Le shah à Paris

Nous avons, dans notre dernier numéro, raconté l'arrivée du shah de

Perse à Paris, et nous l'avons conduit jusqu'à l'hôtel de la présidence

du Corps législatif, où des appartements lui avaient été préparés au

rez-de-chaussée, qu'il occupe. Les personnages divers de sa suite sont

logés au premier étage. Quant à ses parents, ils habitent l'hôtel du

ministère des affaires étrangères.

Le lendemain de son arrivée, après une nuit de repos, le shah a fait

connaissance avec la ville. Il est sorti l'après-midi, dans une voiture

à quatre chevaux, attelée à la Daumont. Il était très-simplement mis. Il

portait, avec, le bonnet persan, sans l'aigrette, une redingote noire et

des lunettes d'or. Mais de diamants, pas l'ombre. Trois piqueurs

allaient devant; trois calèches suivaient.

Il a ainsi parcouru les boulevards, excitant partout sur son passage la

curiosité de la foule. Puis il s'est rendu au Jardin d'acclimatation, où

il a été reçu par M. Geoffroy Saint-Hilaire et le personnel de

l'administration. Il a fait à pied tout le tour du jardin, adressant

maintes questions aussitôt traduites ainsi que leurs réponses par son

interprète, et s'arrêtant avec un vif intérêt devant les animaux de

haute vénerie. Rien d'étonnant à cela. On sait que le shah est, lui

aussi, un fort chasseur devant l'Éternel. Ses chasses en Perse sont

légendaires. L'aquarium l'a de même longtemps retenu, si bien qu'il

n'est rentré qu'assez tard à l'hôtel du Corps législatif. Tel est

l'emploi de la première journée qu'il a passée dans la capitale de la

France. Quelques chroniqueurs le font bien encore, à la nuit close et en

compagnie de son frère, de son grand-vizir et de son aide de camp,

courir les rues en manteau couleur de murailles; mais je soupçonne

qu'ils n'ont voulu, en risquant le fait, qu'amener un rapprochement qui

leur permit de faire montre de leur érudition. Dès lors, cela allait de

soi: Paris, Bagdad; Nassr-ed-Din, Haroun-al-Raschid et Giafar, son

vizir, de plus son confident et son grand ami, ce qui ne l'a pas empêché

un peu plus tard de lui faire couper la tête. Laissons-là les contes de

la sultane et rentrons dans la réalité, tout au moins dans la

vraisemblance. En prévision des fatigues du lendemain, j'entends de la

fête de Versailles, je suis porté à croire que le shah a préféré se

coucher comme un simple mortel, et j'ajoute qu'il a bien fait.

Quand je dis comme un simple mortel, ce n'est pas tout à fait exact.

Aucun des actes de la vie intime d'un roi, et surtout d'un roi de Perse,

ne peut s'accomplir aussi simplement que cela. Il suffira, pour

s'édifier à ce sujet, de jeter un coup d'oeil sur la huitième page des

dessins que renferme ce numéro. Il y a dans cette page quatre croquis,

dont l'un représenté précisément le shah dans sa chambre à coucher.

Chambre magnifiquement décorée, comme on peut penser. Mais la chose

importante, c'est le lit. Il est élevé sur une estrade de deux marches

recouvertes de velours grenat, et présente la forme de deux cornes

d'abondance se réunissant par la base. Deux candélabres énormes sont

placés à la tête et au pied, et un dais, composé de tentures de velours

grenat également, et brodées d'or, le couronne. Un petit escabeau placé

sur la seconde marche de l'estrade permet au shah d'enjamber le lit.

