dans mon amour mêmes, qu'il m'enlèvera, si je soumets mon esprit à le
reconnaître! s'écria lord Ewald.
--Qu'importe, s'il assure la RÉALITÉ de votre rêve? dit Edison. Et qui
donc est libre?--Les Anges de la vieille légende, peut-être! Et, seuls,
ils peuvent avoir conquis le titre de libres, en effet! car ils sont
délivrés, enfin, de la Tentation... ayant vu l'abîme où sont tombés
ceux-là qui ont voulu penser.
Les deux interlocuteurs se regardèrent en silence à cette parole.
--Si je comprends bien, reprit lord Ewald avec stupeur, il faudrait que,
_moi-même,_ j'apprisse _la partie_ de mes questions et de mes réponses?
--Ne pourrez-vous donc les modifier, _comme dans la vie,_ aussi
ingénieusement que vous le voudrez,--de manière, toutefois, à ce que la
réponse attendue s'y adapte?... En vérité, _tout, je vous assure, peut,
absolument, répondre à tout_: c'est le grand kaléïdoscope des mots
humains. Étant donnés la couleur et le ton d'un sujet dans l'esprit,
n'importe quel vocable peut toujours s'y adapter en un sens quelconque,
dans l'éternel _à peu près_ de l'existence et des conversations
humaines.--Il est tant de mots vagues, suggestifs, d'une élasticité
intellectuelle si étrange! et dont le charme et la profondeur dépendent,
simplement, de _ce à quoi ils répondent_!
Un exemple: je suppose qu'une parole solitaire... le mot «_déjà!_» soit
le mot que _devra_ prononcer,--en tel instant,--l'Andréïde. Je prends ce
seul mot, au lieu de n'importe quelle phrase. Vous attendez cette
parole, qui sera dite avec la voix douce et grave de Miss Alicia Clary
et accompagnée de son plus beau regard perdu en vos yeux.
Ah! songez à combien de questions ou de pensées ce seul mot peut
répondre magnifiquement! Ce sera donc à vous d'en créer la profondeur et
la beauté _dans votre question même_.
C'est ce que vous essayez de faire, dans la vie, avec la vivante:
seulement, lorsque c'est ce même mot que vous en attendez, en telle
circonstance où il serait d'une si noble harmonie avec votre pensée que
vous voudriez pouvoir le _souffler_, pour ainsi dire, à cette femme,
JAMAIS celle-ci ne le prononce. Ce sera TOUJOURS une dissonance amère,
_une autre parole, enfin_, que son naturel judicieux lui dictera, pour
vous serrer le coeur.
Eh bien, avec l'Alicia-future, l'Alicia réelle, l'Alicia de votre âme,
vous ne subirez plus ces stériles ennuis... Ce sera bien la parole
_attendue_--et dont la beauté dépendra de votre suggestion
même,--qu'elle répondra! Sa «conscience» ne sera plus la négation de la
vôtre, mais deviendra la semblance d'âme que préférera votre mélancolie.
Vous pourrez évoquer en elle la présence radieuse _de votre seul amour_,
sans redouter, cette fois, qu'elle démente votre songe! Ses paroles ne
décevront jamais votre espérance! Elles seront toujours aussi
sublimes... que votre inspiration saura les susciter. Ici, vous n'aurez
du moins pas à craindre d'être incompris, comme avec la vivante: vous
aurez seulement à prendre attention au temps gravé entre les paroles. Il
vous sera même inutile d'articuler, vous-même, des paroles! Les siennes
répondront à vos pensées, à vos silences.
--Ah! si c'est, _à ce point_, une comédie que vous me proposez de jouer
perpétuellement, répondit lord Ewald, c'est une offre à laquelle je ne
puis que me refuser,--je dois vous le déclarer.
II
Rien de nouveau sous le soleil
Et j'ai reconnu que _cela même_ était une vanité.
L'ECCLÉSIASTE.
Edison, à ce mot, posa sur la table, auprès de l'Andréïde, l'instrument
lumineux qui suffisait à l'autopsie de sa créature, et relevant le
front:
--Une comédie, mon cher lord? dit-il: mais, est-ce que vous ne consentez
pas à la jouer toujours avec l'original, puisque, d'après vos
confidences mêmes, vous ne pouvez que lui cacher ou lui taire à jamais
votre arrière-pensée, par politesse?
