Malheureusement Alexandra se trouvait elle-même dans une situation
morale qui, pendant quelque temps, ne lui permit guère de lutter contre
l'accablement de son mari et d'user de l'ascendant qu'elle avait sur lui
pour l'arracher à la dégradation dans laquelle il allait tomber.
C'était une nature d'élite chez laquelle, malgré les ardeurs du sang, la
vertu était une conséquence de tempérament aussi bien que celle d'une
éducation forte et rigide. Son union avec un homme à _obrosk_ lui avait
inspiré un vif chagrin; mais, esclave du devoir, elle avait néanmoins
obéi à la volonté de son père; ce devoir, en changeant de condition, il
était toujours resté sa loi. Si le temps n'avait point atténué ses
répugnances, jamais du moins depuis qu'elle était mariée, une seule de
ses pensées ne s'était-elle égarée en dehors du cercle bien circonscrit
de son foyer domestique et n'avait altéré la pure sérénité de son âme;
celui qui avait reçu sa foi était l'unique objet de ses affections, elle
ne croyait pas possible qu'il en fut autrement.
Cependant, elle s'abusait étrangement sur la valeur du sentiment qu'elle
éprouvait pour lui. Il tenait bien plus de la compassion que de l'amour.
Elle avait cédé à son attendrissement pour la misérable condition de
l'homme qui lui témoignait une passion si forte et si résignée; mais
celui-ci n'avait point réussi à lui en communiquer la flamme. Elle
l'appelait son frère et, sans qu'elle s'en doutât elle-même, son coeur,
sinon ses lèvres, n'eussent jamais su lui donner un autre nom. Dévouée à
celui dont elle portait le nom, pour lui elle eût tout sacrifié, même sa
vie; mais ces sacrifices eussent été uniquement dictés par l'exaltation
qu'elle apportait dans son culte pour ses devoirs d'épouse et, pas du
tout par son affection pour Nicolas Makovlof; si cette affection avait
dans ses dehors quelque chose de la tendresse de l'amour, il n'en avait
pas la puissance; il engourdissait son coeur bien plus qu'il ne le
vivifiait, elle l'occupait sans le remplir, y laissant un vide béant
d'autant plus redoutable qu'Alexandra en soupçonnait moins la présence.
Ainsi que nous l'avons raconté, la jeune femme était restée vivement
impressionnée par la scène qui s'était passée chez elle, dans la nuit
qui avait suivi le départ de son mari pour Kalouga.
L'audace avec laquelle le proscrit avait cherché à abuser de la
confiance avec laquelle elle l'avait accueilli lorsqu'elle ne voyait en
lui qu'une femme, avait excité en elle une irritation très-vive, mais
qui ne tarda guère à céder. Le jeune homme avait reconnu ses torts; elle
l'avait vu se décider courageusement au danger d'une arrestation plutôt
que de mériter plus longtemps ses reproches; c'était plus qu'il n'en
fallait pour expier la faute de l'avoir trouvée belle, pour qu'elle lui
pardonnât d'avoir cédé à un mouvement passionné dont la spontanéité la
faisait sourire, dont l'apparente sincérité la laissait rêveuse.
D'ailleurs, la générosité avec laquelle, lui, qui appartenait évidemment
à la caste des oppresseurs, il s'était voué à l'affranchissement des
opprimés, lui faisait un devoir de ne pas être en reste de magnanimité,
en lui refusant son indulgence. Elle s'était donc abandonnée sans
méfiance à l'admiration, à la reconnaissance dont son âme était pleine,
et pendant le reste de la nuit l'image du gentilhomme séduisant, malgré
les désavantages du costume féminin sous lequel il lui avait apparu,
avait passé et repassé dans son cerveau sans qu'elle songeât à l'en
écarter.
Le lendemain elle y pensait encore. Elle ne manqua pas de s'enquérir de
l'événement auquel elle devait la visite de la nuit. Elle apprit qu'on
avait découvert une de ces conspirations militaires qui étaient alors
assez communes en Russie, et que quelques officiers des trois régiments
qui tenaient alors garnison à Moskow avaient été enlevés et jetés dans
les cachots de la forteresse.
