LE VOLEUR

... Quand Marlis, qui avait dîné chez des amis, tout au bout d’Auteuil,

se trouva dans la rue, l’idée de rentrer chez lui en voiture lui sembla

ridicule; le ciel était si pur, le pavé si sec, il sentait, avec son

sang, courir dans ses veines tant d’ardeur et de gaieté! C’est ce que

les physiologistes appellent l’état d’euphorie. Tout le monde en a

éprouvé quelquefois dans la vie les effets délicieux; en automne, le

matin, quand on a eu le courage de se lever de bonne heure pour aller à

la chasse, et qu’on a l’impression d’être aussi jeune, aussi fort, aussi

joyeux que le jeune, le joyeux, le vigoureux matin, si clair, limpide et

baigné de rosée; après avoir entendu certaine musique, des symphonies de

Beethoven, des lieder allemands; ou quand on est amoureux, et heureux de

l’être, ou qu’on a passé une heure auprès de certaines personnes, car il

en est qui versent l’énergie comme un astre la lumière, naturellement;

enfin pour des causes plus banales après un repas généreux et

l’excitation que laisse parfois la conversation quand on y a brillé,

qu’on s’est amusé de soi-même et des autres. Marlis se sentait

extraordinairement léger, adroit, intelligent. Il descendit jusqu’à la

Seine, tout plein de cet enthousiasme sans cause. Ce sont des instants

où, selon les tempéraments, on se croit un homme de génie ou un athlète.

Comme il suivait maintenant les quais, heureux d’entendre sonner ses

talons sur les dalles, un homme qui venait au-devant de lui, d’une

allure innocente, tira tout à coup les mains de ses poches et les

allongea vivement vers la poitrine de Marlis, qui perçut d’abord un

frôlement plutôt qu’un choc, puis un geste plus brutal, en sens

contraire, qui déboutonna presque entièrement son gilet de soirée.

Sensation alors de quelque chose d’arraché, bruit assez semblable à

celui d’une pièce de cinquante centimes tombant par terre. C’était un

maillon de chaîne d’or qui roulait. Et l’homme continua sa route, mais

en courant à toutes jambes, filant vers le viaduc du Point-du-Jour qu’on

distinguait vaguement: des pans de ciel étoilé à travers des arches

noires.

Marlis porta la main à son gilet; l’homme venait de lui voler sa montre.

Les réactions physiques se font suivant l’état où on se trouve, et

Marlis venait d’être heurté en pleine vigueur, en pleine exaltation. Il

passa de la joie sans cause qui le pénétrait tout entier à un besoin

furieux d’action et de lutte. Ses pensées s’enchaînaient d’une façon

extraordinairement claire et rapide; il les voyait en images, des images

d’actes à accomplir aussitôt que perçus, un peu comme dans un assaut

d’escrime. Il avait un revolver dans la poche de son pardessus. Son

premier mouvement fut d’en palper, à travers l’étoffe, la crosse et le

canon, formes amollies par l’étui en peau de daim. Puis il songea:

--Si je reste là, dans le clair de lune, l’homme me verra et je ne

l’apercevrai pas. Il a dû se mettre du côté des maisons, dans l’ombre.

Il faut que je fasse comme lui.

Il traversa la chaussée et aperçut, déjà loin, son voleur qui courait

toujours. Alors il se mit à sa poursuite, les coudes au corps, fier de

son entraînement physique, de la célérité régulière de ses bonds,

suivant le long des arbres afin de rester le plus possible dissimulé par

la ligne oblique qu’ils opposaient au regard. Tout à coup l’homme

disparut. Il n’y avait pas à cette hauteur de rue transversale et Marlis

comprit: son voleur avait dû s’abriter dans l’embrasure d’une porte;

peut-être, c’est un stratagème connu, s’être fait ouvrir en donnant un

nom connu ou balbutié, pour ressortir quelques instants après.

Marlis continua donc de courir. Il ne se trompait point sans doute, car

l’homme, un peu plus loin, lui sembla jaillir de l’ombre. C’était la

même silhouette, la même taille, le même chapeau melon, le même

pardessus au col relevé au-dessus des oreilles, pour cacher la figure,

évidemment. Mais cette fois il marchait d’un pas de promenade, comme

quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, parce que c’est la ruse

inévitable, imposée, nécessaire. Car un homme qui court, n’est-ce pas?

tout le monde le remarque, et le témoin, le passant que Marlis espérait,

lui devait frémir de crainte à la pensée qu’il pourrait survenir!

