesmay m’avait ouvert des

perspectives sans limites: trahir, c’était se renouveler. Si longtemps

je m’étais borné à une seule âme, ou plutôt à la surface de mon âme,

vérifiée, réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu les facilités du

mensonge, c’est-à-dire mes ressources dormantes.

Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait néanmoins celle-ci:

usurper le nom d’un autre pour séduire une femme, la faire retomber,

elle si pieuse, dans une faute qu’elle détestait, c’était une action

malhonnête, une action indigne. Mais indigne de qui? De Mesmay que

j’étais à peine? Ou de Jean Collin que je n’étais plus? Hanté par un

trompeur, je le trompais mais moins que moi-même auquel de tels actes ne

ressemblaient guère. D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable de

cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne l’était pas beaucoup plus

puisqu’elle ne s’était produite qu’à la faveur de la première à laquelle

il n’avait point participé. D’autre part, en usurpant son nom et sa

personne, j’avais presque rendu service à Mesmay puisque j’avais achevé,

pour son compte, l’entreprise qu’il avait commencée. J’interrompais en

sa faveur une prescription. Assurément la préoccupation légitime de ma

sécurité, qui m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo, puis de

l’entretenir, ne m’obligeait pas à pousser le malentendu jusqu’à devenir

l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des nécessités morales, je

veux dire psychologiques. Imitant les gestes de Mesmay, il fallait bien,

pour que l’imitation fût complète, imiter les plus significatifs.

Aussi m’empressai-je de retourner le soir chez les Telegdi. Nicolas, de

plus en plus occupé par ses complots, ne rentrerait, cette fois-là

encore, que très tard. Ilonka, qui m’avait ordonné de venir, qui

m’attendait avec une impatience désespérée, commença par m’accabler de

reproches. Elle affirma qu’elle commettait le plus affreux des crimes en

répétant dans des conditions aggravées son péché d’autrefois. Elle me

détestait tout en m’étreignant.

Cette seconde nuit, je me demandai ce qu’elle aimait si fort en moi.

Certes, je faisais mon métier le mieux possible. Mais si tous les hommes

se ressemblent aux minutes où l’esprit ne compte plus, comment, après,

Ilonka continuait-elle d’être dupe? Il ne s’agissait plus de

ressemblance physique: et si j’avais pu imaginer ce que devait être la

conversation moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais pas à plagier ce

qu’il disait lorsqu’une seule femme l’écoutait? Ce joueur, ce séducteur,

je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain professionnel. Et

pourtant Ilonka nous confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle me

recréait selon son désir et son souvenir. Puisque je figurais son idéal,

je ne courais aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle en

moi, et n’importe quel homme eût-il pu tenir un rôle dont elle était

l’auteur. Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur le Mesmay réel

aussi bien qu’elle se trompait sur son remplaçant.

Au moment même, je n’hésitais pas. Il me fallait agir. Et, pour mieux la

leurrer, à ses remords j’opposais mes colères, je la troublais, je la

bousculais tour à tour. Ne lui permettant à aucune minute de voir clair

en elle, je la détournais ainsi de m’observer. Cette violence à froid,

Mesmay me l’avait enseignée: c’était celui de ses traits qui me devenait

le plus naturel. Au point que je ressentais cette pathétique violence

comme une bouffée de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être, me

disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il en moi? Une pareille

substitution eût expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait dans

mes bras et celui qui m’enchantait dans les siens. Le fait est qu’en ces

heures où mon ancienne personnalité n’avait que faire, et, par prudence

autant que par pudeur, se dérobait, je cessais de n’être qu’un double et

un complice. M’interrompant de copier, je m’identifiais purement et

simplement à mon modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi, chassait

de mon esprit toute idée de calcul ou de mensonge: je devenais Mesmay

lui-même par rigueur de sincérité.

Cette nuit-là encore, quand je traversai en rentrant le hall désert de

l’hôtel, je vis sur le bureau du concierge une lettre adressée à M. J.

Collin, et qui m’attendait, me faisait signe. Mais je déclinai ce

langage muet. Et même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion de la

prendre. Ce n’était pas une raison parce que je ressemblais à son

destinataire pour l’ouvrir.