Quelle que soit l'étiquette du despotisme, ses agissements sont partout
les mêmes; un profond mystère planait sur les actes de l'autorité à
Moskow, comme jadis à Venise sur les décrets du ténébreux Conseil des
Dix. Le _Laissez passer la justice du tsar!_ imposait une terreur à
laquelle personne n'échappait. Ceux qu'Alexandra interrogeait ne purent
pas ou ne voulurent pas lui donner de renseignements sur les noms et les
qualités des prévenus.
Pour la troisième fois depuis le matin elle pressait de questions un
marchand que les nécessités de son commerce avaient amené dans son
magasin, lorsqu'on levant les yeux du côté de la rue elle aperçut, collé
au vitrage derrière lequel elle était assise, le jeune homme de la
veille qui fixait sur elle ce regard ardent qu'elle n'avait point
oublié. Son émotion fut si brusque et si aiguë qu'elle jeta un cri,
qu'elle fit un geste d'effroi. L'interlocuteur d'Alexandra se retourna à
son tour, mais le proscrit s'était déjà éloigné. La jeune femme
s'efforça de sourire afin de justifier sa frayeur aux yeux du visiteur;
mais elle resta tremblante, consternée de l'imprudence de ce malheureux
qui, en plein jour, et sans autre déguisement cette fois qu'un costume
bourgeois, osait se hasarder sur la Tverskaïa.
Après le départ du marchand, elle se leva et se dirigea vers la porte;
elle était aux prises avec une violente tentation de regarder au dehors,
de s'assurer que cette étourderie n'avait point eu de conséquences
fâcheuses pour son hôte, et une vague appréhension la retenait.
A dater de cet instant, le calme qui avait jusqu'alors caractérisé
l'existence d'Alexandra avait été décidément compromis; les soucis que
lui donnait l'issue de l'importante démarche tentée en ce moment même
par Nicolas Makovlof se trouvèrent relégués au second plan, et sa pensée
fut tout entière au drame qui se passait autour d'elle.
Comme la plupart des femmes, dans des circonstances identiques à
celles-là, elle ne se déniait pas que le péril, pour être d'un autre
genre, n'était pas moins grand pour elle que pour l'acteur principal;
elle n'avait point pressenti les dangers auxquels l'exposait cette
constance dans ses préoccupations. N'était-elle pas légitimée par la
reconnaissance, par la sympathie qui s'attache aux victimes de
l'oppression, et à laquelle le jeune gentilhomme avait des droits plus
incontestables qu'aucun autre? Ainsi fortifiée par la pureté, par
l'excellence de ses intentions, la sage Alexandra était absolument sans
alarmes.
Quelques jours après elle eut à sortir. Au moment où elle passait devant
le Kremlin elle entendit derrière elle un pas qui semblait se régler sur
le sien. Son coeur commença de battre avec précipitation, sa respiration
devint oppressée; elle ne s'était pas retournée, elle n'avait pas aperçu
celui qui la suivait et elle l'avait reconnu. Cet acharnement à se
rapprocher d'elle ne l'effraya pas, ce n'était point à elle qu'elle
songeait; mais ce nouveau témoignage de l'insouciance avec laquelle le
proscrit semblait décidé à continuer d'exposer sa liberté et peut-être
sa vie, excita en elle un mouvement qui ressemblait de bien près à de la
colère.
L'occasion de lui faire entendre la voix de la raison, de le décider à
quitter sinon la Russie, du moins Moskow, était trop favorable pour
qu'elle la laissât échapper. Comprenant qu'il ne fallait pas songer à
lui adresser en plein air la mercuriale que lut inspirait sa charité,
elle hâta sa marche et se dirigea vers Saint-Isaac en choisissant les
rues les plus détournées. Au moment où elle pénétrait dans la nef, celui
qui l'avait suivie, passant rapidement devant elle pour gagner l'ombre
d'un pilier, elle fût certaine de ne pas s'être trompée. Il avait fait à
sa sûreté la concession de s'envelopper d'une de ces pelisses de cuir
que portent les Mougiks et dont le collet relevé lui cachait le bas du
visage. Elle fut alors certaine que celui qui l'avait suivie était bien
le jeune homme au sort duquel elle s'intéressait si vivement.
