On dit que les Anglais sont des gens pratiques; maintenant, j’en doute
un peu.
C’était il y a quelques années déjà. Je revenais de Manchester vers
Londres dans un compartiment à peu près complet. Et comme je venais de
lire: _A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons_, de M. Demolins, je
contemplais avec vénération les choses et les êtres. Les banquettes me
paraissaient supérieures, les wagons me paraissaient supérieurs, les
paysages me paraissaient supérieurs. Quand ce n’était pas des fabriques,
c’étaient de petites maisons bien lavées, au milieu de petites pelouses
bien peignées, et de petites collines bien moulées; quand ce n’était
plus des maisons bien lavées, c’étaient des fabriques, et ainsi de
suite. Et l’employé qui m’avait, par faveur spéciale, trouvé une place
dans un compartiment à peu près complet, m’avait pris _six pence_ pour
sa peine, afin de me prouver sa supériorité.
Mais ce que j’admirai, parce que c’était pleinement et simplement
admirable,--et ici je ne plaisante pas, je veux seulement essayer de
dire avec exactitude une chose vraie,--c’était le _respect_ de mes
compagnons de route les uns pour les autres. Ils ne se parlaient pas, ou
quand ils étaient deux amis ensemble, n’échangeaient leurs pensées que
par un murmure qui ne troublait personne. On dit que la maison d’un
Anglais est sa forteresse: il a une seconde forteresse, qui est
lui-même, son inaccessible et magnifique lui-même, son for intérieur où
nul ne cherche à entrer sans sa permission. Et c’est très beau.
M’efforçant de me rendre égal aux circonstances,--il suffisait de me
tenir tranquille,--j’avais pris un journal, que je lisais fort
paisiblement, quand le train s’arrêta et la portière s’ouvrit sous la
clef du conducteur, qui disait:
--_Plenty of room here, sir!_
«Beaucoup de place» me parut une exagération: il y avait une place, ce
qui n’est pas tout à fait la même chose. Le nouvel occupant de cette
place était une manière de géant, habillé d’un costume couleur œuf de
vanneau, bien joli à voir. Il trébucha deux ou trois fois, regarda
toutes choses avec des yeux qui me semblèrent surnaturellement fixes, et
s’assit sur mes genoux. Je suppose que si j’essayais de serrer sur mon
sein un bœuf primé au comice agricole, la sensation serait analogue: il
était très lourd! J’entendis mon voisin dire à demi-voix:
--_This gentleman is drunk!_
Et il est parfaitement vrai que le gentleman était «bu». Il l’était même
splendidement. Mon voisin ajouta que c’était une «disgrâce». C’était
tout à fait mon avis: principalement parce que le gentleman bu
persistait à demeurer sur mes genoux.
Mon voisin lui indiqua sa place avec une courtoisie froide et distante à
laquelle je rends hommage, et il la prit, en disant «qu’il n’y avait pas
d’offense». J’eus envie de protester que cette opinion lui était
personnelle. Mais je me tus: il était trop grand! Du reste, il abandonna
ma personne pour s’appuyer, de toute son épaule et de la tête, avec un
bon sourire, sur son compagnon de gauche. Je remarquai qu’il avait les
doigts fort tremblants; et quand vous rencontrerez un gentleman
intoxiqué dont les doigts tremblent très fort, faites attention: ce
n’est pas bon signe.
Le voyageur qu’il avait choisi pour se consolider lui dit avec une
grande politesse:
--Un peu souffrant, n’est-ce pas?
Mais il répliqua, plein de béatitude:
--... _Never felt better in my life!_
Ayant ainsi affirmé que de sa vie il ne s’était senti mieux, il allongea
les pieds sur la banquette d’en face, afin d’augmenter encore sa part de
bonheur,--il y avait du monde sur la banquette d’en face, mais il ne
daigna point s’en apercevoir,--et montra tous les signes d’un
assoupissement prochain.
Mon voisin murmura d’un air épouvanté:
--Ne le laissez pas s’endormir! Pour l’amour de Dieu, ne le laissez pas
s’endormir! Parce que... je connais ça: il se réveillerait dans dix
minutes, et il ne se sentirait plus du tout confortable!
J’entrevis le drame que prédisait cet homme sage et je frémis. Mon
voisin continua en s’adressant au gentleman:
--Je suis sûr que vous n’êtes pas bien. Vous ne vous en rendez pas
compte, mais vous n’êtes pas bien. Ce serait si prudent de votre part de
descendre à la prochaine station!
