L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite
encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le
confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George
Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son
angoisse devant le bonheur entrevu.
....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et
que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette
chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que
je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_
[41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie
a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
ma mère.
[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices
de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas
aujourd'hui par exemple.
Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien
accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la
joie chantent dans son coeur:
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!
J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu.
Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!
Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,
Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve
est beaucoup plus calme que les précédentes.
Sans lui avouer pourtant son nouveau
bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
soleil de l'espérance n'est pas loin.
Son confesseur lui a fait part des alternatives
de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.
Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;
mais George Sand entend ne causer
de jalousie à personne:
....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être
utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir
qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour,
_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais
de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je
sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
vous appellerais [42].
[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est
offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A
Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_
GEORGE SAND[43].
[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la
gouvernante]
Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
Musset s'est installé chez George Sand.
Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave
Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages
n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin,
aujourd'hui Mme veuve Martelet.
Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec
George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que
le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès
(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent
des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être
portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta
une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en
tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres,
en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es
trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio;
il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
moi! moi! tu m'as pressenti...»
Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète
_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi
M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner
l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous
les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance,
sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer
jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin
de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se
coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son
coussin et assise dans un fauteuil.
Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes
des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant
une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène
s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective.
Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
de la réputation.
[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe:
Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité,
_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de
_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
de G. Sand quand intervint Musset.]
--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe
considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle.
Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
l'est avec ses principes et ses traditions.
Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout
ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je
rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire
ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
de politesse...
--Et une tenue décente, ajouta Olympe.
--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
--Pour vous-même, et à vous-même.
--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour
votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
demeure: écrivez-moi.
--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans
qu'on vous rappelle[45].
[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
Paris, Lemerre.]
Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de
toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des
suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté
fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher
était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred
l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès
d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme.
Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes
fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle
caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles
étalent un orgueil dévoré de rancunes.
[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor,
un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette
danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit
scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_
six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu
l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:
Quand Mme W... à P... F... s'accroche,
Montrant le tartre de ses dents,
Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche
S'incruste à ses muscles ardents...
--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre
Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
10 oct. 1886.)]
Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de
Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir
que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On
en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la
victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et,
comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec
tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la
source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père
se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le
calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»
[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
Petit in-12, Paris, Lemerre.]
L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche
excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs
de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me
rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de
Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois
qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des
plus purs joyaux de son oeuvre.
L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée
du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre
_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé
l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés.
Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après
l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de
l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août
1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent
couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par
une action d'éclat.
[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_
se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute
récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où
George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée,
comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis
fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et
au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre
part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue
des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses
rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de
Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une
éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère
pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié
qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant
à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique
entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à
la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de
Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais
la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour
s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de
l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et
qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un
beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833,
nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et
polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son
amour:
[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie
littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe
littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15
novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
que le 29 septembre 1833.]
[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er
septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement,
dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est
constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand
ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une
démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]
[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui
a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après
l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de
Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]
Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
O George, a fait pousser de hideux aboiements.
Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;
Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale
Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté
Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!
[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de
Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de
juin 1865.]
Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25
août:
...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous
la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois
pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
le sens.
[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute
platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
que possède M. de Lovenjoul.]
[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]
Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée,
j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue,
je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est
un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose
dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et
surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et
l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des
douleurs que je croyais accepter.
Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de
consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,»
a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_,
cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était
joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un
croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.
[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]
George est dans sa chambrette
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz assis par terre,
Lui fait de doux serments;
Solange par derrière
Gribouille ses romans[58].
Planté comme une borne,
Boucoiran tout mouillé
Contemple d'un oeil morne
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence,
Paul[59], se versant du thé,
Écoule l'éloquence
De Ménard tout crotté.
Planche saoul de la veille
Est assis dans un coin
Et se cure l'oreille
Avec le plus grand soin[60].
[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]
[Note 59: Paul de Musset.]
[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont
Inédites.]
La mère Lacouture[61]
Accroupie au foyer
Renverse la friture
Et casse un saladier;
De colère pieuse
Guéroult[62] tout palpitant,
Se plaint d'une dent creuse
Et des vices du temps.
Pâle et mélancolique,
D'un air mystérieux,
Papet[63], pris de colique,
Demande où sont les lieux...
[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]
[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste
et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
saint-simonienne.]
[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]
Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de
ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des
soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles.
Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules,
déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante
cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août
1833.]
[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
sonnet du poète à sa bien-aimée:
Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;
Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,
Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène
Je garde contre vous ni colère ni haine,
Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.
Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,
Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,
En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»
[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux
pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
pas dans les oeuvres du poète.]
George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger
de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son
confesseur ordinaire:
«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que
cela de bon sur la terre[67].»
[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que
devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même
femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de
justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort
quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une
convulsion dernière[68]!...»
[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin
1896.]
Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
qu'elle n'aime plus....
La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé
à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours
d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue
de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible,
qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père
était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette
indépendance.
[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné,
Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de
Bouchardon.]
Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable,
d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé
au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa
chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste
et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également
dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand
était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les
heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»
Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit
tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient,
dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination
qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais
vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un
déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie
douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même
cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs
joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les
caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient
toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue
de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé
_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on
voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»
[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]
Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus
Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et
Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient
renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait
Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
Toujours.
[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre
Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand
avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente
pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui
_et Elle,_ p. 19).]
Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle
valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834),
contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George
Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa
visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres
de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre,
en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble
qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un
désordre pittoresque et que je transcris exactement:
_Le public est prié de ne pas se méprendre_
CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
_le réceptacle informe de ses aberrations mentales_
_et autres_.
_Je soussigné, Mussaillon_ Ier,
_déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_.
_Celui qui a inscrit mon nom_
_sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.
MUSSAILLON Ier.
[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de
Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à
M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel
appartient à Mme Lardinde Musset.]
«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et
représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la
pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à
l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil
impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la
moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant
une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la
redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à
la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin,
voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations
grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du
Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant
à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas
tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune
de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le
dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de
prendre trop au sérieux...».
[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture
charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et,
trois charges de Paul Foucher.]
[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés
comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne
1833.]
Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à
moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait
préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que
lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande
fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui
répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je
regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma
permission.»
Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant
dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il
changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de
ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point;
s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de
départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa
fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui
parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue
se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils,
disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment
d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred,
ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à
la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais
augure[75].
[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang
occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau
en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas
superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.