C'est là qu'il repose, mais non pas comme vous et moi, fermant les yeux

et autant que possible ne faisant qu'un somme, après avoir soufflé sa

bougie. Le sommeil du shah est intermittent. De temps à autre son

grand-vizir, ou quelque autre dignitaire descend du premier étage pour

lui communiquer une nouvelle; ou bien encore il se réveille pour manger

une orange que s'empresse de lui présenter quelqu'un des familiers qui

passent la nuit dans sa chambre. Deux d'entre eux doivent constamment

l'éventer avec la main lorsqu'il repose, et grimpent sur le lit pour

accomplir leur mission qu'ils n'interrompent que pendant que le shah

reçoit une communication ou suce une orange. Il en mange ainsi cinq ou

six chaque nuit. Il y en a toujours dans sa chambre une pleine corbeille

posée sur une table d'ébène incrustée d'or, où se trouvent également une

assiette de macarons, un verre d'eau, ses lunettes et quelques journaux

que son médecin, le docteur Tholozan, lui lit tous les matins en venant

prendre de ses nouvelles. Après quoi le shah procède à sa toilette, ou

plutôt on procède à la toilette du shah. L'opération a lieu dans un

boudoir entièrement tendu de satin bleu broché, et meublé d'une toilette

avec deux cuvettes à l'anglaise, d'un grand divan et d'un fauteuil,

canne et bois noir, très-léger, profond, avec dossier plein. Notre

dessin représente le shah qu'est en train de raser son barbier,

accompagné de deux aides. Il est vêtu d'une espèce de stambouline,

tunique à petits plis, de couleur grise et bordée de fourrures. Il y a

aussi le bain. Celui dont use le shah est l'ancien bain du duc de Morny,

en marbre blanc, avec tapis de cordes. La baignoire, établie au milieu

de la pièce, dont la seconde moitié est surélevée, a la forme d'une

tourelle, ou plutôt d'une grande margelle de puits, que traversent deux

cordes destinées à servir de points d'appui. Au-dessus il y a aussi un

petit trapèze dont l'usage ne demande pas d'explications. Le shah prend

son bain à une température très-élevée. Il y entre, tête nue, habillé de

mousseline blanche, causant avec une douzaine de ses familiers qui sont

là pour le distraire, mais qui, n'était le respect, riraient souvent

jaune, j'imagine, vu la température élevée du lieu. Cependant l'appétit

est venu et l'heure du déjeuner approche. Nassr-ed-Din est servi dans

son salon particulier et mange seul. Les mets sont préparés à la

française par un chef français; toutefois ce sont des cuisiniers persans

qui préparent les mets spéciaux, riz en pilaco, en bouillie et au gras,

petits poissons au safran, etc. Le shah mange les mets français avec une

fourchette, et les mets nationaux avec ses doigts, les doigts de la main

droite, que pour cette raison il plonge à chaque instant dans un

aiguière placée à côté de lui et qu'il présente ensuite à un domestique

chargé de la lui essuyer. Il aime beaucoup les fruits: les oranges, les

pêches, surtout les cerises, et cela se comprend. Ce qui se comprend

moins, c'est sa façon de manger ces dernières: trempées dans le sel. Le

café et le thé sont servis par le _cafedgi_, sorte d'échanson ayant rang

à la cour. Ce fonctionnaire porte une robe en cachemire à fond violet, à

palmes rouge et or. Deux domestiques sont attachés à sa personne. Quant

à lui, il ne sert que le roi. Mais, assez regardé par dessus le mur de

la vie privée du shah! Otons l'échelle.

C'est en voiture que Nassr-ed-Din s'est rendu à Versailles, le mardi,

surlendemain de son arrivée. Il a successivement rendu visite au

président de l'Assemblée et au président de la République, avec lequel,

toujours en voiture, il s'est ensuite promené dans le parc, pendant que

jouaient les grandes eaux. A sept heures a eu lieu le dîner de gala,

dîner d'hommes. Notre deuxième dessin représente l'aspect de la galerie

des Glaces au moment de l'entrée des convives, au nombre de cent

cinquante, tous appartenant au monde officiel. La salle des Glaces ne

contenait pas moins de quinze lustres garnis de deux mille cinq cents

bougies, dont l'effet était éblouissant.

Cette splendide galerie mesure 73 mètres de longueur, sur 10 de largeur

et 13 de hauteur. Elle est éclairée par dix-sept croisées en arcades,

ayant vue sur le jardin, et auxquelles répondent, en face, dix-sept

arcades peintes remplies de glaces, d'où lui est venu son nom. Les

fenêtres et les arcades sont séparées, de chaque côté, par vingt-quatre

pilastres à bases et à chapiteaux dorés. Le plafond est merveilleux. Il

est divisé en vingt-cinq compartiments, dont les peintures, la plupart

composées par Le Brun, rappellent les événements historiques du règne de

Louis XIV. Au-dessous des tableaux sont des inscriptions attribuées à

Boileau et à Racine. C'est dans cette galerie que l'ambassadeur de Perse

fut reçu par Louis XIV, il y aura bientôt deux cents ans, et c'est à

cause de ce souvenir historique qu'elle avait été choisie pour y

recevoir le shah.

La fête de nuit a eu lieu sur le bassin de Neptune, entouré d'un double

cercle de feux. La pelouse, les arbres, les fontaines, l'allée qui mène

au château, l'horizon, tout resplendissait. En face du bassin, adossée

au mur du boulevard de la Reine, s'élevait la tribune d'honneur, pour le

shah et les invités officiels, dominant la tribune réservée aux

personnes munies de cartes; Quant à la foule des curieux, elle se

pressait, compacte, dans les allées latérales du bassin et les allées

avoisinantes. Vers dix heures, grand mouvement dans cette foule.

