... La grande danseuse avait fini de danser, maintenant on s’en allait.
Dans la nuit, les languides mollesses d’un vent tiède, qui venait du
sud, faisaient trembler doucement les franges jaunes et rouges de la
tente de toile que, par magnificence, la direction avait jetée de la
porte du théâtre jusqu’à la chaussée. Les belles autos noires, les autos
de luxe, silencieuses et souples, s’arrêtaient tour à tour au bord du
trottoir. On voyait, une seconde, sur leur marche-pied, briller l’or ou
l’argent d’un soulier de bal, puis derrière la vitre, une figure de
femme apparaissait, un peu lasse sous les fards décolorés, mais très
fière, heureuse d’avoir été vue trois heures durant, au fond d’une loge,
dans ce lieu de luxe et d’ennui; et elle avait raison, puisqu’on la
nommait.
Ils étaient là trois hommes, qui regardaient. Inconsciemment peut-être,
ils avaient la sensation qu’à cette minute, sous la lueur incomplète et
fausse des globes électriques allumés sur la place, les couleurs de ces
soies et de ces brocarts, l’éclat changeant des vieilles robes de Chine
transformées en «sorties» de spectacle et de soirée, les teintes d’or ou
de bois des îles des chevelures ondulées, prenaient enfin toute leur
valeur et leur magie. L’un d’eux murmura subitement, comme se parlant à
lui-même et soulagé:
--C’est beau, ça, c’est vraiment beau! Ceux qui sont restés dehors, les
pauvres diables qui ouvrent les portières et attendent nos bouts de
cigarettes aux entr’actes, n’ont rien à nous envier.
Les deux autres eurent un petit mouvement de stupeur et presque
d’indignation.
--Alors, vous, Marlis, ne trouvez pas qu’elle danse bien?
--Si vous voulez, répondit-il lentement et comme cherchant sa pensée, si
vous voulez. Mais je suis un homme trop simple, sans doute, je vis les
trois quarts de l’année dans ma Bretagne, à l’époque où vous n’y venez
point, vous autres, en plein hiver et au printemps, ce délicieux
printemps breton qui apparaît comme uns épiphanie, parmi les faces rudes
des hommes, et comme en dérision de la mer insolente... Alors je suis
devenu pareil à ces hommes. Pour eux, comme pour moi maintenant, la
laideur est la laideur, telle qu’on l’a toujours connue, et la beauté
est la beauté, telle que nous l’avons aimée au cours des siècles,
normale, saine, et _ordinaire_... Oui, j’ai changé; j’ai perdu, j’en ai
peur, ma couche de civilisation et j’en suis arrivé à croire que la
beauté c’est l’ordinaire, l’ordonné, si vous voulez, épuré, sans
accidents. Mais les brutes qui m’entourent en sont encore bien plus
convaincues que moi. Ce sont eux qui m’ont converti.
»... Si vous saviez ce qu’elle était pareille à cette nuit où nous
sommes, la nuit que j’ai passée dans un bouge de Paimpol, voilà cinq ou
six ans. Pareille malgré toutes les différences, malgré l’horreur,
malgré la bassesse, malgré la malpropreté du lieu. Vous connaissez ces
instants où le sentiment d’amertume spirituelle, de honte fangeuse qu’on
éprouve de soi-même est sans cause, et vient du dedans; où on est
dégoûté de tout, de l’univers entier, plus encore de soi-même, sans
savoir pourquoi. Ils sont fréquents, surtout pendant les années de
jeunesse. Je suppose que c’est la rançon du courage impétueux, de
l’enthousiasme sans bornes qui vous grandit le cœur à d’autres heures.
On se sent vil, inutile et sale, oui, sale! Et on a envie de se salir
encore davantage, de se rouler dans la boue.
»Voilà pourquoi j’étais entré dans ce bouge. Je savais que j’y
trouverais ce que je cherchais: une infamie laide et vengeresse, qui me
dirait: «Il y a plus bas encore que ton âme: regarde!» Vous pensez en
vous-même que cela est bien romantique, mais le romantisme est l’état
d’âme vrai des jeunes gens. Ce cabaret, d’ordinaire mal fréquenté, avait
été transformé en un café-concert, un «beuglant» de dixième ordre, à
l’occasion du retour des Terreneuvas. Ils y buvaient leur part de pêche,
ils y exaspéraient leurs instincts de mâles, sevrés de femmes pendant
quatre mois de froid noir, de travail écrasant et de solitude. Les
chanteuses étaient ce que vous pouvez prévoir: des misérables qu’on
sentait immondes. Les obscénités qu’elles subissaient, les encourageant,
entre chaque pause, étaient moins écœurantes pour moi que les platitudes
infâmes qu’elles débitaient. Mais ces matelots riaient de toutes leurs
forces, ils applaudissaient de toutes leurs mains affreuses,
douloureuses, que le sel des saumures, le gel des mers boréales avaient
rongées jusqu’à l’os: blessures sanieuses qui me faisaient détourner les
yeux.
