Il y a à Gnide des jeux sacrés qui se renouvellent tous les ans: les
femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beauté. Là, les
bergères sont confondues avec les filles des rois; car la beauté seule y
porte les marques de l'empire. Vénus y préside elle-même: elle décide
sans balancer, elle sait bien quelle est la mortelle heureuse qu'elle a
le plus favorisée.
Hélène remporta ce prix plusieurs fois: elle triompha lorsque Thésée
l'eut ravie; elle triompha lorsqu'elle eut été enlevée par le fils de
Priam; elle triompha enfin, lorsque les dieux l'eurent rendue à Ménélas,
après dix ans d'espérance. Ainsi ce prince, au jugement de Vénus même,
se vit aussi heureux époux que Thésée et Paris avaient été heureux
amans.
Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tombaient à grosses
boucles sur les épaules. Il en vint dix de Salamine, qui n'avaient
encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de l'île
de Lesbos, et elles se disaient l'une à l'autre: Je me sens tout émue;
il n'y a rien de si charmant que vous: si Vénus vous voit des mêmes yeux
que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beautés de
l'univers.
Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchait de la blancheur de
leur teint et de la régularité de leurs traits: tout faisait voir ou
promettait un beau corps; et les dieux qui les formèrent n'auraient rien
fait de plus digne d'eux, s'ils n'avaient plus cherché à leur donner des
perfections que des grâces.
Il vint cent femmes de l'île de Chypre. Nous avons, disaient-elles,
passé notre jeunesse dans le temple de Vénus: nous lui avons consacré
notre virginité et notre pudeur même. Nous ne rougissons point de nos
charmes; nos manières, quelquefois hardies et toujours libres, doivent
nous donner de l'avantage sur une pudeur qui s'alarme sans cesse.
Je vis les filles de la superbe Lacédémone. Leur robe était ouverte par
les côtés, depuis la ceinture, de la manière la plus immodeste; et
cependant elles faisaient les prudes, et soutenaient qu'elles ne
violaient la pudeur que par amour pour la patrie.
Mer fameuse par tant de naufrages, vous savez conserver des dépôts
précieux. Vous vous calmâtes, lorsque le navire Argo porta la toison
d'or sur votre plaine liquide; et lorsque cinquante beautés sont parties
de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous
elles.
Je vis aussi Oriane, semblable aux déesses. Toutes les beautés de Lydie
entouraient leur reine. Elle avait envoyé devant elle cent jeunes filles
qui avaient présenté à Vénus une offrande de deux cents talens. Candaule
était venu lui-même, plus distingué par son amour que par la pourpre
royale: il passait les jours et les nuits à dévorer de ses regards les
charmes d'Oriane: ses yeux erraient sur son beau corps, et ses yeux ne
se lassaient jamais. Hélas! disait-il, je suis heureux; mais c'est une
chose qui n'est sue que de Vénus et de moi: mon bonheur serait plus
grand s'il donnait de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornemens;
faites tomber cette toile importune; montrez-vous à l'univers; laissez
le prix de la beauté, et demandez des autels.
Auprès de là étaient vingt Babyloniennes: elles avaient des robes de
pourpre brodées d'or; elles croyaient que leur luxe augmentait leur
prix. Il y en avait qui portaient, pour preuve de leur beauté, les
richesses qu'elle leur avait fait acquérir.
Plus loin, je vis cent femmes d'Égypte qui avaient les yeux et les
cheveux noirs. Leurs maris étaient auprès d'elles, et ils disaient: Les
lois nous soumettent à vous en l'honneur d'Isis; mais votre beauté a sur
nous un empire plus fort que celui des lois: nous vous obéissons avec le
même plaisir que l'on obéit aux dieux; nous sommes les plus heureux
esclaves de l'univers.
Le devoir vous répond de notre fidélité: mais il n'y a que l'amour qui
puisse nous promettre la vôtre.
Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquerrez à Gnide, qu'aux
hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprès d'un mari
tranquille, qui, pendant que vous vous occupez des affaires du dehors,
doit attendre, dans le sein de votre famille, le coeur que vous lui
rapportez.
Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoie ses vaisseaux au
bout de l'univers: les ornemens fatiguaient leur tête superbe; toutes
les parties du monde semblaient avoir contribué à leur parure.
Dix beautés vinrent des lieux où commence le jour: elles étaient filles
de l'Aurore; et, pour la voir, elles se levaient tous les jours avant
elle. Elles se plaignaient du Soleil, qui faisait disparaître leur mère;
elles se plaignaient de leur mère, qui ne se montrait à elles que comme
au reste des mortels.
Je vis, sous une tente, une reine d'un peuple des Indes. Elle était
entourée de ses filles, qui déjà faisaient espérer les charmes de leur
mère: des eunuques la servaient, et leurs yeux regardaient la terre;
car, depuis qu'ils avaient respiré l'air de Gnide, ils avaient senti
redoubler leur affreuse mélancolie.
Les femmes de Cadix, qui sont aux extrémités de la terre, disputèrent
aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers où une belle ne
reçoive des hommages; mais il n'y a que les plus grands hommages qui
puissent apaiser l'ambition d'une belle.
Les filles de Gnide parurent ensuite. Belles sans ornemens, elles
avaient des grâces au lieu de perles et de rubis. On ne voyait sur leur
tête que les présens de Flore; mais ils y étaient plus dignes des
embrassemens de Zéphyre. Leur robe n'avait d'autre mérite que celui de
marquer une taille charmante, et d'avoir été filée de leurs propres
mains.
Parmi toutes ces beautés, on ne vit point la jeune Camille. Elle avait
dit: Je ne veux point disputer le prix de la beauté; il me suffit que
mon cher Aristée me trouve belle.
Diane rendait ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venait point
disputer le prix; car les déesses ne se comparent point aux mortelles.
Je la vis seule: elle était belle comme Vénus; je la vis auprès de
Vénus: elle n'était plus que Diane.
Il n'y eut jamais un si grand spectacle: les peuples étaient séparés des
peuples; les yeux erraient de pays en pays, depuis le couchant jusqu'à
l'aurore: il semblait que Gnide fût tout l'univers.
Les dieux ont partagé la beauté entre les nations, comme la nature l'a
partagée entre les déesses. Là, on voyait la beauté fière de Pallas;
ici, la grandeur et la majesté de Junon; plus loin, la simplicité de
Diane, la délicatesse de Thétis, le charme des Grâces, et quelquefois le
sourire de Vénus.
Il semblait que chaque peuple eût une manière particulière d'exprimer sa
pudeur, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux: les unes
découvraient la gorge et cachaient leurs épaules: les autres montraient
les épaules et couvraient la gorge: celles qui vous dérobaient le pied
vous payaient par d'autres charmes: et là on rougissait de ce qu'ici on
appelait bienséance.
Les dieux sont si charmés de Thémire qu'ils ne la regardent jamais sans
sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses, il n'y a que Vénus qui
la voie avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de
jalousie.
Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans
l'herbe, on distingua Thémire de tant de belles. Elles n'eurent pas le
temps d'être ses rivales: elles furent vaincues avant de la craindre.
Dès qu'elle parut, Vénus ne regarda qu'elle. Elle appela les Grâces.
Allez la couronner, leur dit-elle: de toutes les beautés que je vois,
c'est la seule qui vous ressemble.
[Illustration]