Oh! qui donc serait assez étrange, sous le soleil, pour essayer de
s'imaginer qu'il ne joue pas la comédie jusqu'à la mort? Ceux-là seuls
qui ne savent pas leurs rôles prétendent le contraire. Tout le monde la
joue! forcément! Et chacun avec soi-même. Être sincère? Voilà le seul
rêve tout à fait irréalisable. Sincère! Comment serait-ce possible,
puisqu'on ne sait rien? puisque personne n'est, vraiment, persuadé de
rien! puisque l'on ne se connaît pas soi-même?--L'on voudrait convaincre
son prochain que l'on est, soi-même, convaincu d'une chose--(alors que,
dans la conscience mal étouffée, l'on entend, l'on voit, l'on sent le
douteux de cette même chose)!--Et pourquoi? Pour se magnifier d'une foi
d'ailleurs toute fictive, dont personne n'est dupe une seconde et que
l'interlocuteur ne feint d'admettre... qu'afin qu'il lui soit rendu la
pareille tout à l'heure. Comédie, vous dis-je. Mais si l'on _pouvait_
être sincère, aucune société ne durerait une heure,--chacun passant
l'existence à se donner de perpétuels démentis, vous le savez! Je défie
l'homme le plus franc d'être sincère une minute sans se faire casser la
figure ou se trouver dans la nécessité de la briser à ses semblables.
Encore une fois, que savons-nous, pour oser émettre une opinion sur quoi
que ce soit qui ne soit pas _relative_ à mille influences de siècle, de
milieux, de dispositions d'esprit, etc.--En amour? Ah! si deux amants
pouvaient jamais se voir _réellement, tels qu'ils sont_, et savoir,
réellement, ce qu'ils pensent _ainsi que la façon dont ils sont conçus
l'un par l'autre_, leur passion s'envolerait à la minute! Heureusement
pour eux ils oublient toujours cette loi physique inéluctable: «deux
atomes ne peuvent se toucher.» Et ils ne se pénètrent que dans cette
infinie illusion de leur rêve, incarnée dans l'enfant, et dont se
perpétue la race humaine.
Sans l'illusion, tout périt. On ne l'évite pas. L'illusion, c'est la
lumière! Regardez le ciel au-dessus des couches atmosphériques de la
terre, à quatre ou cinq lieues, seulement, d'élévation: vous voyez un
abîme couleur d'encre, parsemé de tisons rouges de nul éclat. Ce sont
donc les nuages, symboles de l'Illusion, qui nous font la Lumière! Sans
eux, les Ténèbres. Notre ciel joue donc lui-même la comédie de la
Lumière--et nous devons nous régler sur son exemple sacré.
Quant aux amants, dès qu'ils _croient_ seulement se connaître, ils ne
demeurent plus attachés l'un à l'autre que par l'habitude. Ils tiennent
à la somme de leurs êtres et de leurs imaginations dont ils se sont
réciproquement imbus; ils tiennent au fantôme qu'ils ont conçu, l'un
d'après l'autre, en eux-mêmes, ces étrangers éternels! mais ils ne
tiennent plus l'un à l'autre _tels qu'ils se sont reconnus
être,_--Comédie inévitable! vous dis-je. Et quant à celle que vous
aimez, puisque ce n'est qu'une comédienne, puisqu'elle n'est digne
d'admiration pour vous que lorsqu'elle «joue la comédie» et qu'elle ne
vous charme, absolument, que dans ces instants-là,--que pouvez-vous
demander de mieux que son andréïde, laquelle ne sera que ces instants
figés par un grand sortilège?
--C'est fort spécieux, dit tristement le jeune homme. Mais... entendre
toujours les mêmes paroles! les voir toujours accompagnées de la même
expression, fût-elle admirable!--Je crois que cette comédie me semblera
bien vite... monotone.
--J'affirme, répondit Edison, qu'entre deux êtres qui s'aiment toute
nouveauté d'aspect ne peut qu'entraîner la diminution du prestige,
altérer la passion, faire envoler le rêve. De là ces rapides satiétés
des amants, lorsqu'ils s'aperçoivent, ou croient s'apercevoir, à la
longue, de leur vraie nature réciproque, dégagée des voiles artificiels
dont chacun d'eux se parait pour plaire à l'autre. Ce n'est même qu'une
_différence_ d'avec leur rêve qu'ils constatent encore, ici! Et elle
suffit pour qu'ils en arrivent souvent au dégoût et à la haine.
Pourquoi?
