Il ne savait pas si elle viendrait. C’était leur premier rendez-vous, et
tout s’était passé, la veille, si brusquement, dans cette première et
unique rencontre dont André, en faisant les cent pas devant le bureau
d’omnibus de la place Saint-Germain-des-Prés, savourait le hasard puéril
et la grâce un peu dérisoire... En sortant de la gare de Lyon, dans le
tramway qu’il avait pris pour rentrer chez lui, par instants il passait
sa main, avec un peu d’inquiétude, sur son genou endolori: un voyageur
maladroit, dans le train qui l’avait ramené de Fontainebleau, lui avait
fait crouler sur la rotule, du haut au filet, une valise lourdement
chargée. Et André, qui souffrait encore, interrogeait, avec un respect
infini de sa personne, ses muscles froissés. «Demain, se disait-il, je
ne sentirai peut-être plus rien. Mais c’est peut-être aussi un
épanchement de synovie. Et alors...» Il essayait de se représenter les
horreurs d’un épanchement de synovie et n’y arrivait point, ne
connaissant ce mal que de réputation. Tout évertué à s’apitoyer sur
lui-même, il n’éprouvait à ce moment ni désirs vagues, ni curiosité, ni
ambition de conquête. Ce ne fut donc que par une fortune singulière
qu’ayant enfin levé les yeux il aperçut en face de lui l’ombre d’un
grand chapeau sur une toute petite femme.
Sous la lumière pâle du fanal électrique, ce chapeau avait des
agitations singulières: la petite femme sanglotait, bien évidemment.
Mais ses traits un peu durcis trahissaient plus d’irritation que de
douleur. C’était une des vanités intellectuelles d’André de prétendre
pénétrer des pensées, des états d’âme, des caractères, d’après certains
aspects des visages et le mouvement des physionomies. «Cette personne,
songea-t-il, vient de soutenir un débat amer et vif. Elle est encore
sous l’empire de l’indignation.» Il la considéra plus attentivement. Par
degrés, les sentiments de sa voisine semblèrent changer de nature. Il
distingua sur sa bouche un sourire malin, pervers, un peu voluptueux
déjà. «C’est un ami ou un époux qui l’a blessée, se dit André. Et elle
est en train de penser que toute femme, si la nature ne l’a point
traitée en marâtre, tient toujours à sa disposition la plus sûre
vengeance.»
Cette supposition lui fit oublier le souci qu’il avait tout à l’heure de
lui-même. Il ressentit le besoin passionné de savoir s’il ne s’était pas
trompé, si son hypothèse était juste. Il voulait d’ailleurs qu’elle le
fût, il l’espérait, il était tout disposé à plaindre cette inconnue. Et
c’était déjà un peu l’aimer.
Voilà pourquoi, l’ayant vu descendre sur cette même place de
Saint-Germain-des-Prés, il n’avait pas hésité à la suivre. Et,
l’abordant tout de suite, il proféra presque involontairement ces
paroles dépourvues de tout sens apparent:
--Eh bien, madame?
Elle s’était retournée avec un grand sursaut, la protestation d’une
personne très honnête, qui n’est point habituée qu’on la traite sans
considération et qui, pourtant, vient de rêver, de rêver avec malice à
la décision qu’elle prendrait si ce qu’elle venait de souhaiter
vicieusement arrivait à point nommé, et par miracle. Oui, c’était bien
vrai, pendant vingt minutes, elle s’était dit: «Ah! si quelqu’un se
présentait! Ce soir, je me sens capable de tout: _il_ le mérite!»
Et voilà que ce qu’elle avait imaginé se réalisait. C’était comme dans
les vieux contes, où on appelle Satan, et où il vient. Cette
invraisemblance la désarmait. Elle ne trouva rien à répondre, sinon:
--Faites attention, monsieur, mon mari va venir, je l’attends... avec un
gros chien! Et il est très méchant!
--Le mari, ou le chien? demanda André légèrement.
--Monsieur, répéta-t-elle, je vous supplie de vous en aller. Je vous ai
parlé sérieusement. Mon mari va venir. Vous me compromettez!
Cette suprême défense donnait à André tous les espoirs. Il répondit:
--Eh bien, madame, je vous attendrai ici même demain, à trois heures de
l’après-midi. Mais vous viendrez?
