La planète Mars est celle qui vient après la Terre dans l'ordre des
distances au Soleil. Notre orbite est tracée à 37 millions de lieues de
l'astre du jour, et celle de Mars à 56 millions. Lorsque les deux
planètes se trouvent toutes deux du même côté du soleil, la distance qui
les sépare n'est donc que de 19 millions de lieues, et elle peut même
descendre à 14 parce que ni Mars ni la Terre ne suivant des
circonférences parfaites, leur distance au Soleil augmente, ou diminue
selon les époques. Or, Mars vient précisément de se trouver dans une de
ces situations favorables pour l'observation, et quoique sa distance ne
se soit pas abaissée à son minimum, cependant la période qui vient de
s'écouler a permis de faire des études intéressantes.
Tout le monde a remarqué depuis plusieurs mois cette belle étoile rouge,
qui brille tous les soirs dans notre ciel et se couche actuellement vers
minuit. Son éclat commence à diminuer; mais elle a été très-brillante.
C'est le 27 avril qu'elle est passée juste derrière la Terre et que sa
lumière était la plus vive. Dès les premières observations, j'ai
constaté qu'elle nous présentait son pôle nord très-incliné vers nous et
marquée par une tache blanche peu étendue, formant un point brillant à
la partie inférieure du disque (image renversée dans la lunette
astronomique). Les taches ocreuses, qui représentent les continents, et
les taches gris-verdâtre, qui représentent les mers, se dessinaient sous
une forme plus ou moins accentuée, selon la transparence de l'air et
selon les heures du soir.
[Illustration.]
Après la Lune, c'est Mars qui est le mieux connu de tous les astres.
Aucune planète ne peut lui être comparée sous ce rapport.
La géographie de Mars, ou pour parler plus exactement l'_aréographie_, a
déjà pu être étudiée et dessinée. Ce qui frappe le plus au premier abord
dans l'examen de l'ensemble de la planète, c'est que ses pôles sont
marqués comme ceux de la Terre par deux zones blanches, par deux
calottes de neige. Le pôle nord comme le pôle sud sont même parfois si
brillants, qu'ils paraissent dépasser le bord de la planète, par suite
de cet effet d'irradiation qui nous montre un cercle blanc plus grand
qu'un cercle noir de mêmes dimensions. Ces glaces varient d'étendue:
elles s'amoncellent et s'étendent autour de chaque pôle, pendant son
hiver, tandis qu'elles fondent et se retirent pendant l'été. Dans leur
ensemble, elles s'étendent plus loin que les nôtres et parfois
descendent jusqu'au 45e degré de latitude, c'est-à-dire jusqu'aux
contrées qui correspondent à l'emplacement de la France sur la terre.
Ce premier aspect de la planète lui donne une analogie avec la nôtre,
comme division de ses climats en zones glaciales, tempérées et torrides.
L'examen de sa topographie montre au contraire une dissemblance assez
caractéristique entre la configuration de ce globe et celle du nôtre.
En effet, sur la Terre, il y a plus de mers que de terres. Les trois
quarts du globe sont couverts d'eau. Il n'en est point de même de la
surface de Mars. Il y a autant de terres que de mers, et au lieu d'être
des îles émergées du sein de l'élément liquide, les continents semblent
plutôt réduire les océans à de simples mers intérieures, à de véritables
Méditerranées. Il n'y a point là d'Atlantique ni de Pacifique, et le
tour dit monde peut presque s'y faire à pied sec. Les mers sont des
Méditerranées découpées en golfes variés, prolongés çà et là en un grand
nombre de bras s'élançant comme notre mer Rouge à travers la terre
ferme: tel est le premier caractère de l'aréographie.
La seconde, qui suffirait aussi pour faire reconnaître Mars d'assez
loin, c'est que, les mers sont étendues dans l'hémisphère sud, entre
l'équateur et le pôle d'une part, d'autre part, en moins grande
quantité, dans hémisphère nord; et que ces mers australes et
septentrionales sont reliées entre elles par un filet d'eau. Il y a même
sur la surface entière de Mars trois filets d'eau allant du sud au nord;
mais comme ils sont fort éloignés l'un de l'autre, on ne peut guère en
voir qu'un à la fois d'un même côté du globe martial. Ces mers et cette
passe qui les réunit forment un caractère très-distinctif de la planète,
et il est rare qu'on ne l'aperçoive pas en mettant l'oeil au télescope.
Il est très-visible sur notre figure, et si la planète eut été ronde à
cette époque, au lieu d'être entrée dans une phase qui lui ronge à sa
droite un croissant d'un dixième de sa largeur totale, on verrait même
un autre filet d'eau vers ce bord oriental du disque.
