FRANCE.

L'Assemblée nationale nous a donné à deux reprises, pendant le cours de

cette semaine, le spectacle de ces scènes tumultueuses qui se

reproduisent trop souvent dans son sein. La première fois, la tempête a

éclaté à propos d'observations présentées au sujet du procès-verbal; la

seconde à propos d'une allocution adressée à l'Assemblée par son

président, M. Buffet, à la suite de la revue, passée la veille, des

troupes de la garnison de Paris, et dans laquelle il avait, au gré de la

gauche, commis une injustice en n'associant pas le nom de M. Thiers à

ceux des réorganisateurs de l'armée dont il avait fait l'éloge. Ces deux

incidents ont à eux seuls rempli deux séances entières pendant

lesquelles les récriminations, les apostrophes, les injures même se sont

échangées d'un côté à l'autre de la salle des séances avec une violence

qui faisait ressembler la réunion à un club bien plus qu'à une assemblée

politique; ils ont fourni à M. Gambetta l'occasion d'expliquer ce qu'il

entendait par ces «nouvelles couches sociales» dont il annonçait naguère

l'avènement. Le discours de M. Gambetta, conçu avec une grande habileté,

a été développé par lui avec une éloquence que faisait ressortir une

intention de modération évidente; malheureusement l'orateur de la

gauche, malgré son art à modifier l'expression de sa pensée suivant les

circonstances et le milieu où il se trouve, nous a appris depuis

longtemps qu'il y a loin des actes aux paroles; sa sagesse apparente

d'aujourd'hui ne réussira pas à faire oublier son attitude d'hier.

Une troisième tempête a été soulevée le lendemain, à propos de la

prorogation de l'Assemblée et de la nomination de la commission de

permanence, par le dépôt fait par le ministre de la justice d'un projet

de loi donnant le pouvoir à cette commission d'exercer, pendant les

vacances, le droit qui est attribué à l'Assemblée elle-même, par

l'article 2 de la toi du 20 mai 1819. La droite a fort approuvé ce

projet que la gauche au contraire a qualifié de «monstruosité». La

bataille ne peut manquer de recommencer lorsque viendra en discussion

l'article unique du projet, dont voici, en attendant, l'exposé des

motifs:

Aux termes de la loi du 20 mai 1819 (article 2) et du décret du 11 août

1818, les délits d'offense envers l'Assemblée nationale, par voie de

publication, ne peuvent être poursuivis qu'après une autorisation

préalable donnée par l'Assemblée elle-même.

Les dispositions sont toujours en vigueur et vous en avez fait

application, notamment le 17 février 1872, en autorisant des poursuites

contre plusieurs journaux. Nous venons vous proposer de les compléter

par une disposition additionnelle.

Quand l'Assemblée s'ajourne à un terme assez éloigné, on ne saurait

évidemment songer à la rappeler pour lui demander une autorisation de

poursuites; attendre son retour serait, dans bien des cas, compromettre

la poursuite et assurer aux auteurs des délits une impunité regrettable.

D'un autre côté la commission de permanence, réduite actuellement à une

simple mission de surveillance, n'a qu'un droit, celui de convoquer

l'Assemblée lorsque la gravité exceptionnelle des circonstances semble

l'exiger. Il ne lui appartient pas de se substituer à l'Assemblée et

d'autoriser des poursuites.

C'est cette situation qu'a pour but de changer le projet de loi que nous

présentons.

Il importe plus que jamais de protéger efficacement la représentation

nationale contre les attaques dont elle peut être l'objet, et de faire

respecter sans faiblesse les droits et l'autorité de l'Assemblée.

Après ces séances agitées, l'Assemblée est revenue au calme en abordant

la discussion d'une loi qui restera comme une des oeuvres les plus

utiles et les plus patriotiques qu'elle laissera après elle. La

réorganisation de l'armée est une de ces questions devant lesquelles on

est heureux de voir les divisions des partis disparaître pour faire

place à la seule préoccupation du bien du pays et au désir patriotique

de travailler à sa régénération.

On sait que nos désastres dans la dernière guerre ont surtout tenu à

deux causes: la mauvaise organisation des services administratifs de nos

armées et la lenteur de leur formation; l'armée allemande, au contraire,

très-rapidement mobilisable, a dû principalement ses succès à la

rapidité avec laquelle elle a pu se jeter, avec des corps complètement

organisés dès les premiers jours de la campagne, sur des divisions qui,

de notre côté, étaient à peine en voie de formation.

Cette supériorité de l'Allemagne tient, outre autres causes, à la

différence fondamentale que présente son organisation militaire avec la

nôtre; chez elle, l'armée est divisée en parties correspondant aux

divisions territoriales et possédant chacune son administration, son

matériel et tous ses services réunis à l'endroit même où elle se trouve

en temps de paix; chez nous, au contraire, les régiments sont répartis

arbitrairement sur toute la surface du territoire; ils sont alimentés en

matériel par des magasins centraux en petit nombre et en hommes par des

dépôts où doivent se rendre les réserves rappelées en temps de guerre et

qui sont quelquefois situés à de très-grandes distances des points où

l'armée doit opérer. Au moment de la guerre, par exemple, on a vu des

hommes rappelés sous les drapeaux, et qui se trouvaient en Alsace ou aux

environs, être obligés de passer d'abord par le dépôt de leur régiment,

situé dans une ville du Midi, pour retourner ensuite à la frontière d'où

ils étaient partis; on conçoit sans peine le désordre et les lenteurs

qu'amènent de pareilles allées et venues lorsqu'elles se produisent en

tous sens d'un bout du territoire à l'autre.

Sans copier servilement l'organisation prussienne, dont certaines

parties ne s'adapteraient pas à notre régime politique, la commission a

adopté un système qui s'en rapproche et qui, tout en conservant le

principe de centralisation qui fait la base de nos institutions,

assurera néanmoins la rapidité du passage de nos armées du pied de paix

au pied de guerre. Désormais, le territoire de la France sera divisé en

un certain nombre de régions à chacune desquelles correspondra un corps

d'armée qui y tiendra garnison et qui, en cas de guerre, puisera dans la

région même le complément d'hommes qui lui sera nécessaire pour

compléter son effectif. En temps ordinaire, l'armée continuera, comme à

présent, à se recruter sur toute l'étendue du territoire, mais au moment

de la guerre, elle se recrutera sur place, de telle sorte que, tout en

conservant une armée homogène, on acquerra, au point de vue de la

mobilisation, l'avantage d'une rapidité à peu près aussi grande que

celle des corps d'armée allemands. De plus, chaque région possédera des

magasins généraux d'approvisionnement contenant tous les objets

nécessaires à l'armement et à l'équipement complets du corps d'armée, et

sera placée, sous le commandement d'un général assumant sur lui seul la

responsabilité de l'armement, de l'entretien et de l'approvisionnement.

Tel est, résumé en quelques mots, le système nouveau qui, de l'aveu de

tous les hommes spéciaux, présentera sur l'ancienne organisation des

avantages incalculables. L'Assemblée s'y est ralliée à la presque

unanimité, et malgré les critiques de détail présentées par quelques

membres, son adoption à une très-grande majorité n'est, pas douteuse.

L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873 · 第 3 / 23 题