L'orchestre attaque l'hymne persan, auquel répondent dans les

profondeurs du parc des fanfares de cors. C'est le shah qui arrive.

Aussitôt des gerbes de feu partent de tous les coins du bassin, des

fusées tracent leurs sillons d'or dans le ciel, où montent et éclatent

en même temps des bombes multicolores. Puis, une sorte d'écusson

lumineux se détache de la fumée, portant les armes de la Perse, le lion

entouré des rayons du soleil. Finalement, bouquet monstre et feux de

Bengale. C'est le signal du départ. Le shah est revenu à Paris, comme on

le voit dans notre troisième dessin, en voiture, avec une escorte de

cuirassiers portant des torches et galopant aux portières.

Mercredi, réception au palais Bourbon du corps diplomatique, le nonce en

tête, et visite à l'Hôtel des Invalides, où le gouverneur, M. le général

de Martimprey, a reçu le roi sur le perron de la chapelle.

Nassr-ed-Din ne pouvait manquer de visiter le tombeau de l'empereur

Napoléon qui est, avec Pierre le Grand et Charles XII, un de ses grands

héros: «A la bonne heure, se plaît-il à dire, voilà des hommes!» Il les

envie et, d'un peu loin il est vrai, il s'est efforcé de marcher sur

leurs traces. C'est un batailleur aussi, comme c'est un chasseur. S'il a

forcé des cerfs, il a aussi forcé des villes. Héral, entre autres, d'où

son surnom: _le Victorieux_. On comprendra donc facilement son émotion

lorsqu'il descendit dans la crypte, et lorsqu'il visita le reliquaire,

surtout lorsqu'il tint dans ses mains l'épée d'Austerlitz et le petit

chapeau d'Eylau. C'est le sujet de notre premier dessin. La visite s'est

terminée par une promenade à travers les salles et les cours du musée

d'artillerie.

Le lendemain, jeudi, le shah assistait à la grande revue de Longchamps,

passée en son honneur, et à trois heures précises, il arrivait à la

porte de Madrid, où il se rencontrait avec le maréchal de Mac-Mahon, que

suivait le plus brillant cortège. Le shah est réputé pour son

exactitude, «cette politesse des rois». Une fois pourtant il y manqua,

mais il n'en faut accuser que l'étiquette persane, très-sévère sur plus

d'un point. Elle défend, par exemple, de rappeler au souverain qu'on

l'attend, ou de le réveiller si par hasard il s'endort. Or, un soir,

lors de sa visite à Saint-Pétersbourg, il devait rencontrer Alexandre II

au grand bal de l'assemblée de la noblesse. L'empereur ne _faillit pas

attendre_, il attendit réellement pendant plus de vingt minutes. Le shah

s'était endormi avant le bal et personne n'avait osé le réveiller.

Heureusement il n'avait pas eu à céder aux sollicitations du sommeil

avant de quitter le palais Bourbon, si bien qu'à trois heures il

descendait de voiture à la porte de Madrid, comme je l'ai dit, et

sautait sur son cheval barbe Ek-Bolh, couvert d'un harnachement aussi

étincelant de pierreries que l'uniforme de son cavalier. Le shah avait,

en effet, revêtu son costume d'apparat. La poitrine, le col ruisselaient

de diamants. Une ceinture de rubis, d'émeraudes et d'autres pierres le

serrait à la taille. A cette ceinture qui, d'après la trésorerie de la

cour de Perse, vaut à elle seule un million, était suspendu un

cimeterre, dont le fourreau est un chef-d'oeuvre de joaillerie. On le

croirait fait d'un seul diamant tant les pierres qui le composent sont

de la plus parfaite sertissure. C'est ainsi que le shah, comme le montre

notre quatrième dessin, est arrivé sur le terrain de Bagatelle, et qu'il

a parcouru assez rapidement deux des lignes de bataille; puis il est

allé prendre place à l'ancienne tribune impériale, entre le président de

l'Assemblée et le vice-président du Conseil. Les députés occupaient la

tribune de droite; le Conseil municipal celle de gauche. Quant au

maréchal de Mac-Mahon, c'est sur la pelouse, en face de la tribune,

qu'il s'était placé. Alors le défilé a eu lieu au milieu des

applaudissements de la foule énorme que ce spectacle imposant avait

attiré au bois de Boulogne. Notons que l'infanterie de marine et les

cuirassiers ont eu un succès exceptionnel. A six heures et demie, le

défilé était terminé, et le shah remontait en voiture pour rentrer au

palais Bourbon.