Parce que si l'on a trouvé sa joie dans une seule manière de se
concevoir, ce que l'on veut, au fond de son âme, c'est la conserver sans
ombre, telle qu'elle est, sans l'augmenter ni la diminuer; car le mieux
est l'ennemi du bien--_et ce n'est que la nouveauté qui nous
désenchante._
--Oui, c'est vrai! murmura lord Ewald, avec un pensif sourire.
--Eh bien! l'Andréïde, avons-nous dit, n'est que les premières heures de
l'Amour immobilisées,--l'heure de l'Idéal à jamais faite prisonnière: et
vous vous plaignez déjà de ce qu'elle ne pourra plus rouvrir ses
inconstantes ailes pour vous quitter encore! O nature humaine!
--Songez, aussi, répondit lord Ewald en souriant, que cet agrégat de
merveilles, étendu sur ce marbre, n'est qu'un assemblage vain et mort de
substances sans conscience de leur cohésion ni du prodige futur qui doit
s'en dégager.
Vous pourrez troubler mes yeux, mes sens et mon esprit par cette magique
vision: mais pourrai-je oublier, moi, qu'elle n'est qu'impersonnelle?
Comment aimer zéro? me crie, froidement, ma conscience.
Edison regarda l'Anglais.
--Je vous ai démontré, répondit-il, que dans l'Amour-passion, tout
n'était que vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur
mirage,--Aimer zéro, dites-vous? Encore une fois, qu'importe, si vous
êtes l'unité placée devant ce zéro, comme vous l'êtes, d'ores et déjà,
devant tous les zéros de la vie--et si c'est, enfin, le seul qui ne vous
désenchante ni ne vous trahisse?
Toute idée de possession n'est-elle donc pas éteinte et morte en votre
coeur?--Je ne vous offre, et je l'ai bien spécifié, qu'une
transfiguration de votre belle vivante,--c'est-à-dire ce que vous avez
demandé en vous écriant: «Qui m'ôtera cette âme de ce corps!» Et voici
que, déjà, vous redoutez, à l'avance, la monotonie de votre propre voeu
réalisé. Vous voulez, maintenant, que l'Ombre soit aussi changeante que
la Réalité!--Eh bien! je vais vous prouver, à l'instant, jusqu'à
l'évidence la plus incontestable, que c'est vous-même, ici, _qui
essuyez, cette fois, de vous faire illusion,_ car vous ne pouvez pas
ignorer, mon cher lord, que la _Réalité_, elle-même, n'est pas aussi
riche en mobilités, en nouveautés, ni en diversités que vous vous
efforcez de le croire! Je vais vous rappeler que le langage du bonheur
dans l'Amour, ainsi que ses expressions sur les traits mortels, ne sont
pas aussi variés _qu'un secret désir de garder, quand même, votre déjà
pensif désespoir_, vous inspire de le supposer encore!
L'électricien se recueillit un instant,--puis:
--Éterniser une seule heure de l'amour,--la plus belle,--celle, par
exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l'éclair du premier baiser,
oh! l'arrêter au passage, la fixer et s'y définir! y incarner son esprit
et son dernier voeu! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres
humains? Ce n'est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que
l'on continue d'aimer encore, malgré les différences et les
amoindrissements apportés par les heures suivantes.--Oh! ravoir
celle-là, toute seule!--Mais les autres ne sont douces qu'autant
qu'elles l'augmentent et la rappellent! Comment se lasser jamais de
rééprouver cette unique joie: la grande heure monotone! L'être aimé ne
représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que
l'on s'acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font
que monnayer cette heure d'or! Si l'on pouvait la renforcer des
meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait
comme l'idéal de toute félicité réalisé.
Ceci posé en principe, dites-moi:--si votre bien-aimée vous offrait de
s'incarner à tout jamais dans l'heure qui vous a semblé la plus
belle,--celle où quelque dieu lui inspira des paroles qu'elle ne
comprenait pas,--à la condition de lui _redire, vous aussi, celles des
vôtres qui, uniquement, ont fait partie constitutive de cette heure,
croiriez-vous «jouer la comédie» en acceptant ce pacte divin_? Ne
dédaigneriez-vous pas le reste des paroles humaines? Et cette femme vous
semblerait-elle monotone? Regretteriez-vous, enfin, ces heures
suivantes, où elle vous sembla si différente que vous alliez en mourir?
