LES ANIMAUX AU THÉATRE

_A A. BERNHEIM._

J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes,

craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est

bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici.

Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter

pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage

autour du monde en 80 jours_, pièce en cinq actes et quinze tableaux.

Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents

représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer

sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode

faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus

cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.

Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les

directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres

truqueurs ... sans jeu de mots.

Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A

qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès?

Était-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le

monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent

un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action,

une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires!

Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme

d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en

y ajoutant un grain de son originalité?

Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements

sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles

emportements de l'appétissante Patry?

Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si

Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour

l'Amérique?

Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni

pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les

exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse.

Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant.

Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'oeil ...

elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner

en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!

un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus

vivant, un éléphant en viande!

Il n'y avait pas à aller là contre.

Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les

uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot

est mal choisi) le pachyderme.

Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,

dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça).

Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre,

suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la

plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des

colombes dans _Latude_, des chèvres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un

éléphant, un é-lé-phant! Oh!!

En fourrière, les chevaux de _Charles VI_, à l'Opéra!

Oh! un éléphant!!!

Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre

le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et

le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois

qu'on voyait un éléphant en scène.

Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme:

--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs.

Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la

première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en

1650!

Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que

l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,

Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand

Corneille.

Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme

dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le prédécesseur de

Dennery.

Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait,

paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa

maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le

dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas

extrêmement développée--en dépit du _Menteur_--eut une idée folâtre, et

s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y

aura un clou.

Quelque temps après, il enfantait _Andromède_, tragédie avec machines.

La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses

grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon.

Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à

la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi,

s'occupa des machines d'_Andromède_ et fit des merveilles; les

décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce.

Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la

reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon.

Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut

renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens.

Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le

Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en

France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les

mouvements qu'il pouvait faire sur terre.

Il est vrai qu'à cette époque-là, on voyait souvent des chevaux vivants

dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de

telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait

produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue.

On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie _Andromède_, pour

donner au cheval une ardeur guerrière.

Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir,

lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de

l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait,

trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède

répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé.

La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à _Andromède_ un

nombre respectable de représentations.

Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc.

L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à

la chèvre de Dinorah.

Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous

miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.

Son directeur devrait en essayer!

Galipettes · 第 35 / 86 题