La piété d'Alexandra, comme celle de la plupart des femmes moscovites de
sa condition, était fort minutieuse, pour ne pas dire très-étroite dans
ses pratiques. C'était bien assez d'avoir été conduite dans le temple
par les préoccupations les plus terrestres, c'eût été un bien autre
péché si elle n'avait pas apporté à Dieu le tribut de sa première
pensée. Elle se rappela fort à propos qu'elle s'était promis de brûler
un cierge à l'autel de la Paganaïa, pour attirer ses bénédictions sur le
voyage de Nicolas; au lieu d'un, elle en mit deux sur les crédences de
fer qui entourent la sainte image; mais ce n'était pas en l'honneur de
l'émancipation du pauvre serf, que le second de ces luminaires avait
mission de se consumer. Ce soin religieux accompli, elle s'agenouilla
dans un angle obscur de la chapelle et commença ses prières.
Si sincère que fut la ferveur avec laquelle Alexandra récitait ses
oraisons, le chuchotement des voix de deux hommes qui venait de
s'arrêter derrière elle parvint à l'en distraire. Aux premiers mots
qu'ils prononcèrent, les lèvres de la jeune femme suspendirent leurs
mouvements précipités; elle pâlit, elle écouta avidement.
--Et tu es sûr que c'est bien lui, Dmitri? disait l'un de ces hommes.
--Comme je suis sur que c'est la mère du Sauveur que nous avons là
devant les yeux. Il a endossé une _touloupe_, par-dessus les vêtements
bourgeois qu'il portait hier; mais maintenant que je l'ai dévisagé,
l'archange Michel lui prêterait son uniforme que je le reconnaîtrais
encore.
--Bien, je sais que tu es un fin limier, Dmitri. Et il n'est pas sorti
de la Basilique?
--Non: le voyez-vous, là-bas, à genoux devant saint Joseph, auquel il
demande sans doute la grâce de devenir plus malin que nous.
--Mais il me semble qu'il regarde bien souvent de notre côté, reprit le
premier.
[Illustration: LA GRANDE REVUE DU BOIS DE BOULOGNE.--Le shah de Perse et
le Président de la République arrivant sur la pelouse de Longchamps.]
[Illustration: LA FÊTE DE NUIT DU 13 JUILLET.--Aspect général.Vue prise
au-dessus du Trocadéro.]
[Illustration: LA FÊTE DE NUIT DU 13 JUILLET.--Défilé de la retraite aux
flambeaux sur les rampes du Trocadéro.]
--Affaire de conscience malade. Dans son gîte de neige, le lièvre a,
comme cela, l'oeil au guet.
--Allons, tout marche à souhait, bien que nous ne soyons qu'à la moitié
de notre besogne. Saint Isaac est lieu d'asile, il n'y a pas à songer à
arrêter ici ce lieutenant; je vais passer auprès de lui pour me pénétrer
à mon tour de son signalement; mes hommes m'attendent au dehors, je
garderai un des porches, toi l'autre et de la sorte, il est impossible
qu'il nous échappe.
Alexandra était en proie à une anxiété poignante; les deux hommes
s'éloignèrent dans deux directions différentes. Elle vit celui qui avait
parlé le premier se diriger vers la chapelle de Saint-Joseph,
s'agenouiller à côté du personnage que son compagnon lui avait indiqué,
et y rester plongé dans une méditation des plus édifiantes. L'impatience
faisait bouillonner le sang d'Alexandra, ces quelques minutes lui furent
longues comme des siècles; enfin l'homme, termina ses prières par de
nombreux signes de croix et quitta la place. Alexandra se leva à son
tour et se dirigea d'un pas rapide vers l'objet des ténébreuses embûches
qu'elle venait de surprendre.
X
Le jeune homme songeait probablement beaucoup plus à suivre tous les
mouvements de la jeune marchande qu'aux dangers qui, en ce moment même,
s'accumulaient sur sa tête, car il ne l'eut pas plutôt vue prendre cette
direction, qu'il s'avança à sa rencontre; mais Alexandra ne lui laissa
pas le temps de parler.
--Vous avez tenté Dieu, monsieur, s'écria-t-elle, et Dieu vous
abandonne! Ah! pourquoi n'avez-vous pas quitté Moskow avant-hier, ainsi
que vous me l'aviez promis?
--Je ne le regrette pas, madame, puisque je vous ai revue, puisque votre
démarche me prouve que vous vous intéressez encore à celui qui vous
avait offensé.
--Trêve à ces vains propos, reprit Alexandra avec un redoublement de
vivacité: vous avez été suivi, épié, toutes les issues de la basilique
sont gardées, vous êtes perdu!