* * * * *
»Tout à coup, voici que deux hommes arrivèrent, portant sur l’estrade
dressée à l’un des bouts du cabaret une longue planche de bois peinte
d’un blanc aveuglant. L’un boitait fort bas, l’autre avait la lippe
molle et pendante des idiots. Je les connaissais. C’étaient deux
malheureux que leur infirmité réduisait, sur le port, à ces basses
besognes qui ne sont que l’excuse et le voile d’une mendicité
habituelle. Ils étaient presque toujours ivres: ce soir-là, ils étaient
très ivres, comme tout le monde. Ils couchèrent cette planche sur des
tréteaux solides, de telle sorte qu’elle fit avec le sol de l’estrade un
angle assez ouvert. Alors un autre homme parut, un grand voyou blême,
long, rasé, habillé en _torero_ espagnol; et les deux pauvres diables
déposèrent en titubant, à ses pieds, une caisse emplie de longs couteaux
flexibles, dont l’acier clair frissonna quand cette caisse toucha le
plateau de la scène.
»--La princesse Elsa, dans ses exercices! annonça le torero.
»Le vieux rideau d’andrinople rouge, au fond de le scène, s’entr’ouvrit,
et ce fut une tempête de rires, de rires sonores, insultants, de rires
de monstres qui s’ébaudissaient. Ils avaient ri auparavant, ces
Terreneuvas ensauvagés d’alcool et de rut, mais pas comme ça, pas de
cette manière-là! La «princesse» Elsa était une géante, une géante
maigre, quelque chose de fou, d’inattendu, d’inhumain, avec des jambes
démesurées, des jambes qui firent crier à un matelot: «C’est pas à elle!
C’est postiche!» Et, en marchant, cette femme les soulevait, en vérité,
comme si elles eussent été étrangères à son corps: une échelle pliante,
articulée, surmontée d’une tête!
»Mais elle dansa! Elle dansa, et je clamai à haute voix, malgré moi:
»--Mais c’est beau! C’est très beau!
»Le même matelot qui venait de parler se retourna brusquement, d’un air
de stupeur et de mépris. Qu’est-ce que je disais donc, moi l’imbécile,
moi le Parisien? Ça n’était pas beau, c’était rigolo! On était là pour
rigoler, voyons! Il avait une figure de vieux marin, toute gercée, avec
des boucles d’oreilles toutes rondes qui disparaissaient presque dans
des fourrés de poils gris, et sa face difforme, mangée par les embruns
comme celle d’une statue pêchée dans la mer, avait l’hilarité d’un dieu.
Il ne voyait pas qu’elle était jeune, cette femme, et que sa figure
était belle, d’une beauté immobile, abstruse et déconcertante; elle
était hors des proportions humaines, donc il lui préférait encore les
rebuts d’humanité qui l’avaient précédée. Le piano qui accompagnait la
saltatrice était un piano mécanique, usé, détraqué, toutes les notes qui
en sortaient avaient quelque chose de faux, de cuivré, de nègre! Elle
dansait toujours, et, toujours, pendant qu’elle dansait, je distinguais
une sorte de sifflement cinglant et redoutable, et à chacun d’eux les
rires redoublaient. Ma vue était si obstinément fixée sur elle que je ne
voyais qu’elle, son cou reptilien, ses bras, ses jambes surtout, ses
jambes inhumaines et surhumainement souples. A la fin, je m’arrachai à
cette espèce d’incantation: c’étaient des couteaux que l’homme, habillé
en torero, lançait autour d’elle, entre ses doigts ouverts, entre ses
jambes perpétuellement harmonieuses et mouvantes, à droite, à gauche,
partout, je vous dis, à l’effleurer. Et c’était le jeteur de couteaux
qui était sympathique à l’assistance, non pas cette femme hors nature,
cette femme qui continuait à faire «rigoler», parce que, n’étant pas
comme les autres, elle faisait un peu peur.
»A la fin elle s’arrêta, et l’homme l’attacha, par les pieds et par les
mains, sur la longue planche peinte en blanc: une suppliciée des
Peaux-Rouges, au poteau de torture, ou bien une martyre: saint
Sébastien, voilà de quoi elle avait l’air. Et l’homme, en effet,
recommença contre elle ce jeu cruel des couteaux: Han! et la dague, bien
dardée, bien droite, s’en allait à son but, lumineuse et perfide, au
milieu de la fumée des pipes. Han! Han! Han! Elles s’envolaient, vives,
méchantes, directes, comme des oiseaux, comme des guêpes. Han! Han! Han!
On entendait le bruit net de leur pointe qui s’enfonçait dans le bois.
C’était comme si un sauvage eût planté des clous de cuivre autour d’une
image, contre un mur. Le corps de la femme était dessiné par ces dagues,
sur la planche. Han! Une lame encore s’enfonça entre ses jambes, fermant
l’angle des cuisses juste contre son sexe. Il ne restait plus qu’un
espace vide, au sommet du crâne, tout contre les cheveux tordus et
serrés, couleur de paille ardente. Mais l’homme prit une vieille hache
d’abordage, cet outil de meurtre, désuet et fier, dont le double
tranchant est surmonté d’une pointe aiguë: Han! La hache fusa et vint se
planter, d’un coup sec, sûr, éclatant, à la place qu’il fallait, dans ce
chignon clair, qui fut traversé, au-dessus de ces deux yeux froids, mais
vivants, qui nous regardaient.
»Il se fit un grand silence. On n’applaudit pas. L’homme habillé en
torero eut l’air déçu. Il ouvrit la bouche pour dire: «Un petit bravo,
messieurs et dames!» Mais le vieux marin cria, d’un air dégoûté:
»--Nom de Dieu! Il l’a ratée! C’est malheureux!
* * * * *
»C’est depuis cette nuit-là que j’ai compris, conclut Marlis, qu’il n’y
a pas de beauté dans le bizarre pour les simples. Et je me demande s’ils
n’ont pas raison.»