PRÉLIMINAIRES SUR LE TEMPLE DE GNIDE.

On n'essaiera pas d'apprécier ici le prodigieux talent de MONTESQUIEU.

Les anciens avaient représenté un satyre qui mesurait avec un thyrse

Polyphème endormi, et il faut en effet quelque chose du cynisme d'un

satyre pour entreprendre de mesurer les géants.

Qui pourrait calculer la hauteur de cet immense génie qui s'est élevé

dans _l'Esprit des Lois_ au niveau d'Aristote et de Cicéron, qui a

laissé loin de lui Tacite et Machiavel dans le sublime tableau _de la

Grandeur et de la Décadence des Romains_, qui a été aussi fin et plus

profond que Lucien dans les _Lettres Persanes_, aussi vrai que

Plutarque, et aussi éloquent que Rousseau dans le _Dialogue d'Eucrate et

de Sylla_, et qui serait encore, avec LE TEMPLE DE GNIDE _tout seul_, un

des esprits les plus brillans du siècle de l'esprit?

À considérer le style du TEMPLE DE GNIDE comme une simple étude, cet

ouvrage sera toujours une des choses les plus achevées qui soient

sorties de la main des hommes. Quelle délicatesse dans les idées! quelle

élégance dans le tour! quel heureux choix dans les expressions! quelle

heureuse variété dans les images! quel nombre, quelle cadence, quelle

pompe, quelle harmonie! Qu'on s'imagine, et l'on n'imaginera rien de

trop, les plus belles pages de l'Anthologie traduites avec le goût de

Fénélon et l'esprit de Voltaire!

Il était bien difficile d'être si doux sans fadeur, d'être si poli sans

froideur, si soigné sans afféterie, si brillant sans affectation. La

muse de MONTESQUIEU a l'ingénieuse coquetterie de la bergère de Boileau.

Sa parure éclipse les rubis et les diamans, et cependant ce ne sont que

des fleurs.

La première impression que fasse éprouver la lecture du TEMPLE DE GNIDE

à ceux qui ne connaissent de MONTESQUIEU que ses ouvrages sévères, c'est

l'étonnement. L'aigle de Jupiter se nourrit de la même ambroisie que les

colombes de Vénus, mais on le croirait étranger aux mystères de leur

déesse.

Ce n'est cependant pas aux seules conceptions d'une philosophie sublime

que Platon doit le surnom de divin. La Grèce idolâtrait aussi ses fables

charmantes, ses spirituelles allégories, ses rêveries délicieuses. Il

eut un génie familier comme son maître, et toutes les traditions

attestent que ce génie était l'Amour.

Le culte de la beauté est bien loin d'être incompatible avec celui de la

sagesse. Chez les peuples qui nous ont transmis les lumières de la

philosophie, les Muses et les Grâces étaient souvent adorées sur le même

autel.

Toutes les idées aimables doivent découler facilement des organisations

puissantes. La grâce de l'esprit tire son origine de la force et de

l'immensité morale, comme la grâce personnifiée tire la sienne des flots

de la mer.

Il n'y a d'ailleurs pas autant de distance qu'on se l'imagine entre la

vaste pensée du législateur des nations et les tendres affections d'une

âme aimante. Depuis Orphée jusqu'à Pythagore, tous les philosophes

étaient des poëtes. C'étaient les divinités des bois et des ruisseaux

qui enseignaient les sages. Avant de donner des lois aux Romains, Numa

ne se plaisait que dans la conversation des Nymphes, et une âme qui ne

comprendrait pas l'amour, serait peut-être indigne d'embrasser les

intérêts du monde.

Mais il ne faut pas une médiocre étendue de facultés pour associer ce

qu'il y a de plus solennel dans les méditations du génie, et ce qu'il y

a de plus gracieux dans les sentimens du coeur. Il n'appartient qu'à

Hercule de déposer quand il le veut sa massue pour jouer avec des

fuseaux.

Le commencement de la Préface du TEMPLE DE GNIDE contient un de ces

mensonges littéraires qui sont devenus si communs. MONTESQUIEU l'aurait

fait adopter aisément par la critique, s'il avait mis plus d'intérêt à

la persuader. LE TEMPLE DE GNIDE, publié en France comme un ouvrage

original, aurait pu, aux yeux des juges les plus habiles, passer pour un

plagiat. C'est une excursion d'Anacréon dans la prose, ou de Xénophon

dans le roman.

On a souvent usé du même stratagème, et le public ne s'y est jamais

trompé. _Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe_, et d'en

rapporter des manuscrits grecs comme LE TEMPLE DE GNIDE.

Cette Préface finit par une de ces ironies charmantes qui ne vont bien

qu'au génie. La marotte de la Folie n'est qu'une marotte dans les mains

de Rabelais; mais quand MONTESQUIEU la saisit, c'est presque un sceptre.

Un homme très spirituel disait à une dame qui s'embarrassait dans

l'éloge de _l'Esprit des Lois_: «Sauvez-vous par le TEMPLE DE GNIDE!...»

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce livre, c'est cette tendresse

inexprimable de sentiment que MONTESQUIEU a portée jusque dans la

galanterie française de son époque, antipode effrayant du sentiment. On

ne pouvait écrire ainsi sans aimer. Que n'ose-t-on dire de MONTESQUIEU

ce qu'il dit lui-même d'Aristée. «Je n'ai rien oublié de ce qu'il a dit,

car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler!»

Apelle avait consacré à Neptune un tableau qu'il suspendit à ses

rivages; le tableau de MONTESQUIEU aurait bien mérité d'être attaché aux

rivages de Gnide, si Vénus y avait encore eu des autels.

Le temple de Gnide · 第 5 / 19 题