La physionomie du proscrit ne traduisit aucune émotion, il continua de
sourire en contemplant avec amour celle qui lui annonçait cette terrible
nouvelle.
--Qu'importe, répondit-il, qu'importe si j'ai la certitude que votre
pensée daignera me suivre dans mon douloureux exil.
Le visage d'Alexandra prit une expression sévère.
--Monsieur, dit-elle gravement, après ce qui s'était passé l'autre,
jour, j'espérais que vous renonceriez à me faire entendre des paroles
qui m'offensent. Oui, je penserai toujours avec une respectueuse
gratitude à ceux qui souffriront pour avoir rêvé l'affranchissement de
mes frères, et leur nom reviendra dans mes prières de chaque soir; c'est
tout ce que vous pouvez, c'est tout ce que vous devez attendre d'une
honnête femme.
Ces paroles avaient été prononcées avec un tel accent de sincérité et de
fermeté que le jeune gentilhomme resta visiblement déconcerté.
--Du reste, je vous le répète, poursuivit Alexandra en s'animant de plus
en plus, il faut que vous ayez perdu la raison pour songer à de pareils
enfantillages dans les circonstances où nous sommes. Les hommes de la
police sont aux portes qui vous guettent, vous n'avez pas une minute à
perdre si vous voulez leur échapper.
--Leur échapper? à quoi bon? s'écria le proscrit avec emportement.
Puisque je n'ai plus l'espoir de parvenir à toucher votre coeur,
j'appelle de tous mes voeux le moment qui me réunira à mes pauvres
compagnons. Les hommes de la police, sont là, dites-vous; je ne les
attendrai pas, et je vais....
Il allait s'élancer: Alexandra l'arrêta.
--Oh! dit-elle, avec l'accent du reproche, vous voulez donc me laisser
le remords d'avoir été pour quelque chose dans votre malheur? Eh bien!
ce sera une femme qui vous donnera l'exemple, de l'énergie, et qui vous
montrera que tant qu'il reste une chance de salut, il faut lutter, il
faut combattre.
--Et comment? répondit le proscrit avec abattement.
En ce moment un pope, à la barbe blanche, à l'aspect le plus vénérable,
traversait la nef de son pas grave, solennel, un peu théâtral et se
dirigeait de leur côté. Alexandra courut à lui;
--Père! lui dit-elle, d'une voix vibrante quoique contenue, il y a là un
homme dont la vie est menacée; les soldats de la police attendent qu'il
sorte pour s'emparer de lui; au nom de Jésus et de la Vierge, aidez-moi
à le sauver.
Le pope recula avec, autant d'effroi que s'il s'était agi de commettre
un sacrilège; il jeta sur celui pour lequel on venait de l'invoquer un
regard sombre et méfiant.
--Si la justice du tsar, notre père, l'a condamné, dit-il
sentencieusement, il est coupable, et Dieu maudit la main qui essaye
d'arracher la tête d'un coupable au bourreau.
Malgré sa piété, Alexandra ne conservait probablement aucune illusion
sur une des faiblesses caractéristiques du clergé russe. Elle ne perdit
pas son temps en vaines paroles; tirant sa bourse, elle en fit sonner le
contenu.
Aux fauves éclats de l'or passant à travers le frêle tissu, les yeux du
pope s'allumèrent, il étendit avidement la main vers la récompense
proposée.
--Que faut-il faire? demanda-t-il d'une voix devenue humble.
--Donnez vos habits à ce jeune homme: sous ce costume respecté, il
trompera peut-être les oiseaux de proie, acharnés à sa perte.
--Qu'il me suive! je ferai ce que vous désirez; la charité n'est-il pas
le premier devoir du prêtre, répondit le pope avec un accent qu'un
jésuite n'eût pas désavoué, mais sans détacher ses yeux de la bourse
fascinatrice et en essayant une seconde fois de s'en emparer.
--Un instant, père, reprit la prudente Alexandra en éloignant l'objet de
cette ardente convoitise; jure par la sainte Paganaïa que tu vois
là-bas, que tu sauveras ce malheureux?
--Je jure de lui fournir des vêtements de pope; je jure de le conduire
jusqu'au seuil de l'enceinte sacrée. Pour le reste, femme, adressez-vous
à Dieu; notre salut dans ce monde comme dans l'autre est dans ses mains
toutes puissantes.
--C'est la vérité, mon père, murmura sourdement Alexandra, et pendant
que vous accomplirez votre promesse, j'invoquerai celui qui préserva
David des embûches des Ammonites.