Ses paroles, son regard, son beau sourire, sa voix, sa personne même,
telle qu'elle fut en cette heure, ne vous suffiraient-ils pas? L'idée,
même, vous viendrait-elle de réclamer du Destin _la restitution_ de ces
autres paroles de hasard, fatales ou insignifiantes presque toujours,
des traîtres instants qui suivirent l'illusion envolée?--Non.--Celui qui
aime ne _redit-il_ pas, à chaque instant, à celle qu'il aime, les deux
mots si délicieusement sacrés qu'il lui a déjà dits mille fois? Et que
lui demande-t-il, sinon l'écho de ces deux paroles, ou quelque grave
silence de joie?
Et, en effet, on sent que le mieux est _de réentendre_ les seules
paroles qui puissent nous ravir, précisément parce qu'elles nous ont
ravi une fois déjà. Il en est de cela, tenez, tout simplement, comme
d'un beau tableau, d'une belle statue où l'on découvre tous les jours
des beautés, des profondeurs nouvelles; d'une belle musique que l'on
veut réentendre de préférence à de nouvelle; d'un beau livre que l'on
relit sans se lasser, de préférence à mille autres, qu'on ne veut même
pas entr'ouvrir. Car une seule chose belle contient l'âme simple de
toutes les autres. Une seule femme contient toutes les femmes, pour qui
aime celle-là. Et lorsqu'il nous incombe une de ces heures absolues,
nous sommes ainsi faits que _nous n'en voulons plus d'autres_, et que
nous passons notre vie à essayer, inutilement, de l'évoquer
encore,--comme si l'on pouvait arracher sa proie au Passé.
--Oui, soit! dit amèrement lord Ewald. Cependant, monsieur l'enchanteur,
ne pouvoir jamais _improviser_ une parole naturelle, toute simple!..
Cela doit glacer bien vite la bonne volonté la plus résolue.
--Improviser!... s'écria Edison: vous croyez donc que l'on improvise
quoi que ce soit? qu'on ne _récite_ pas toujours?--Mais, enfin, lorsque
vous priez Dieu, est-ce que tout cela n'est pas réglé, jour par jour,
dans ces livres d'oraisons qu'enfant vous avez appris par coeur? En un
mot ne lisez-vous pas, ou ne récitez-vous pas, toujours, les _mêmes_
prières du matin et du soir, lesquelles ont été composées, _une fois
pour toutes et pour le mieux_, par ceux qui ont eu qualité pour cela? et
qui s'y entendaient?--Est-ce que notre Dieu, lui-même, enfin, ne vous en
a pas donné la formule en vous disant: «Quand vous prierez, vous
prierez, COMME CECI! etc?»--Est-ce que, depuis bientôt deux mille
années, toutes les autres prières sont autres choses que de pâles
dilutions de celle qu'il nous a léguée?
Même dans la vie, est-ce que toutes les conversations mondaines n'ont
pas l'air de fins de lettres?
En vérité, toute parole n'est et ne peut être qu'une redite:--et il
n'est pas besoin de Hadaly pour se trouver, toujours, en tête-à-tête
avec un fantôme.
Chaque métier humain a son ensemble de phrases,--où chaque homme tourne
et se vire jusqu'à la mort: et son vocabulaire, qui lui semble si
étendu, se réduit à une centaine, au plus, de phrases types, constamment
récitées.
Certes, vous n'avez jamais eu le souci ni pris le plaisir de calculer,
par exemple, la somme d'heures qu'un perruquier de soixante ans, ayant
commencé son métier à dix-huit ans, a dépensée à dire à chaque menton
qu'il rase: «Il fait beau ou vilain temps!» pour engager la
conversation, laquelle (s'il lui est répondu) roule cinq minutes sur ce
sujet, pour être _automatiquement_ reprise par le menton suivant, et
ainsi de suite, et recommencer le lendemain? Cela donne un peu plus de
_quatorze_ années compactes de sa vie, c'est-à-dire la quatrième partie,
environ, de la totalité de ses jours; le reste est employé à naître,
geindre, grandir, boire, manger, dormir et voter d'une manière éclairée.
Que voulez-vous qu'on improvise, hélas! qui n'ait été débité, déjà, par
des milliards de bouches? On tronque, on ajuste, on banalise, on
balbutie, voilà tout. Cela vaut-il la peine d'être regretté, d'être dit,
d'être écouté? Est-ce que la Mort, avec sa poignée de terre, ne clora
pas, demain, tout ce parlage insignifiant, tout ce rebattu où nous nous
répandons en croyant «improviser»?
