DU TCHOTKAL A BOKHARA.

Départ pour le Ferghanah.--Une aiguille.--A la recherche d’une marmite

et d’un guide.--A la recherche d’un chemin.--L’Ablatoum.--Une

grotte.--Traversée rapide du Ferghanah.--Musique kachgarienne.--Départ

pour le Bokhara.--La légende d’Oura-Tepe.--Divination.--Les

Mennonites.--Maladie de M. Tinelli.

Tout l’aoul nous entoure quand se font les apprêts du départ. Chacun

nous souhaite un bon voyage.

Personne ne possédant la farine dont nous avons besoin, deux hommes

offrent de nous accompagner et de nous en procurer un peu plus loin. «Le

chef des tentes, disent-ils, qui est allé visiter un parent dans le

voisinage, doit revenir par le chemin que nous suivons. Nous le

rencontrerons. Vous lui demanderez ce qui manque, et il ira le querir.»

La route que nous avions déjà faite de nuit, suit la rive gauche du

Tchotkal. Quelques champs sont cultivés où l’on a semé du blé. L’herbe

gazonne les contre-forts s’abaissant doucement à notre gauche. Les bords

de la rivière sont plantés d’arbres assez drus: de genévriers, de

bouleaux, de saules.

Voici au sommet d’un petit tertre plusieurs Kirghiz accroupis et

paraissant très-occupés; ils nous entendent bien venir, nul bruit

n’échappant à leurs fines oreilles, mais ils ne se dérangent point.

Ils ont près d’eux des sacs pleins de blé qu’ils versent dans trois

silos creusés profondément dans le sol. Ils partagent entre eux le grain

de la récolte, et, pour que chacun ait son compte, le mesurent

exactement au moyen de la calotte de l’un deux, l’emplissant, la vidant

à tour de rôle dans chaque grenier. Ce qu’ils enfouissent là, ils le

retrouveront l’été prochain au retour du campement d’hiver; ils s’en

serviront pour leur subsistance et pour les semailles. Car ils grattent

la terre et lui jettent du blé; les troupeaux le broutent en herbe, à

leur aise, et l’homme récolte les quelques épis qui poussent en dépit

des oiseaux et grâce aux pluies.

Le chef des tentes n’a point encore fait son apparition. Le

rencontrerons-nous? Il est prudent de faire halte, tandis que Rachmed se

mettra en quête de farine, d’une marmite et d’un cheval de bât qui

portera les vivres.

Celui que nous attendions arrive en même temps que Rachmed et d’autres

Kirghiz. Nous avons de la farine, mais pas de marmite. Personne qui

veuille en céder une, chaque famille ayant juste la sienne. On veut bien

vendre la farine qui est là, mais sans le sac. L’aksakal a recours aux

hommes qui emplissaient les silos. Il revient avec un sac; on verse la

farine; mais le sac est vieux, déchiré, et il importe de le réparer

immédiatement.

Où trouver de quoi coudre?...

Notre vieux Kirghiz n’est pas embarrassé de semblables vétilles; il tire

son couteau, coupe une petite branche de genévrier, la taille, l’effile,

la perce d’un trou; voilà une aiguille. Quant au fil, le bord de son

manteau qu’il effiloche en fournit du solide. En un clin d’œil, l’accroc

a disparu.

Reste à trouver la marmite; notre bienfaiteur part au galop en nous

promettant de rapporter ce meuble indispensable. «Il en sait une, chez

un ami; elle est ébréchée, mais peut cependant servir.»

Il revient avec le précieux ustensile. Nous nous mettons en marche.

Avant de passer le Tchotkal à gué, ceux qui nous ont accompagnés depuis

le matin retournent sur leurs pas. L’aksakal n’a pas vu les siens depuis

longtemps, et son camarade n’ose se risquer plus loin, car s’il n’a rien

à craindre tant qu’il voyagera avec nous, quand il reviendra seul, les

karak[30] lui prendront son cheval, et il y en a beaucoup près de la

tête du Tchotkal.

[30] Brigands.

Le passage à gué n’offre pas trop de difficultés; le niveau est bas, le

lit de la rivière étant très-ample. Encore quelques champs cultivés sur

la rive gauche, puis la steppe au pied des montagnes. On attend les

bagages, qui seront transportés plus lentement, parce qu’il faut

décharger les ânes.

Rachmed arrive et annonce que le Kirghiz qui portait la farine sur son

cheval n’a pas voulu passer la rivière par crainte des voleurs. Il lui a

dit que dans une des gorges d’en face un aoul est abrité, qu’on a chance

d’y trouver un cheval de bât. Passé cet endroit, la région est inhabitée

durant trois bonnes journées de marche.

Il faut à tout prix un cheval, sans lequel nous n’avancerons pas assez

rapidement; d’un autre côté, le djiguite de Karakoroum n’est pas sûr de

la direction à suivre; les sentiers ne sont pas tracés; la neige vient

de fondre, et un guide mieux renseigné sera très-utile.

Me voilà parti avec Rachmed à la chasse d’un homme et d’un cheval. Le

fidèle serviteur insinue qu’il serait bien de posséder aussi une bonne

marmite, qui remplacerait avantageusement la nôtre, dont la fêlure

s’étend très-bas; le moindre choc peut produire une rupture complète, et

alors comment faire cuire le palao? On tâchera de se procurer la

marmite, c’est entendu.

