Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent
pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal
du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique,
sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien:
nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les
autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle
s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme
hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui
devait faire vénérer sa vieillesse.
Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts
de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à
retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore,
qu'elle-même avait aimé jadis.
Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme
tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour
elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles
souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec
elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et
sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
De Milan, j'écrivis à mon père:
«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre
avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant
publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent
inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de
mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan:
je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de
m'aimer et écris-moi à Paris.»
J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant
volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme
soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny,
nous quittâmes la voiture et les bagages.
George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix,
où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du
Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français,
d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir
examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400
pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des
Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée
désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles,
avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de
la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous
mettions en route pour Genève.
A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et
beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle
une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me
bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève,
marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter
pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord
le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait
dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont
pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez
l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement
Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après
six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par
le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station,
George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr.
50 par jour.
La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George
Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
l'affaiblissement de son amour.
Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
exilé, dès son installation à Paris.
La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que
cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès
le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les
relations de Lélia avec le docteur Pagello.
A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais
tous trois étaient malheureux.
Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne
prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je
me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le
front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu
d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée.
Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un
caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon
linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je
le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au
petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à
le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon
âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie
et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir
tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton
esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes
les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront
malheureux.»
J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris...
C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner
chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me
proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait
partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant,
et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand
voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que
j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et
moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque
sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère
m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait
perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs
d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
sacrifice...
Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné
Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur
ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne
troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours
seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant,
chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le
dernier coup.
J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de
souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me
coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand
je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre
ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma
douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière.
Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où
tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs
importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du
présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux
intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans
le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste,
profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la
couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois.
Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.
...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas
qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma
vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné
avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne
peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire
agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à
tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le
voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en
afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une
goutte d'amertume.
Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.
Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême
coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il
supplie:
C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de
parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du
coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que
je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée;
écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à
un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un
ami.
C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu
parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de
souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à
quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton
mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
destiné à te rendre encore une fois le repos.
Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes
éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
fait?
Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à
son amant:
Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du
mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes
enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai
tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à
mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai
donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en
effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France»,
écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint
enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses
deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le
voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des
querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres
qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude
indiscrètement.
«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
elle avait honte maintenant,[128].»
[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux
sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse
reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque
fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle
consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste
qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au
suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle
page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire:
Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance,
non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les
luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une
compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire
sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu
ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
monde et lui.
Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu,
le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma
jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis
souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit
qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi.
Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois
cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de
pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une
larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir
sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent
ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de
mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années
de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois
heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être.
Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je
n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à
mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton
coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te
coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
porté.
Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera
sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants
immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette,
comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les
peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils
adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit
humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur
siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des
ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton
portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la
trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied
de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je
te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à
travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles
quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour
ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la
liberté[129].
[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or,
Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré
une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée
en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
possession de M. de Lovenjoul.]
Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète
considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments.
Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas!
il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....
Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine
installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue
dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
Baden, 1er septembre 1834.
Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit.
J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire
doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de
l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma
chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je
t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne
sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as
jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée,
regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée,
dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs
d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu
es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent
d'aimer!
Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon
corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis
parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était
triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le
respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas,
tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige?
Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de
se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma
souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime;
ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
vois-tu, je ne réponds plus de rien.
Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela
me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que
les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance,
pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me
donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle
se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je
te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un
moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours
que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire.
Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances
dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté;
qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en
paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette
petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne
sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre
sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas
tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table
et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou
deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais
écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là
quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu
m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien
eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des
chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
Tout est bien, tout est mieux ainsi.
O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à
ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi
tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.
Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu
n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime.
Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues
de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une
lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai
eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense,
ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
lettre. Je me meurs. Adieu.