_A Charles et Victor LEGRAND._
Le naturalisme n'existe pas seulement en littérature, il sévit encore et
surtout au théâtre.
Certains acteurs, sous prétexte d'être vrais, s'habillent, se griment et
jouent de façon bien amusante, il faut en convenir.
Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garçon un peu timbré et que
nous désignerons, si vous le voulez bien, sous le prénom d'Isidore.
Je n'oublierai jamais sa première classe.
* * * * *
On sait comment se fait la répartition des élèves au Temple du faubourg
Poissonnière.
Après l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Régnier,
choisit d'abord les élèves qui lui conviennent et laisse les autres à M.
Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe à M. Delaunay,
jeunes premiers et ingénues--un genre qui tend à disparaître
aujourd'hui.--Le reste devenait la propriété de feu Monrose, un comique
qui enseignait merveilleusement la tragédie.
Ces quatre classes offraient un aspect bien différent.
Chez Régnier: les travailleurs enragés, ceux que le démon du théâtre
tourmentait et qui voulaient arriver à tout prix (Régnier avait
généralement les plus hautes récompenses aux concours de fin d'année.)
Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'à s'amuser et organisaient
des tournées à Étampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise,
Chartres, etc.
Chez Delaunay: la haute gomme, boudinés et copurchics toujours tirés à
plusieurs épingles; jeunes ... filles pour la plupart très fortes en
l'art ... de se faire payer hôtel et voiture, mais ne se doutant pas des
difficultés du théâtre, passant par le Conservatoire parce que c'est le
tremplin, mais lâchant l'école dès que le vieux est trouvé. A la classe
de l'éternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de
violettes, fourrures ... tout au musc!
Chez Monrose, enfin, autre genre: la bohème (X... aujourd'hui, à l'Odéon,
qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien à y mettre dedans) les
échevelés, tragédiens farouches, Aricies pâlottes et grelottantes, beaucoup
de jolis minois cependant: le maître était amateur!
Pour en revenir à notre héros, Isidore voulait jouer la tragédie ou la
comédie: peu lui importait pourvu qu'il jouât!
Britannicus ou Crispin, son choix n'était pas fixé.
Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux,
Isidore n'avait rien à envier à Clodion ou à Monsieur de Lapommeraye. Sa
toison était telle qu'obligé de la natter, il l'enfouissait sous son
chapeau crasseux.
Cette nature bizarre avait empoigné le créateur d'Annibal, qui le prit
dans sa classe et s'y intéressa un moment.
--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Régnier.
--Je sais _Oreste_, répond Isidore en se cambrant.
--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.
* * * * *
La scène jouée, le jeune éphèbe regarde, anxieux, la figure du maître,
pour voir l'effet produit:
--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!
Inutile d'ajouter quels éclats de rire, saluèrent cette réplique!
* * * * *
Ce satané Isidore avait la rage de vouloir être vrai.
--Jouer vrai, il n'y a que ça! répétait-il à satiété.
Il est évident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son
rôle et en creuser les détails, jusque dans les plus petits recoins,
mais enfin, il ne faut absolument pas aux dépens du «mouvement,» se
perdre dans des détails bien souvent subtils; car alors on en arrive à
faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies
amoureuses_.
Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Régnard met dans
la bouche de Crispin:
Quand on veut, voyez-vous, qu'un siège réussisse,
Il faut premièrement s'emparer des dehors;
Connaître les endroits, les faibles et les forts.
Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
On ouvre la tranchée,
(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).
On canonne la place,
(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comédien).
On renverse un rempart,
(Parapatapouf).
On fait brêche.
(Tschb!).
Aussitôt on avance en bon ordre.
(Il marchait comme un soldat dans les rangs).
Et l'on donne l'assaut,
On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....
Non; je renonce à décrire la pantomime fatigante à laquelle se livra
l'élève; à ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait
des coups de baïonnette dans le vide, et tout ça, accompagné de pif,
paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!
C'est de même à peu près quand on prend une fille,
Sachons gré à Isidore qui, probablement intimidé par l'auditoire, ne
mima pas ce vers caractéristique.
La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba épuisé sur une chaise et la
classe entière trépigna de joie.
Moralité: Ne cherchons pas trop la petite bête, sous peine de passer
pour une grande.
* * * * *
A propos de vérité au théâtre, je terminerai par un mot épique de vieux
cabot, consciencieuse utilité, qui, ayant à annoncer _de la coulisse_,
le marquis de Z. dans une pièce se passant sous Louis XV, se grimait
aussi sincèrement que s'il avait dû paraître en public.
--Était-ce bien utile? lui dit un camarade, en désignant sa perruque
poudrée.
Et l'autre, sur un ton de mélo:
--Et si le décor tombait!