--Oui, avait-elle dit, oui! Mais allez-vous-en!
* * * * *
Et voilà pourquoi André attendait, à la même place où le tramway s’était
arrêté la veille. Et elle vint!
Elle avait un carton à chapeau à la main. Résultat d’un demi-mensonge
qu’elle s’était fait à elle-même. Mme Sévoy avait passé une nuit
épouvantable et une matinée plus affreuse encore. «Irai-je? N’irai-je
point?» Le bonheur, c’était peut-être le bonheur qui l’attendait! Ce qui
s’était passé la veille était tellement inattendu, bizarre, précipité,
que c’était peut-être un décret de la providence qui avait tout arrangé.
Si peu d’événements, dans la vie de la plupart des femmes, depuis les
premiers jours de leur jeunesse jusqu’à leur mariage, et après leur
mariage même, proviennent des décisions de leur propre volonté qu’elles
prennent assez naturellement des habitudes de passive résignation; et
elles en souffrent assez, dans le cours ordinaire des choses, pour ne
pas se défendre quand la chance veut que ce qui leur arrive soit
conforme à leur secret désir. Subissent-elles un sort infortuné, elles
se donnent pour devoir d’accepter leur destin. Dans le cas contraire,
elles croient à la providence.
Telle était la manière de penser de Mme Sévoy. Mais, d’autre part, se
livrer ainsi! Revoir un homme, dont elle ignorait tout, dans de telles
conditions qu’il pourrait immédiatement tout exiger! Car pour qui la
prendrait-il? Alors qu’au contraire c’était bien la première fois. Oui,
elle n’aimait pas son mari; oui, elle le détestait; oui, elle était
malheureuse, très malheureuse! Mais, cependant, c’était la première
fois! Et elle n’avait pas l’habitude, elle ne savait comment faire,
comment se conduire... Elle maudissait donc son inexpérience.
Mais ses yeux étaient tombés sur le carton à chapeau, qui lui avait
donné une idée. Et, apercevant André, elle l’aborda franchement,
gaiement, avec une fausse ingénuité:
--C’est vous? dit-elle. Mon Dieu! si j’avais pensé... C’était un tel
enfantillage, l’aventure d’hier! Ou plutôt vous m’avez fait tellement
peur! Je ne me figurais pas que vous viendriez, et c’est par hasard,
absolument par hasard, que je suis ici: je reporte ce carton chez ma
modiste; et c’est ma route, comprenez-vous, c’est ma route!
--Elle est longue, la route? demanda André.
--Jusqu’à la rue Condorcet, fit-elle d’un air innocent.
--Eh bien, dit-il, je vais vous y conduire en voiture.
Elle accepta, parce que c’était ce qu’elle avait souhaité. Pourtant, une
fois qu’elle fut dans la voiture, son cœur battit très fort, à la fois
de crainte et de désir, et que la peur se mêlât ainsi à la volupté lui
paraissait très doux.
Le fiacre s’ébranla. André n’avait pas commis l’erreur de prendre une
automobile. Il se félicita même que le cheval parût vieux, poussif,
traquenardant à travers les brancards. Il n’était pas pressé d’arriver
rue Condorcet. Il n’était pas _encore_ pressé.
--Comme je vous ai comprise, hier, dit-il, et comme je vous remercie de
me récompenser maintenant d’avoir compris!
Mme Sévoy avoua qu’il avait l’esprit sagace et profond.
--Vous veniez d’avoir une scène, dit-il. Avec votre mari, n’est-ce pas?
Elle avait, en vérité, l’air trop honnête pour que ce fût avec un amant.
--Oui, répondit-elle. Il voulait rentrer à pied pour promener le chien,
et moi, j’étais si fatiguée... je demandais une voiture. Il n’a pas
cédé, il est parti; et moi, je suis montée en tramway: il me laisse
toujours sans argent!
Le fiacre, avec lenteur, remontait le boulevard Sébastopol; et, quand il
rencontrait une lourde charrette, une voiture de livraison, un
enterrement, il se mettait derrière.
--... Oh! quel homme! continua Mme Sévoy.
--Vous ne l’aimez pas? fit André.
Il lui avait pris les deux mains, approchant sa bouche de la sienne.