Sur la pointe des pieds, gagnant du terrain prudemment, Marlis se

rapprocha. En apparence, le voleur maintenant ne se souciait plus de

rien. Il allait la tête un peu basse, tranquillement, comme un honnête

homme, absolument comme un honnête homme! Ah! il en faut du sang-froid

pour ce métier-là. Il devait avoir l’habitude. Une seconde, Marlis

l’admira, puis cela lui donna de l’inquiétude. La «reprise» qu’il

méditait ne se ferait peut-être pas toute seule. Il tira son revolver,

le dépouilla de sa gaine, sans cesser de courir, et le garda derrière

son dos. Il n’était plus qu’à quelques mètres de l’homme, qui ne se

hâtait pas, mais entendit sûrement quelque chose derrière lui, ou fut

averti par un instinct secret, car il tourna un peu la tête. Marlis

cessant de courir, il ne se douta de rien: quelqu’un suivait le même

chemin que lui, voilà tout. Marlis, marchant plus vite, parvint à le

dépasser, puis se retournant lui braqua le revolver entre les deux yeux,

et prononça d’une voix qu’il voulait rendre tranquille, mais qui

l’étonna par l’accent sauvage qu’elle prit dans sa gorge:

--Allons, cher monsieur, la montre! La montre, hein? Vous savez ce que

je veux dire!

Et comme il venait de prononcer ces mots, il distingua la figure de

l’homme à la lueur d’un bec de gaz: une figure effroyablement pâle, des

yeux révulsés, et--tiens, ça donnait envie de rire!--deux paires

d’oreilles qui remuaient un peu, des deux côtés de ce masque blême.

Allons, allons, il n’y aurait pas besoin de se battre!

--La montre, avec sa chaîne! répéta Marlis. Dépêchez-vous, voyons!

L’homme n’hésita plus. Il prit la montre et la chaîne à même son

gousset, et la tendit d’une main qui tremblait très fort.

--Ça va bien, fit Marlis gaiement. Nous n’avons plus rien à nous dire.

Bien le bonsoir!

Et il tourna le dos. L’homme ne le poursuivit pas. Il s’en alla vers le

Point-du-Jour, sur ses jambes qui flageolaient. Aux environs du pont de

Grenelle, Marlis aperçut un fiacre, le héla, donna son adresse au

cocher, et s’étendit sur les coussins en allument un cigare. Un soldat

qui vient de charger et revient victorieux, sans blessures, après avoir

enfoncé l’ennemi, doit éprouver une ivresse aussi forte que celle qui

lui gonflait le cœur. Il riait silencieusement, il avait une poitrine

singulièrement élargie, comme aérée par des masses d’air énormes qui lui

rafraîchissaient le sang.

--J’ai vaincu, j’ai vaincu! se disait-il. J’ai fait ma petite affaire

tout seul, sans rien demander à personne. C’est un fier plaisir! Et

quand je le raconterai!

C’est ainsi qu’il jouissait par tout son corps du goût de la gloire.

Arrivé chez lui, il entra dans sa chambre à coucher, tourna un

commutateur électrique, et se regarda dans une glace. Il lui parut qu’il

était un autre, plus beau, plus grand, plus ferme sur ses pieds, avec

une face splendide, impérieuse, des yeux de maître à qui l’on ne résiste

pas. Il regretta d’être seul. C’était vraiment dommage qu’il n’y eût

personne pour le voir.

A la fin, lentement, contemplant toutes les choses qui l’entouraient

comme si elles étaient neuves, parce qu’il se sentait intérieurement

renouvelé, il commença de se dévêtir.

--C’est le moment, murmura-t-il, de regarder l’heure. Ma montre!

Il la tira de son gilet.

C’était une montre d’or comme la sienne, une chaîne qui ressemblait à sa

chaîne, mais ce n’était pas sa chaîne, ce n’était pas sa montre.

--Quoi! cria-t-il, quoi!

* * * * *

Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de l’horreur de

l’aventure. L’homme qu’il avait poursuivi, qu’il avait abordé, qu’il

avait menacé de son revolver, ce n’était pas celui qui lui avait ravi

son bien! Il s’était trompé, il avait pris, à main armée, la montre d’un

passant, d’un pauvre diable de passant!

Il demeura aussi blême que l’homme qu’il avait--le mot lui vint à la

bouche, sec et cruel--que l’homme qu’il avait volé.

L'ange du bizarre · 第 26 / 41 题