Mais cette proposition n’eut aucun succès. Loin de là, hélas! Elle
souleva au contraire un orage dont je garderai toujours le plus
déplorable souvenir. Imaginez une toupie hollandaise abattant des
quilles, un thon pêché dans un filet trop étroit, un taureau furieux
entré dans un omnibus, et vous n’aurez qu’une idée affaiblie des ravages
auxquels peut se livrer, dans un compartiment complet, un grand diable
de Grand-Breton atteint de _delirium tremens_. Mon voisin cria:
--Il va nous tuer! Tirez le signal d’alarme.
Je cherchai le signal d’alarme. Mais je ne vis rien qu’une affiche, une
longue affiche, avec des mots, des mots, des mots.
--C’est l’explication, dit le voyageur. Lisez l’explication, je ferai
l’appel!
Pendant ce temps, le gentleman en délire avait ouvert la portière.
--Dieu soit loué! dit mon voisin, il veut sauter dehors: laissez-le
faire!
Vain espoir, bientôt déçu. Le gentleman en délire, s’étant seulement
emparé de ma valise, la jeta sur la voie. Ce jeu paraissant lui plaire,
il fit subir le même sort aux bagages de mes compagnons.
* * * * *
--Lisez l’affiche, alors! fit mon voisin.
Je lus: «_La communication entre le voyageur et le conducteur, dans les
rapides et express, a lieu au moyen de la corde qu’on trouvera à
l’extérieur du wagon_.» (Ah! le signal est dehors; c’est pour ça qu’on
ne le voit pas.)
--Dépêchez-vous, dépêchez-vous: il casse tout!
En effet, le gentleman en délire cassait les vitres. Je continuai:
«_La corde est près de la corniche, au-dessus de la portière, à main
droite, dans la direction où va le train._»
--Au-dessus de la corniche, une corde? Bon, j’y suis.
Il se pencha par la portière de plus de la moitié du corps, et ses
compagnons, pour l’empêcher de tomber se cramponnaient à ses chausses.
Cependant le gentleman en délire, courant vers l’autre portière avec une
allumette-tison enflammée, mit le feu à un rideau vert qui brûla très
bien.
--Il y a encore quelque chose d’écrit, ajoutai-je. Il y a: «_Tirez
dessus tant que vous pourrez!_»
Mon voisin se mit à tirer de toutes ses forces. Les autres, ceux qui
étaient à ses chausses, tiraient aussi de toutes leurs forces. Il se fit
un grand bruit, et la corde cassa. Alors tous retombèrent à jambes
rebindaines.
Mais le train ne s’arrêta pas.
Seul, le gentleman en délire continuait à s’amuser beaucoup. Après avoir
mis le feu à tous les rideaux, il s’efforça de faire subir le même sort
aux coussins. Mais ses allumettes n’y creusaient que de petits trous
roussâtres. Les coussins du London and North Western sont à peu près
incombustibles: je le sais maintenant, et m’en applaudis.
Les expériences infructueuses du gentleman en délire le firent patienter
jusqu’au moment où le train s’arrêta à une nouvelle station. D’un commun
accord, nous nous préparâmes à bondir sur le quai. Mais le verrou de la
portière résista victorieusement à nos tentatives: nous avions oublié
que les conducteurs de trains anglo-saxons, afin de prouver leur
supériorité, ont l’habitude d’enfermer les voyageurs à clef.
Alors nous appelâmes, nous appelâmes désespérément; et le chef de gare,
le conducteur, les hommes d’équipe accoururent à nos cris.
--C’est un fou que nous avons dans notre compartiment. Il a jeté toutes
les valises sur la voie... Il a mis le feu aux rideaux... Il a roussi
les banquettes!
On nous ouvrit. On s’empara du gentleman en délire. (Il causa, quelques
minutes plus tard, de grands désordres dans la lampisterie, où on
l’avait enfermé.) Après quoi, le chef de gare nous considéra tous d’un
œil sévère et demanda:
--Pourquoi n’avez-vous pas fait jouer le signal d’alarme?
--Mais nous avons tiré, tiré, tiré! Même que la corde s’est cassée.
--C’est du propre! répliqua le chef de gare avec un grand mépris; _il y
a deux cordes_! Vous avez pris la mauvaise. Vous n’avez donc pas lu
jusqu’au bout?
En effet, l’affiche continuait abondamment: «_Il y a des cordes des deux
côtés du train. Mais celle qui est à droite est la seule qui puisse
procurer la communication._»
C’est vrai que nous n’avions pas lu jusqu’à la fin. Mais considérez que
le gentleman en délire était troublant. Et puis, j’ai découvert que
l’autre corde, la bonne corde, était à l’autre bout du wagon, où nous ne
pouvions pas aller.