Et comment hésiteriez-vous à préférer, comme économie de temps, les
admirables condensations verbales, composées par ceux-là qui ont le
métier de la parole, l'habitude de la pensée, et qui peuvent exprimer, à
eux seuls, les sensations de toute l'Humanité! Ces hommes-mondes ont
analysé les plus subtiles nuances des passions. C'est l'essence, que,
seule, ils ont gardée, qu'ils expriment en condensant des milliers de
volumes au profond d'une seule page. C'est nous-mêmes qu'ils sont, quels
que nous soyons. Ils sont les incarnations du dieu Protée qui veille en
nos coeurs. Toutes nos idées, nos paroles, nos sentiments, pesés au
carat, sont étiquetés, en leurs esprits, avec leurs plus lointaines
ramifications, celles où nous n'osons descendre, nous aventurer! Ils
savent, d'avance et pour le mieux, tout ce que nos passions peuvent nous
suggérer d'intense, de magique et d'idéal. Nous ne ferons pas mieux, je
vous assure:--et je ne vois pas pourquoi nous nous donnerions la peine
de parler plus mal, en voulant nous en rapporter à notre inhabileté,
sous prétexte qu'elle est, du moins, _personnelle_,--alors que ceci,
vous le voyez, n'est encore qu'une illusion.
--Continuons donc l'anatomie de votre belle morte! répondit lord Ewald
après un pensif silence: je me rends à votre discours.
III
La Démarche.
Incessu patuit dea.
VIRGILE
A l'injonction de son ami, l'ingénieur ressaisissant la grande pince de
verre:
--L'heure presse, en effet, dit-il, et à peine aurai-je le temps de vous
donner une idée générale de la possibilité de Hadaly; mais cette idée
suffira, le reste n'étant qu'une question de main-d'oeuvre. Ce qu'il est
bon de constater, c'est la simplicité, véritablement fabuleuse, des
moyens dont je me suis servi dans ma tentative.
En un mot, j'ai mis mon orgueil à _prouver_, ici, mon ignorance, aux
admirables savants qui honorent notre espèce.
Voyez: l'Idole a des pieds d'argent, comme une belle nuit. Leur
_maniérisme_ n'attend que le derme neigeux, le repoussé des malléoles,
les ongles rosés et les veines de ceux, n'est-ce pas? de votre belle
chanteuse. Seulement, s'ils semblent légers en leur démarche, ils le
sont moins en réalité. Leur plénitude intérieure est réalisée par la
lourde fluidité du vif-argent. Cet hermétique maillot d'argent, qui les
continue, est rempli du liquide métal et monte, en s'étrécissant,
jusqu'à la naissance du mollet, de sorte que toute la pesanteur porte
sur le pied même. Bref, ce sont deux petits brodequins de cinquante
livres et d'une mutinerie, cependant, presque enfantine. Ils paraissent
d'une légèreté d'oiseau, tant le puissant électro-aimant qui les inspire
et qui anime le mouvement crural se joue de ces deux perfections
futures.
L'armure est séparée à la taille, que ce voile noir enveloppait tout à
l'heure, par cette ligne ployante, composée d'une quantité de très
courts et très fins liserons d'acier, qui relient, sous les flancs, le
système crural à la taille même et à l'extrémité de l'abdomen. Cette
ceinture, comme vous le voyez, n'est pas, circulaire: elle est d'un
ovale incliné en avant, comme la ligne inférieure d'un corset prolongée
jusqu'à la pointe.
Ceci donne à la taille de l'Andréïde (recouverte de sa chair à la fois
résistante et flexible) ce plié gracieux, cette ondulation ferme, ce
vague dans la démarche, qui sont si séduisants chez une simple femme.
Remarquez bien qu'ils sont convexes à la taille et concaves en avant du
corps, ce qui, grâce à la tension de ces archals, autour des reins, non
seulement ne l'empêche en rien de se tenir droite comme un svelte
peuplier, mais permet tous les mouvements latéraux qui sont familiers à
son modèle. Toutes les inégalités de ces liserons précieux sont
calculées; chacun d'eux subit l'impression du courant central, selon les
ondulations du torse vivant qui leur dictera ses inflexions personnelles
d'après leurs incrustations sur le Cylindre-moteur.