Les continents de Mars sont teints d'une nuance rouge ocreuse, et ses
mers se présentent à nous sous l'aspect de taches d'un gris vert,
accentué encore par un effet de contraste dû à la couleur des
continents. La couleur de l'eau martiale paraît donc être la même que
celle de l'eau terrestre. Quant aux terres, pourquoi sont-elles rouges?
On avait d'abord supposé que cette teinte pourrait être due à
l'atmosphère de ce monde guerrier. Mais il n'en est rien. La coloration
de Mars n'est pas due à son atmosphère, car, quoique ce voile s'étende
sur toute la planète, ses mers ni ses neiges polaires ne subissent pas
l'influence de cette coloration, et Arago, en prouvant que les bords de
la planète sont moins colorés que le centre du disque, a montré que
cette coloration n'est pas due à l'atmosphère, car dans ce cas, les
rayons réfléchis par les bords de la planète pour venir à nous ayant
plus d'air à traverser que ceux qui nous viennent du centre, seraient au
contraire plus colorés que ceux-ci.
Cette couleur caractéristique de Mars, visible à l'oeil nu, et qui sans
doute est cause de la personnification guerrière dont les anciens ont
gratifié cette planète, serait-elle due à la couleur de l'herbe et des
végétaux, qui doivent couvrir ses campagnes? Aurait-on là-bas des
prairies rouges, des forêts rouges, des champs rouges? Nos bois aux
douces ombres silencieuses y seraient-ils remplacés par des arbres au
feuillage rubicond, et nos coquelicots écarlates seraient-ils l'emblème
de la botanique martiale? Probablement. Les terrains de Mars doivent
être recouverts d'une végétation quelconque, et comme ce n'est pas
l'intérieur des terrains, mais leur surface, que nous voyons, il faut
que le revêtement de cette surface, que la végétation, quelle qu'elle
soit, aie pour couleur dominante la couleur rouge, puisque toutes les
terres de Mars offrent ce curieux aspect.
Nous parlons des végétaux de Mars, nous parlons des neiges de ses pôles,
nous parlons de ses mers, de son atmosphère et de ses nuages, comme si
nous les avions vus. Sommes-nous autorisés à créer toutes ces analogies?
En réalité, nous ne voyons que des taches rouges, vertes et blanches,
sur le petit disque de cette planète: le rouge est-il bien de la terre
ferme, le vert est-il bien de l'eau, le blanc est-il bien de la neige?
Oui; maintenant nous pouvons l'affirmer. Les merveilleux procédés de
l'analyse spectrale ont été appliqués à l'étude des planètes; et ils ont
montré qu'il y a de la vapeur d'eau dans l'atmosphère de Mars comme dans
la nôtre. Les taches vertes de ce globe sont bien des mers, des étendues
d'eau analogues aux eaux terrestres. Les nuages sont bien des vésicules
d'eau comme celles de nos brouillards; les neiges sont de l'eau
solidifiée par le froid. Il y a plus: cette eau révélée par le
spectroscope étant de même composition chimique que la nôtre, nous
savons encore qu'il y a là aussi de l'oxygène et de l'hydrogène.
Ces documents importants nous permettent de nous former une idée de la
météorologie martiale, et de voir en elle une reproduction
très-ressemblante de celle de la planète que nous habitons. Sur Mars
comme sur la Terre, en effet, le soleil est l'agent suprême du mouvement
et de la vie, et son action y détermine des résultats analogues à ceux
qui existent ici. La chaleur vaporise l'eau des mers et s'élève dans les
hauteurs de l'atmosphère. Cette vapeur d'eau revêt une forme visible par
le même procédé qui donne naissance à nos nuages, c'est-à-dire par des
différences de température et de saturation. Les vents prennent
naissance par ces mêmes différences de température. On peut suivre les
nuages emportés par les courants aériens sur les mers et les continents,
et maintes observations ont pour ainsi dire déjà photographié ces
variations météoriques. Si l'on ne voit pas encore précisément la pluie
tomber sur les campagnes de Mars, on la devine du moins, puisque les
nuages se dissolvent et se renouvellent. Si l'on ne voit pas non plus la
neige tomber, ou la devine aussi, puisque comme chez nous le solstice
d'hiver y est entouré de frimas. Ainsi il y a là; comme ici, une
circulation atmosphérique, et la goutte d'eau que le soleil dérobe à la
mer y retourne après être tombée du nuage qui la recelait. Il y a plus.
Quoique nous devions nous tenir solidement en garde contre toute
tendance à créer des mondes imaginaires à l'image du nôtre, cependant
celui-là nous présente comme dans un miroir une telle similitude
organique, qu'il est difficile de ne pas aller encore un peu plus loin
dans notre description.