Mais Mme Sévoy recula subitement: le cocher venait d’apparaître à la
portière. Il l’ouvrit, eut l’air de regarder, attendit un petit moment,
remonta sur son siège, et l’on repartit.
--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Mme Sévoy,
épouvantée.
--Je n’en sais rien du tout, répondit André.
Ils demeurèrent quelques instants sans parler. Une crainte vague
planait, parmi des cahots.
--Il faut m’aimer, reprit André. M’aimer comme je vous aime et comme je
vous désire... N’ayez pas peur, n’ayez peur de rien. Vous serez à moi
sans vous en apercevoir, comme les petits enfants qui ne savent pas
quand ils s’endorment...
--Oh! dit-elle lentement, vous êtes très doux...
Cette fois, elle se laissa prendre un baiser. Leurs lèvres
s’immobilisèrent. Il montait en elle de longues vagues de désir; elle
ferma les yeux.
On était arrivé au carrefour des grands boulevards. Rien d’étonnant,
alors, si la voiture faisait une pause. Et comme, sur ses joues pâles,
Mme Sévoy laissait retomber ses longs cils, elle ne s’aperçut point que
le cocher descendait encore une fois de son siège. Mais la portière
s’ouvrit, claqua, se referma, et elle aperçut de nouveau la figure terne
et sale de cet homme, à la hauteur de son regard. Puis elle le vit qui
remontait à sa place, tranquillement.
--Il est de la police! cria-t-elle. Il fait des rapports, c’est certain,
il est payé par mon mari!
--C’est idiot! affirma André. La première fois, comme ça... Voyons!
Ils se regardaient: lui, perplexe et importuné, elle, glacée de terreur.
Lui-même, ce monsieur?... Que les femmes sont imprudentes, légères,
folles! Est-ce que ce jeune homme aussi n’était pas du complot, est-ce
qu’il n’était pas l’allié du mari, le complice du cocher? Elle
commençait à considérer André avec une méfiance angoissée. Voilà
pourquoi elle fut brave.
--Excusez-moi, dit-elle, il m’a semblé qu’hier... oh! cela ne fait rien,
vous êtes charmant... qu’hier vous traîniez un peu la jambe?
--Un petit accident, répondit André, un muscle froissé. Je n’y pensais
même plus! Ce matin, c’était tout à fait passé. C’est vous qui m’avez
guéri...
Il voulut lui reprendre les mains. Elle resta froide. Et elle parlait,
parlait! Expositions, toilettes, température, théâtre, villes d’eaux.
Tout ce qu’elle disait aux dames, à son jour, le samedi, elle se le
rappelait précipitamment, pour le répéter.
--Non, cria André, non! J’aurais été très doux, très gentil, très
respectueux: mais ça! Si vous ne voulez pas m’écouter quand je vous dis
que je vous aime, je vous le prouverai tout de suite.
Elle se défendit. Il était le plus fort, il était irrité, il était un
peu effrayant... et au moment où elle le désirait le moins, ne sachant
plus, du reste, ce qu’elle désirait, la portière s’ouvrit encore et le
cocher parut, froid, méditatif, astucieux, impitoyable.
--Je descends, cria-t-elle, je descends! Cocher, ne repartez pas, je
descends! Monsieur... monsieur me manquait de respect.
Elle prit son carton à chapeau, ne fit qu’un bond jusqu’au trottoir,
regarda à droite et à gauche comme un petit oiseau qui va s’envoler,
bouscula deux passants, tourna derrière le kiosque d’une marchande de
journaux, et disparut.
--Ah çà! dit André, furieux, au cocher, qu’est-ce que c’est que cette
comédie? Est-ce que vous voulez entrer dans la voiture, est-ce que vous
venez m’espionner? Est-ce que vous êtes un simple idiot, ou un fou, ou
un sadique? Je vous ferai enfermer, vous savez!
--J’vas vous dire, mon prince, expliqua le cocher. C’est pas d’la
mauvaise volonté d’ma part... Mais j’ai un cheval qui n’veut faire que
les petites courses... Alors, de temps en temps, j’m’arrête, j’ouvre la
portière, j’la referme, j’attends une petite minute. Je l’trompe,
comprenez-vous?