Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous égarâmes; et, après
avoir erré long-temps, nous entrâmes dans une grande prairie. Nous fûmes
conduits, par un chemin de fleurs, au pied d'un rocher affreux. Nous
vîmes un antre obscur; nous y entrâmes, croyant que c'était la demeure
de quelque mortel. Ô dieux! qui aurait pensé que ce lieu eût été si
funeste? À peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frémit, mes
cheveux se dressèrent sur la tête. Une main invisible m'entraînait dans
ce fatal séjour: à mesure que mon coeur s'agitait, il cherchait à
s'agiter encore. Ami, m'écriai-je, entrons plus avant, dussions-nous
voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu où jamais le soleil
n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie. Son
aspect était plus sombre que terrible: la Pâleur, la Tristesse, le
Silence, l'entouraient, et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle
souffla sur nous, elle nous mit la main sur le coeur, elle nous frappa
sur la tête; et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres.
Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une
déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité, à la
lueur des langues enflammées des serpens qui sifflaient sur sa tête;
c'était la Fureur. Elle détacha un de ses serpens, et le jeta sur moi:
je voulus le prendre; déjà, sans que je l'eusse senti, il s'était glissé
dans mon coeur. Je restai un moment comme stupide; mais, dès que le
poison se fut répandu dans mes veines, je crus être au milieu des
enfers: mon âme fut embrasée, et, dans sa violence, tout mon corps la
contenait à peine: j'étais si agité, qu'il me semblait que je tournais
sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports; nous
fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable: nous allions de la
Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie: nous criions,
Thémire! nous criions, Camille! Si Thémire ou Camille était venue, nous
l'aurions déchirée de nos propres mains.
Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; elle nous parut importune, et
nous regrettâmes presque l'antre affreux que nous avions quitté. Nous
tombâmes de lassitude; et ce repos même nous parut insupportable. Nos
yeux nous refusèrent des larmes, et notre coeur ne put plus former de
soupirs.
Je fus pourtant un moment tranquille: le sommeil commençait à verser sur
moi ses doux pavots. Ô dieux! ce sommeil même devint cruel. J'y voyais
des images plus terribles pour moi que les pâles ombres: je me
réveillais à chaque instant sur une infidélité de Thémire; je la
voyais... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginais seulement
pendant la veille, je le trouvais réel dans les horreurs de cet affreux
sommeil.
Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie également les ténèbres
et la lumière! Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme les furies. Qui
l'eût cru, que mon bonheur serait de l'oublier pour jamais!
Un accès de fureur me reprit: Ami, m'écriai-je, lève-toi. Allons
exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie: poursuivons
ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non: je vois de loin
un temple; c'est peut-être celui de l'Amour: allons le détruire, allons
briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes,
et il semblait que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces
nouvelles: nous traversâmes les bois, les prés, les guérets; nous ne
fûmes pas arrêtés un instant: une colline s'élevait en vain, nous y
montâmes; nous entrâmes dans le temple: il était consacré à Bacchus. Que
la puissance des dieux est grande! Notre fureur fut aussitôt calmée.
Nous nous regardâmes, et nous vîmes avec surprise le désordre où nous
étions.
Grand Dieu! m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma
fureur, que de m'avoir épargné un grand crime. Et, m'approchant de la
prêtresse: Nous sommes aimés du dieu que vous servez; il vient de calmer
les transports dont nous étions agités: à peine sommes-nous entrés dans
ce lieu, que nous avons senti sa faveur présente; nous voulons lui faire
un sacrifice. Daignez l'offrir pour nous, divine prêtresse. J'allai
chercher une victime, et je l'apportai à ses pieds.
Pendant que la prêtresse se préparait à donner le coup mortel, Aristée
prononça ces paroles: Divin Bacchus, tu aimes à voir la joie sur le
visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi, et tu ne veux
être adoré que par les mortels les plus heureux.
Quelquefois tu égares doucement notre raison; mais, quand quelque
divinité cruelle nous l'a ôtée, il n'y a que toi qui puisses nous la
rendre.
La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage; mais tu lui ôtes
l'empire qu'elle prend sur nos coeurs, et tu la fais rentrer dans sa
demeure affreuse.
Après que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de
nous; et je racontai à la prêtresse comment nous avions été tourmentés
dans la demeure de la Jalousie. Et tout à coup nous entendîmes un grand
bruit, et un mélange confus de voix et d'instrumens de musique. Nous
sortîmes du temple, et nous vîmes arriver une troupe de Bacchantes qui
frappaient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix: Evohé! Le
vieux Silène suivait, monté sur son âne: sa tête semblait chercher la
terre; et, sitôt qu'on abandonnait son corps, il se balançait comme par
mesure. La troupe avait le visage barbouillé de lie. Pan paraissait
ensuite avec sa flûte, et les Satyres entouraient leur roi. La joie
régnait avec le désordre; une folie aimable mêlait ensemble les jeux,
les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus: il était
sur son char traîné par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de
l'univers, portant partout la joie et la victoire.
À ses côtés était la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore
de l'infidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne et la
plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de
pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'étiez
qu'une mortelle. Il vous dit: Aimez-moi. Thésée fuit; ne vous souvenez
plus de son amour; oubliez jusqu'à sa perfidie. Je vous rends immortelle
pour vous aimer toujours.
Je vis Bacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane: elle
entra dans le temple. Aimable dieu, s'écria-t-elle, restons dans ces
lieux, et soupirons-y nos amours. Faisons jouir ce doux climat d'une
joie éternelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des coeurs a posé
son empire: que le dieu de la joie règne auprès d'elle, et augmente le
bonheur de ces peuples déjà si fortunés.
Pour moi, grand dieu, je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu
pourrais quelque jour me paraître encore plus aimable! Il n'y a que les
immortels qui puissent aimer à l'excès, et aimer toujours davantage; il
n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont plus
bornés quand ils désirent que quand ils jouissent.
Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel, on n'est occupé que de
sa gloire; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres que
l'on sait aimer. Et pendant que cette troupe se livrera à une joie
insensée, ma joie, mes soupirs, et mes larmes même, te rediront sans
cesse mes amours.
Le dieu sourit à Ariane; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara
de nos coeurs: nous sentîmes une émotion divine. Saisis des égaremens de
Silène et des transports des Bacchantes, nous prîmes un thyrse, et nous
nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.
[Illustration]