* * * * *

Sur ces entrefaites, Margit revint du lac Balaton et me téléphona. Ce

matin-là, j’aurais bien été enfin à la Bibliothèque du Musée national,

car le temps passait, mais elle était justement fermée pour la journée.

Et Margit se montra si bavarde et si extasiée que je ne pus éviter de me

rendre à son appel.

--J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle quand nous fûmes en présence

dans le petit salon obscur, à décider mon père à revenir. Je ne lui

avais pas parlé de votre retour afin de lui en faire la surprise. Et

j’ai passé ces quelques jours à errer dans le parc, en évoquant nos

conversations d’autrefois. Vous vous rappelez: Ilonka cherchait à s’y

mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la renvoyais à ses

jeux...

--Ses jeux...

--Parfois vous alliez la consoler. C’était très long, car elle ne vous

aimait guère. Il vous fallait à tous deux des heures entières de tête à

tête pour des réconciliations. Puis vous reveniez à moi qui, seule,

pouvait vous entendre. Vous me lisiez des vers... Tenez, l’autre jour,

j’ai retrouvé un court poème de Heine que j’avais copié pour vous... Le

voilà...

Elle me tendit une feuille de vélin armorié, puis reprit, plus bas:

--Oui, je l’ai copié le jour même de votre brusque départ, sur le bureau

de mon père, en utilisant son papier à lettres. Je me rappelle très

bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous verrais plus...

Tout en prenant le papier d’un air ému, je songeais surtout à Mesmay.

Sans doute, les «consolations» qu’il prodiguait à Ilonka, j’en

saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui le consolateur. Mais

pourquoi jouer auprès de la sœur aînée un personnage poétique?

Hésitait-il entre elles? Un Mesmay n’hésite pas. Peut-être, plus

simplement, était-il sincère, j’entends contradictoire. L’imiter

exigeait bien des nuances, et je soupirai devant tant de difficultés.

--Eh! bien, reprit mon interlocutrice ravie de mon soupir, allez-vous me

dire enfin pourquoi vous m’avez naguère mise en garde contre les

passions, vous qui les placez si haut?

--Parce que, répondis-je très désireux de faire valoir une nuance de

plus, je possède un instinct de divination. Prévoyant que l’amour ne

vous satisferait pas, j’aurais voulu d’avance vous protéger.

Aujourd’hui, hélas, vous savez que mes alarmes n’étaient point vaines.

Margit me contempla avec émotion, puis couvrit son visage de ses longues

mains sèches:

--Quel incomparable ami...

Exactement, je cherchais à me conformer à Mesmay tel que je

l’entrevoyais de détour en détour, et je lui obéissais comme à un chef,

sans essayer de comprendre. Mais j’eus le sentiment qu’ici j’avais

presque trop réussi, et que mon Mesmay était plus vrai que nature.

--Je me suis souvent demandé, reprit ma compagne, par quel sortilège

vous plaisiez à tout le monde. Ainsi mon père: quand j’ai vu qu’il ne se

pressait pas de repartir, je lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et

tout de suite il a décidé de prendre le train. «M. Mesmay est en

Hongrie, répétait-il, je veux me trouver en face de lui.» Et sans

s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs. Hélas, mon pauvre père

est devenu presque aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici.

Sur le seuil venait en effet d’apparaître un vieillard à fortes

moustaches blanches, avec des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un

domestique le guidait, et il demanda d’un accent bref:

--Monsieur Mesmay est ici?

--Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je.

Alors le vieillard--vraiment le plus décoratif que j’eusse jamais

rencontré--congédia le domestique et dit à sa fille:

--Margit, laisse-nous.

Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de se retirer, de murmurer: «A

bientôt», et je me retournai vers son père qui achevait de s’installer

dans un grand fauteuil. Il y eut un silence, que je respectai.

--Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard, vous êtes revenu en Hongrie?

--Je suis revenu.

--Malgré notre convention...

Il y eut un second silence durant lequel j’éprouvai beaucoup moins de

respect que d’incertitude.

--Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il d’un ton cette fois très

cassant.