En effet, l'existence des continents et des mers nous montre que cette
planète a été comme la nôtre le siège de mouvements géologiques
intérieurs, qui ont donné naissance à des soulèvements de terrains et à
des dépressions. Il y a eu des tremblements et des éruptions modifiant
la croûte primitivement unie du globe. Par conséquent, il y a des
montagnes et des vallées, des plateaux et des bassins, des ravins
escarpés et des falaises. Comment les eaux pluviales retournent-elles à
la mer? Par les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves.
Ainsi il est difficile de ne pas voir sur Mars des scènes analogues à
celles qui constituent nos paysages terrestres:--ruisseaux gazouillant,
courant dans leur lit de cailloux dorés par le soleil;--rivières
traversant les plaines en tombant en cataractes au fond des
vallées;--fleuves descendant lentement à la mer sur leur lit de sable
fin. Les rivages maritimes reçoivent là comme ici le tribut des canaux
aquatiques, et la mer y est tantôt calme comme un miroir, tantôt agitée
par la tempête; seulement elle n'y est jamais animée du mouvement
périodique du flux et du reflux puisqu'il n'y a point de lune pour le
produire. Du moins les marées causées par l'attraction du soleil n'y
sont pas aussi sensibles que celles qui sont déterminées chez nous par
l'attraction combinée des deux astres.
Ainsi donc voilà dans l'espace, à quelques millions de lieues d'ici, une
terre presque semblable à la nôtre, où tous les éléments de la vie sont
réunis aussi bien qu'autour de nous: eau, air, chaleur, lumière, vents,
nuages, pluie, ruisseaux, vallons, montagnes. Pour compléter la
ressemblance, nous remarquons encore que les saisons vont à peu près la
même intensité que sur la terre, l'axe de rotation du globe étant
incliné de 27 degrés (l'inclinaison est de 23 degrés pour la terre). La
durée du jour y est de 40 minutes supérieure à la nôtre. Devant cet
ensemble, est-il possible un seul instant de s'arrêter à la constatation
de ces éléments, de ces mouvements, sans songer aux effets qu'ils ont dû
et qu'ils doivent produire? Les conditions physico-chimiques, qui ont
donné naissance aux premiers végétaux apparus à la surface de notre
globe, étant réalisées là-bas comme ici, comment auraient-elles pu se
trouver en présence sans agir d'une manière ou d'une autre? Sous quel
prétexte scientifique pourrions-nous imaginer un empêchement arbitraire
à la réalisation de ces résultats? il faudrait en effet une interdiction
incompréhensible, un veto suprême, quelque chose comme un miracle
permanent d'anéantissement, pour empêcher les rayons du soleil, l'air,
l'eau et la terre (ces quatre éléments devinés par les anciens),
d'entrer à chaque instant dans l'évolution organique: tandis que la
moindre gouttelette d'eau se peuple ici de myriades d'animalcules,
tandis que l'Océan est le séjour de milliers d'espèces végétales et
animales, quels efforts ne faudrait-il pas à la raison pour imaginer
qu'au milieu de pareilles conditions vitales, le monde dont nous nous
occupons puisse rester éternellement à l'état d'un vaste et inutile
désert?
Telle est la physiologie générale de cette planète voisine, dont la
surface est quatre fois plus petite que celle de la terre, mais qui est
également partagée entre les continents et les mers. L'atmosphère qui
l'environne, les eaux qui l'arrosent et la fertilisent, les rayons de
soleil qui réchauffent et l'illuminent, les vents qui la parcourent d'un
pôle à l'autre, les saisons qui la transforment, sont autant d'éléments
pour lui construire un ordre de vie analogue à celui dont notre planète
est gratifiée. La faiblesse de la pesanteur à sa surface (les corps y
pèsent presque trois fois moins qu'ici: 1 kilogr. = 382 grammes) a dû
modifier particulièrement cet ordre de vie en l'appropriant à sa
condition spéciale. Ainsi le globe de Mars ne doit plus se présenter à
nous désormais comme un bloc de pierre tournant dans l'espace dans la
fronde de l'attraction solaire, comme une masse inerte, stérile et
inanimée; mais nous devons voir en lui un monde vivant, peuplé d'êtres
sans nombre, voltigeant dans son atmosphère, ornée de paysages où le
bruit du vent se fait entendre, où l'eau reflète la lumière du ciel,
nouveau-monde que nul Colomb n'atteindra, mais sur lequel cependant
toute une race humaine habite actuellement, travaille, pense, et médite,
comme nous sans doute, sur les grands et mystérieux problèmes de la
nature.
Camille Flammarion.
[Illustration: LA REPRÉSENTATION DE GALA A L'OPÉRA.--La loge d'honneur.]