_Comme cette Pièce m'a paru être du même auteur, j'ai cru devoir la
traduire et la mettre ici._
Un jour que j'errais dans les bois d'Idalie avec la jeune Céphise, je
trouvai l'Amour qui dormait couché sur des fleurs, et couvert par
quelques branches de myrte qui cédaient doucement aux haleines des
Zéphyrs. Les Jeux et les Ris, qui le suivent toujours, étaient allés
folâtrer loin de lui: il était seul. J'avais l'Amour en mon pouvoir; son
arc et son carquois étaient à ses côtés; et, si j'avais voulu, j'aurais
volé les armes de l'Amour. Céphise prit l'arc du plus grand des dieux:
elle y mit un trait sans que je m'en aperçusse, et le lança contre moi.
Je lui dis en souriant: Prends-en un second; fais-moi une autre
blessure; celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait;
il lui tomba sur le pied, et elle cria doucement: c'était le trait le
plus pesant qui fût dans le carquois de l'Amour. Elle le reprit, le fit
voler; il me frappa, je me baissai. Ah! Céphise, tu veux donc me faire
mourir? Elle s'approcha de l'Amour. Il dort profondément, dit-elle; il
s'est fatigué à lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs pour lui
lier les pieds et les mains. Ah! je n'y puis consentir; car il nous a
toujours favorisés. Je vais donc, dit-elle, prendre ses armes, et lui
tirer une flèche de toute ma force. Mais il se réveillera, lui dis-je.
Eh bien! qu'il se réveille: que pourra-t-il faire que nous blesser
davantage? Non, non, laissons-le dormir; nous resterons auprès de lui,
et nous en serons plus enflammés.
Céphise prit alors des feuilles de myrtes et de roses. Je veux,
dit-elle, en couvrir l'Amour. Les Jeux et les Ris le chercheront, et ne
pourront plus le trouver. Elle les jeta sur lui, et elle riait de voir
le petit dieu presque enseveli. Mais à quoi m'amusé-je? dit-elle. Il
faut lui couper les ailes, afin qu'il n'y ait plus sur la terre d'hommes
volages; car ce dieu va de coeur en coeur, et porte partout
l'inconstance. Elle prit ses ciseaux, s'assit; et, tenant d'une main le
bout des ailes dorées de l'Amour, je sentis mon coeur frappé de crainte.
Arrête, Céphise! Elle ne m'entendit pas. Elle coupa le sommet des ailes
de l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'enfuit.
Lorsqu'il se fut réveillé, il voulut voler; et il sentit un poids qu'il
ne connaissait pas. Il vit sur les fleurs le bout de ses ailes; il se
mit à pleurer. Jupiter, qui l'aperçut du haut de l'Olympe, lui envoya un
nuage qui le porta dans le palais de Gnide, et le posa sur le sein de
Vénus. Ma mère, dit-il, je battais de mes ailes sur votre sein; on me
les a coupées: que vais-je devenir? Mon fils, dit la belle Cypris, ne
pleurez point; restez sur mon sein, ne bougez pas; la chaleur va les
faire renaître. Ne voyez-vous pas qu'elles sont plus grandes?
Embrassez-moi: elles croissent: vous les aurez bientôt comme vous les
aviez; j'en vois déjà le sommet qui se dore: dans un moment... C'est
assez; volez, volez, mon fils. Oui, dit-il, je vais me hasarder. Il
s'envola; il se reposa auprès de Vénus, et revint d'abord sur son sein.
Il reprit l'essor; il alla se reposer un peu plus loin, et revint encore
sur le sein de Vénus. Il l'embrassa: elle lui sourit; il l'embrassa
encore, et badina avec elle; et enfin il s'éleva dans les airs, d'où il
règne sur toute la nature.
L'Amour, pour se venger de Céphise, l'a rendue la plus volage de toutes
les belles; il la fait brûler chaque jour d'une nouvelle flamme. Elle
m'a aimé; elle a aimé Daphnis, et elle aime aujourd'hui Cléon. Cruel
Amour, c'est moi que vous punissez! Je veux bien porter la peine de son
crime; mais n'auriez-vous point d'autres tourmens à me faire souffrir?