En disant ces mots, elle lui tendit la bourse pleine d'or que le pope se
hâta d'engouffrer dans la large poche de sa robe.
--Madame, lui dit à son tour le proscrit d'une voix émue, j'aurais pu,
tout à l'heure, immoler un sentiment qui m'est bien cher à votre
volonté; maintenant j'ai un devoir, celui de ne jamais vous oublier.
--Je ne vous demande ni reconnaissance ni souvenir, monsieur, lui
répondit la jeune femme; mon mari et moi nous avions contracté une dette
envers vous, nous l'acquittons en honnêtes commerçants que nous sommes,
et c'est tout. Ce dont vous devriez vous souvenir en ce moment,
monsieur, c'est que chaque seconde qui s'écoule ajoute aux difficultés
de votre évasion. Partez donc et partez vite.
Alexandra avait mis une froideur calculée dans ces paroles; mais le
calme qu'elle affectait était loin de s'étendre à son âme. Ses yeux
suivirent le pope et son compagnon qui s'éloignaient; ils avaient
disparu dans le fouillis des piliers qu'elle regardait encore. Alors,
elle revint à l'image de la Vierge, où elle s'agenouilla de nouveau et
où cette fois sa prière fut assez ardente pour absorber toutes les
facultés de son coeur et de son cerveau.
Quand il lui sembla que le proscrit avait eu le temps de quitter
Saint-Isaac, elle songea à sortir à son tour. Ce fut avec une angoisse
poignante qu'elle poussa la porte qui conduisait à l'extérieur. Le
portail était désert, elle n'aperçut aucune des figures sinistres
qu'elle s'attendait à y rencontrer. Tranquillisée, elle reprit le chemin
de sa maison; mais au moment où elle débouchait sur la Tverskaïa, son
attention fut attirée par un grand mouvement d'hommes, de femmes et
d'enfants se précipitant dans la direction d'un groupe que l'on voyait à
quelque distance. Une appréhension terrible traversa son esprit, elle
s'avança à son tour: cet objet de la curiosité de la foule, c'était un
homme vêtu d'habits ecclésiastiques que des soldats entraînaient.
Le coup fut d'autant plus violent qu'il était plus inattendu. La
tranquillité des rues qu'elle avait traversées avait confirmé Alexandra
dans cette conviction que son protégé n'avait plus rien à craindre.
Incapable de soutenir ce douloureux spectacle, elle, s'enfuit éperdue,
tellement troublée qu'elle ne retrouvait plus son chemin.
Une exclamation poussée par un vieillard que, dans sa marche rapide,
elle avait heurté en passant, lui fit relever la tête; elle se trouvait
en face du pope, dont elle avait si largement payé le concours; le
prêtre causait familièrement avec le soldat de la police qu'elle avait
entendu appeler Dmitri; à cette preuve irrécusable de sa trahison, elle
ne fut plus la maîtresse de contenir son indignation:
--Fils de Judas, lui cria-t-elle, deux fois déjà tu as reçu le prix du
sang, mais la troisième récompense de ton infamie, c'est l'enfer qui te
la réserve!
--Moins de bruit, femme, répondit le pope avec un dédaigneux sourire et
en caressant sa barbe blanche, les passants pourraient l'entendre, et si
tu gardes un reste de pudeur, tu aurais à rougir de la violence de ton
amour pour ce jeune homme. J'avais juré de lui donner un déguisement et
de le conduire hors des portes, j'ai tenu mon serment. Mais, avant de
t'engager ma foi, je l'avais donnée à notre père, le tsar, que Dieu
conserve; je lui ai livré son ennemi, sa bénédiction est sur moi.
Alexandra n'en écouta pas davantage. Confondue de l'impudence de cet
homme, atterrée par une supposition contre laquelle son orgueil ne se
révoltait pas moins que sa vertu, elle rentra chez elle, en proie à une
fièvre si violente, qu'elle dut se mettre au lit en y arrivant.
Le repos de la nuit eut raison de l'accablement physique qui avait été
la conséquence des cruelles secousses de la veille; mais aux multiples
émotions qui l'avaient agitée succéda bientôt un malaise moral dont elle
ne devait pus se débarrasser aussi aisément.
Les deux locataires de la cage d'or furent à ce moment aussi malheureux
l'un que l'autre.