Troisième silence. Impossible de déchiffrer ce front blême, ces

paupières tombées. Un instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu

étudier les papiers concernant Descartes et son choix d’une carrière.

Mais comme j’hésitais:

--Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky en affectant une ironie

hautaine et parfaitement déplaisante, vous avez la mémoire courte.

Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous que j’avais accueilli chez moi et

que je prenais pour un gentilhomme, vous avez été convaincu, à

l’Orszagos Casino, de tricher?

--Oh! m’écriai-je.

--Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne vous rappelez-vous pas que si,

sur ma demande et parce que vous aviez été mon hôte et presque mon ami,

l’Orszagos Casino a bien voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une

déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez votre forfaiture et

où vous preniez l’engagement de quitter Budapest dans les deux heures,

et de n’y plus jamais revenir...

J’étais accablé.

--Et cependant, continua mon interlocuteur, vous voilà revenu.

Voulez-vous m’expliquer pourquoi?

Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal, deviner Mesmay et ses motifs.

Mais ici, comment suivre un modèle que je ne retrouvais plus?

--Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et d’inquiétude, vous êtes

cruel... vous êtes injuste...

Et soudain un grand parti s’imposa à moi. Je ne me contenterais pas

d’achever des esquisses commencées par un autre. Puisque j’étais devenu

cet autre, je pouvais innover sans désormais me soucier de le copier

servilement. J’avais si profondément épousé son caractère qu’il ne me

restait qu’à agir pour agir comme lui. Rassemblant mes forces--son

audace, son goût du jeu, sa ruse et sa violence--je m’adressai à M.

Szolnoky:

--Si je me trouve en face de vous, monsieur, ce n’est pas pour vous

braver: je quitte Budapest demain ou après-demain. Mais après huit

années--et lesquelles!--je tiens à vous expliquer les circonstances qui

m’ont fait perdre votre estime.

--Escroc...

--Monsieur... si je me suis laissé accabler, c’est parce que j’étais

réduit à prendre sur moi la faute d’un autre...

--Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous en.

--Vous avez tort de ne pas m’écouter. Ai-je discuté vos conditions,

naguère? Ai-je tenté de me justifier? Non, vous avez dit tout à l’heure

que j’avais disparu sans un mot. Reconnaissez-le.

--Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître.

--Bon. Pour prix de mon départ, vous m’avez assuré le secret. Quel

intérêt aurais-je donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en question

votre promesse? Vous dites que je ne tiens pas mon engagement:

voulez-vous plutôt considérer le risque terrible que je cours; en

franchissant votre seuil, je vous rends le droit de me dénoncer.

Mon adversaire ne répondit rien, d’abord, frappé sans doute par la

justesse de mon raisonnement. Puis il reprit:

--Eh bien, donnez-moi l’explication de vos actes.

--Elle sera forcément vague et sans preuves. Je vous affirme, je vous

jure que je n’ai pas triché au... au Casino il y a huit ans...

--Monsieur...

--Je vous jure que je n’ai jamais triché de ma vie. Jamais.

A mon indéniable accent de sincérité, le vieillard, fronçant les

sourcils, demanda:

--Cependant il y a un coupable. Qui est-ce?

--Son nom ne m’appartient pas, monsieur... C’était un frère pour moi. Et

dire qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu!

L’autre sentit que ma sincérité n’était plus la même et répliqua:

--Vraiment? Et c’est à cet aigrefin fraternel que vous avez sacrifié

votre honneur? Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée et datée. Je

conserve cette déclaration et pour mieux vous confondre, je l’ai

apportée. La voici!

Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la poche intérieure de son veston

une feuille pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de loin. Mais

j’y pus reconnaître le même papier timbré à ses armes sur lequel Margit

avait copié le poème de Heine. Alors je m’avançai:

--Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le relire...

--Non.

--Que pensez-vous donc? Je viens de vous jurer solennellement que je ne

suis pas coupable. Et maintenant je vais m’en aller. J’avais rêvé que

peut-être vous me croiriez. Mais je m’incline. Et cette humiliation

nouvelle, cette honte imméritée, je les accepte par dévouement à celui

que je ne dénoncerai pas.

--Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure que je vous écoute, et si

mal que je vous distingue à cause de ma demi-cécité, je ne vous retrouve

pas. Votre voix a changé, vos tournures de phrases ne sont plus celles

d’autrefois...

--C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky, je ne suis plus le même

homme.

Depuis un moment je taquinais du doigt dans ma poche le papier que

m’avait remis Margit. Je le sortis et m’approchai davantage.

--Ah, laissez-moi relire...

--Non.

--Au moins toucher ce papier...

--Non.

Mais subitement je m’en emparai, et comme il tendait la main pour le

reprendre j’y substituai l’autre en m’écriant:

--Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu, monsieur, vous ne me reverrez

jamais.

Furieux, le vieillard saisit la feuille que je lui rendais, palpa le

timbre armorié pour bien la reconnaître et la serra contre lui.

Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je lus la pièce où Mesmay

avouait sans ambages qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé

qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je connaissais son caractère du

dedans, j’en suivais la logique et j’en admettais les conditions.

J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand même et en dépit de toutes

les sévérités, on éprouve pour soi.

* * * * *

En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit une lettre qui venait

d’arriver de l’étranger pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule: je

m’étais servi de son nom et de sa maîtresse, il me semblait délicat

d’abuser de son courrier. Mais surtout je songeai que si Mesmay se

faisait adresser sa correspondance à l’hôtel, c’est qu’il n’allait pas

tarder à y arriver lui-même.

Je me sentis alors rempli d’une angoisse à laquelle se mêlait une vive

irritation. Hélas, il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka m’était

fort pénible. Et je m’aperçus qu’il n’était pas moins pénible de

renoncer à Mesmay. Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais connu cette

sensation étrange, et que nous poursuivons sans l’atteindre dans

l’amour, de me transfuser dans une autre âme. Il me fallait maintenant

réintégrer mon être propre, retrouver mes limites.

Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay et de l’affronter. Je lui

dirais que je connaissais son histoire déshonorante, et je l’engagerais

à repartir. Désormais il était inutile car à force d’artifice et de

volonté, j’avais reconstitué un Mesmay supérieur: la copie valait mieux

que l’original. Séduire une jeune fille comme il l’avait fait, est

malaisé, mais la reprendre mariée et l’arracher à ses remords, quelle

conquête! Si Mesmay avait su d’abord dissimuler sa friponnerie auprès

des Szolnoky, quand même il s’était laissé prendre. Moi, l’emportant en

adresse, j’avais dissimulé sans jamais me trahir. Enfin il avait triché,

mais moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le Mesmay véritable.

Je tirai de ma poche la lettre qui lui était destinée. Après tout je

n’avais pas à respecter les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les

miens--et je la lus. Elle était d’une femme, sa maîtresse. De ses

phrases très amoureuses qui m’impatientèrent, je ne retins que ces mots:

«Je suis heureuse que malgré la perte de ton passeport tu aies pu de

Vienne continuer ton voyage, et je t’écris en avance pour que tu trouves

cette lettre en arrivant jeudi.» Nous étions mercredi.

Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky, je le plaçai sous une

enveloppe au nom de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention de la

mettre à la poste le lendemain. Puis je me rendis chez Ilonka.

Car je consentais à rendre service à Mesmay, mais je ne voulais pas

qu’il marchât sur mes brisées. J’avais porté sa personnalité à un point

d’intensité après lequel il ne pourrait que déchoir. Assurément, il

n’était pas question d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque l’autre

allait arriver, il se présenterait chez elle. Mais je rêvais, sans me

dévoiler, de la mettre en garde contre lui.

--Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler très sérieusement.

Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée. Je poursuivis.

--Il se passe un phénomène étrange. Vos remords, que je vous ai aidée à

vaincre, s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur de ma

conduite. Comment n’ai-je pas écouté vos premières paroles: elles

étaient justes et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure me le

fait comprendre.

Ilonka se dressa; des émotions contradictoires la bouleversaient.

--Lucien, c’est vous qui parlez ainsi.

Puis sa ferveur religieuse éclata:

--La grâce l’a touché, s’écria-t-elle.

Ensuite, parce qu’elle était une faible femme, elle ajouta avec

angoisse:

--Faut-il nous séparer?