Vous serez surpris de l'_identité_ du charme qu'elles dispersent dans
les attitudes! Si vous doutez que la «grâce» féminine tienne à si peu de
chose, examinez le corset de miss Alicia Clary et faites la différence
de la démarche, de la _ligne_ du corps, enfin, sans ce guide
artificiel!--Vous voyez, il y a quelques-unes de ces inégales
flexibilités à toutes les articulations, surtout à celles des bras, dont
les abandons infinis m'ont coûté de longues veilles.
Celles du cou, remarquez-les: unies aux mouvements transmis par les fils
impressionnés, elles sont, je crois, d'une délicatesse de ployé
irréprochable. C'est le cygne féminin: le degré d'afféterie se mesure
exactement.
Toute cette ossature d'ivoire n'est-elle pas d'un fini délicieux? Ce
charmant squelette est retenu à l'armure par ces anneaux de cristal,
dans lesquels joue chaque os jusqu'au degré de la valeur du mouvement
désiré.
Avant de vous dire comment l'Andréïde se lève, supposons-la debout et
immobilisée. Vous formez le voeu qu'elle marche jusqu'à une distance
prévue, inscrite en elle selon la longueur de ses pas. J'ai dit qu'il
vous suffira de commander à une bague, l'améthyste, pour que
l'étincelle-occulte s'utilise en démarche.
Voici, d'abord, l'exposé brut, _sans commentaire_, du théorème physique
présenté par les figures suivantes de l'Andréïde: ce sont les _moyens_
de sa démarche,--dont l'évidente possibilité devra ressortir _ensuite_
dans la démonstration,--que j'ajouterai.
A l'extrémité du col de chaque fémur, voici une rondelle d'or,
légèrement concave, assez semblable à la cuvette d'une montre et de la
dimension d'un fort dollar.
Toutes deux sont imperceptiblement inclinées l'une vers l'autre et
montées sur une longue tige mobile, laquelle est incluse dans l'os
fémoral.
Au repos, le haut de ces deux tiges dépasse les cols des fémurs
d'environ deux millimètres, ce qui produit la _non-adhérence des deux
petits disques d'or avec les cols_.
Les B de leurs diamètres--qui viennent en A de la hanche _interne_ de
l'Andréïde--sont reliés par cette coulisse très concave, en lamelles
d'acier, qui se prête à la démarche par ses rentrés perpétuels et au
milieu de laquelle se trouve, en ce moment, à l'état libre, ce sphéroïde
de cristal. Ce globe est du poids d'environ huit livres à cause de son
centre hermétiquement empli de vif-argent. A la moindre mobilité de
l'Andréïde, il glisse, incessamment, en cette coulisse, de l'un à
l'autre des deux disques d'or.
Considérez, maintenant, au sommet de chaque jambe, cette petite bielle
d'acier, brisée en deux et dont les deux parties, s'ouvrant en dessous,
jouent à l'aise en un centre ou moyeu d'acier. Une extrémité en est
solidement rivée à la scission dorsale interne de
l'armure,--c'est-à-dire, _au-dessus_ de la ceinture de
flexibilité;--l'autre, au bord antérieur interne de chaque jambe.
L'Andréïde étant étendue, les deux bielles se trouvent, en ce moment,
pliées, sur leurs centres, en angle aigu,--et cela dans la partie de son
corps qui est divinisée en la Vénus Callipyge. Notez que le moyeu
d'acier, qui forme la pointe de l'angle, est _plus bas_ que les deux
extrémités des bielles.
Vous remarquez ces deux solides entrecroisements d'archals, qui tirent
le dos intérieur de l'armure, depuis la hauteur des poumons,--et qui
aboutissent, chacun, au point où la partie antérieure des bielles se
soude à chaque jambe.
Là, ces archals forment torsade et celle-ci glisse, en noeud coulant,
sur l'_avant_ de la bielle.
Lorsque l'armure est close, ces barres pectorales en acier, convexes,
adaptées en manière de système costal au devant interne de l'armure,
surtendent et retiennent ces deux entrecroisements, en les isolant de
tous les autres appareils à travers lesquels ils passent sous les
phonographes.
Au fond, c'est, _à peu près,_ le processus physiologique de la démarche
humaine, et, pour être plus occultes en nous, ces moyens de locomotion
ne diffèrent des nôtres que _dans leur seule_ APPARENCE _à nos yeux.
Qu'importe, d'ailleurs! pourvu que l'Andréïde marche?_