Vendredi, visite au Diorama, et le soir représentation au cirque des

Champs-Elysées, que l'on avait transformé ce soir-là en une vaste

corbeille de fleurs, émaillée de toilettes charmantes. Rien de

particulier à noter sinon que le shah s'est beaucoup amusé des

intermèdes plaisants des clowns, et qu'il a paru suivre avec une

certaine anxiété les exercices vertigineux des gymnasiarques. En sortant

du cirque à dix heures, il s'est rendu au Louvre, à la galerie des

Antiques, dans laquelle il est entré par la porte située sous le

pavillon d'Apollon. La promenade s'est faite à la lueur des torches. Le

shah s'est longuement arrêté devant certaines statues: _la Melpomène, le

Rhin, la Vénus de Milo_, près de laquelle un fauteuil lui avait été

préparé. Il ne s'est retiré qu'à près de minuit. Le lendemain, samedi,

c'est l'école des Mines, la Bibliothèque nationale et l'église de

Notre-Dame que le shah a visitées. Le soir, il s'est rendu à l'Opéra.

Notre septième dessin donnera au lecteur une idée de la magnificence qui

a été déployée par la direction à cette représentation de gala. Il

représente la loge d'honneur, composée des cinq premières loges de face

que l'on avait, pour la circonstance, converties en une seule et dans

laquelle prirent place, avec le shah et ses dignitaires, le maréchal de

Mac-Mahon et les hauts fonctionnaires de la République. Un buste

colossal de Nassr-ed-Din, entouré de fleurs, avait été dressé au fond

d'une arcade dans le salon réservé précédant la loge. Voici le programme

de la représentation: Ouverture de _la Muette de Portici_, le troisième

acte de la _Juive_, le deuxième de _Coppelia, marche nationale persane_,

et fragment du premier acte de _la Source_.

Le shah a surtout goûté le ballet de la Tour enchantée, dans la _Juive_,

et a exprimé plusieurs fois le plaisir que lui causaient les pirouettes

et les jetés-battus des premiers sujets. À onze heures, la fête était

terminée et tout y avait marché à la satisfaction générale. Celle du

lendemain eut une fin moins heureuse, à cause du vent qui soufflait avec

violence dès le matin. Elle devait consister, comme on sait, en une

illumination des principaux monuments de Paris, auxquels la bourrasque

n'a pas permis de rester un instant éclairés; en un feu d'artifice tiré

sur la Seine et en une retraite monstre aux flambeaux. Le centre de la

fête était le Trocadéro, sur l'esplanade duquel, au sommet du grand

escalier, on avait construit un immense pavillon couvert, avec grand

salon, salle de repos, buffet, etc., le tout orné de tentures de soie,

de glaces et de fleurs. De chaque côté de ce pavillon s'élevaient des

tribunes destinées au corps diplomatique, aux députés et aux principaux

fonctionnaires. Le reste de l'esplanade était garni de gradins et de

chaises pour le public. Le shah est arrivé à la tribune réservée à neuf

heures et demie, avec une suite des plus nombreuses. Aussitôt des feux

de Bengale rouges, verts et blancs, ont éclairé de leurs lueurs

éclatantes les flots de population qui se pressaient le long des

pelouses. Puis des soleils ont été allumés sur la Seine et des bombes

aux mille couleurs ont éclaté dans l'air. Au même instant on entendait

les premières notes de la retraite qui se formait en colonne sur le quai

de Billy, et se disposait à monter par une des allées de côté sur la

place du Trocadéro. Des pelotons de fantassins, armés de torches ou de

lances surmontées de lanternes, séparaient les tambours et les musiques,

et si le vent n'avait pas éteint un grand nombre de ces torches, le

tableau eut été d'un très-grand effet. La foule était immense dans le

Champ-de-Mars; elle était moins grande sur le Trocadéro, la pluie et le

vent ayant chassé beaucoup de curieux et surtout de curieuses en

toilette. Mais tout le monde se foulait aux Champs-Elysées et sur la

place de la Concorde, dont l'éclatante illumination a duré jusqu'à

minuit. Le shah est rentré à onze heures et demie par l'avenue d'Antin.

Au moment où il arrivait au palais de la rue de l'Université, la façade

du Corps législatif s'est soudainement éclairée de feux de Bengale verts

et rouges, qui ont été les derniers de la journée.

L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873 · 第 9 / 23 题