--Non, fis-je. Comprenez-moi: c’est parce que je vous aime plus

qu’autrefois que je me refuse à faire plus longtemps votre malheur. Je

ne cesserai pas d’être votre ami...

Lui saisissant les deux mains et la regardant avec application,

j’ajoutai:

--Seulement une pénitence est nécessaire. Une difficile et lourde

pénitence. Nous ne pouvons oublier notre faute ancienne: elle est entrée

dans notre passé trop profondément. Mais celle qui appartient au

présent, cette rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire à

notre mémoire. Pour mieux la condamner, ignorons-la.

--Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice...

--Faisons en sorte que rien ne se soit passé l’autre jour. Quand vous me

reverrez, accueillez-moi comme si je venais d’arriver. Tenez, Ilonka,

une allusion de votre part, je vous jure que je ferai semblant de ne pas

la comprendre. Si vous me trouvez changé, ne dites rien, ne m’en

veuillez pas. Si, par malheur, j’essayais de vous tenter à nouveau,

repoussez-moi.

Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres paroles. Obéir, obéir même

jusqu’à l’absurde, c’était encore m’aimer.

--Mon amie, continuai-je, je voudrais avoir votre force de caractère.

Hélas, il faut que je m’habitue à être presque indifférent. Ne vous

étonnez pas si je demeure quelques jours sans vous voir.

--Mais, fit-elle, vous ne partez pas?

Là, pour la première fois depuis que j’étais à Budapest, il me fut

impossible de mentir. La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais

de ma vie, je compris que je l’aimais et je dus me taire. Puis, après

une minute, je m’en allai.

Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui venait faire une visite à sa

sœur.

--Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous...

Mais je l’interrompis.

--Pas ici, dans la rue.

--Mais quand, alors?

--Venez me trouver à l’hôtel vendredi. Nous déjeunerons ensemble.

--Entendu.

Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé à partir le lendemain jeudi.

Car je n’avais plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais le faux

Mesmay. J’hésitai à aller à la Bibliothèque, mais il était tard, et je

craignais des rencontres inopportunes: une timidité où je reconnus le

signe avant-coureur de mon précédent caractère me confina dans ma

chambre.

Le lendemain, pour prendre quand même une dernière image de Budapest, je

fis envoyer mes valises à la gare et je m’y rendis à pied. En route je

rencontrai Nicolas. Son visage exprima beaucoup d’étonnement.

--Comment, vous voilà? Mais il y a cinq minutes je vous ai vu en taxi,

roulant vers Bude.

Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un ton boudeur:

--Et pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes signes? Je vous ai salué de

loin, c’est vrai, mais vous m’avez regardé avec une froideur! Comme si

vous ne me reconnaissiez pas...

--Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un peu préoccupé...

En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment, Nicolas venait de

rencontrer Mesmay. Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre une

minute. Je quittai avec brusquerie un homme auquel j’avais cependant

bien des obligations.

Ensuite, l’express me parut très lent et la Hongrie trop vaste. Nous

parvînmes à la frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay. De là

nous repartîmes pour des heures et des heures encore de trajet. A mesure

que je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire peu à peu d’un

accoutrement insolite; les journées que je venais de vivre s’effaçaient,

et il me semblait que j’assistais du dehors à leurs épisodes, de plus en

plus diminués par la distance. Ma température baissait. En revanche mon

âme habituelle et quotidienne reprenait force. Je me surpris à inscrire

les dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch, dernière station

autrichienne, je présentai l’autre passeport, celui qui était désormais

le mien. Mon impunité cessait, je retombais sous la surveillance des

hommes. Comme un vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même au

harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte pour lui annoncer mon arrivée.

Je vois déjà son accueil. Elle me grondera un peu quand je lui

expliquerai que j’ai perdu les notes prises sur Descartes à la

Bibliothèque nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera. Elle se

contente toujours de ce que je fais et de ce que je suis, et n’attend de

ma part aucune surprise. En m’épousant, elle m’a jugé une fois pour

toutes. Elle n’ignore pas que je suis un brave homme. Un historien

véridique. Un bon père de famille, qui inspire la confiance. Jean

Collin.

Complices · 第 10 / 12 题