Nous voilà regardant avec persistance vers la montagne dans l’espoir

d’apercevoir la calotte d’une yourte. Rachmed, qui va devant, plus à

droite, me fait signe.

«Deux hommes», dit-il.

J’accours, et en effet, à l’entrée d’une gorge, deux nomades chargent du

foin sur un cheval. Nous fondons au galop sur ces braves gens et leur

offrons une récompense honnête en échange d’un cheval de louage et d’un

guide qui indiquerait une passe conduisant dans le Ferghanah. Ils

refusent. Nous insistons. Ils s’obstinent, veulent retourner à leur

aoul. Or c’est le dernier de la vallée, que faire?... Prendre l’homme et

le cheval de force. On jette bas l’herbe entassée sur la bête, on menace

l’homme du revolver, on l’oblige à se mettre en selle, et on l’emmène au

bivouac. Son camarade est invité à lui querir sa pelisse et à la lui

apporter.

Une fois au milieu de notre petite troupe, le récalcitrant lie

conversation avec d’autres Karakirghiz qui lui content que la vie est

agréable avec les Faranguis. On lui offre le thé, y joignant un petit

morceau de sucre, on lui montre le sac de riz, la provision de iahni, et

on lui explique que s’il veut manger du palao ce soir même, il lui

suffit d’apporter une marmite qui n’ait pas une brèche comme celle-ci.

En sirotant son thé, il finit par tomber d’accord sur toutes choses, et

nous promet de revenir dans une heure avec ce que nous lui demandons. Il

nous accompagnera aussi loin qu’il nous plaira.

Je demande à un de ses congénères si l’on peut se fier à sa parole, s’il

ne serait pas prudent de l’accompagner. La réponse est qu’un Karakirghiz

tient sa parole, surtout «quand il a l’espoir de remplir son «sac»

pendant plusieurs jours, et qu’il ne manque jamais pareille occasion».

S’adresser à l’estomac de bien des êtres est encore la meilleure manière

de les prendre par les sentiments.

Le lendemain, par une steppe unie, nous arrivons sur les bords de

l’Ablatoum, un affluent du Tchotkal qui descend du sud. Dissimulée entre

les hautes berges de la rivière, notre troupe se repose sur l’herbe, à

l’ombre des genévriers. Soudain, un cavalier apparaît au-dessus de nos

têtes, puis deux, trois, puis toute une file qui s’arrête. Les

silhouettes immobiles, se profilant sur le fond du ciel, par un soleil

de midi, font un tableau oriental. Des deux côtés on s’observe avec

défiance.

Après s’être consultés, les nouveaux venus décident de rester sur le

haut, puis vont à tour de rôle abreuver les chevaux en amont de notre

bivouac. Un de nos hommes engage conversation. Ce sont des marchands de

chevaux allant trafiquer à Namangane. Ils sont arrivés d’Aaoulie-ata,

par une passe visible au nord, à quelques verstes du nœud de montagnes

situé au nord-est où le Tchotkal prend naissance. La plupart de ces

maquignons sont Tadjiks; quelques-uns des palefreniers sont Kirghiz.

Djoura-Bey, qui est parfois un farceur, juge à propos de mettre le feu à

un vieux genévrier, de façon que la fumée chassée par le vent enveloppe

ceux qui bivouaquent plus haut et les gêne. Je fais à l’ânier des

reproches qui paraissent le toucher fort peu; il est trop Asiatique pour

comprendre en quoi molester des étrangers peut être répréhensible. Il

n’a point mangé à leur table; il compte sur notre protection; pour quel

motif se gênerait-il?

Ces marchands qui suivent la même route que nous-mêmes prennent les

devants. A notre tour, nous remontons le cours de l’Ablatoum. Au moment

de le quitter et de suivre un dos d’âne qui va droit sur le sud, notre

guide nous montre à droite, en bas, la caravane des maquignons

s’enfonçant dans un défilé. Il paraît qu’ils se sont fourvoyés. Le guide

les hèle; les derniers de la file tournent la tête, s’arrêtent; mais ne

comprenant rien aux cris ni aux gestes de bras de celui qui les appelle,

ils s’éloignent.

Un de nos hommes galope derrière eux qui les ramènera. Notre guide est

devant nous; je le vois qui descend de cheval; que cherche-t-il à

droite, à gauche, en s’accrochant aux pointes des rochers? C’est que

nous sommes au bord d’un ravin haut de plus de trois cents mètres, que

pas un sentier n’est visible, et qu’à moins de trouver une faille dans

ces rochers, on retournera sur ses pas.

Nous nous tirerons d’embarras, grâce à l’eau qui trace partout des

routes. Elle s’est écoulée par une lézarde de la solide muraille, a

charrié des pierres, de la terre qui est accumulée dans les creux, y a

semé des graines, et des broussailles ont poussé en touffes qui seront

autant d’obstacles utiles à la descente. On met pied à terre, on prend

sa bête par la bride, puis, l’un après l’autre, et à distance, on se

laisse glisser, la jambe tendue, le corps en arrière, jusqu’à une racine

ou un caillou. Le cheval suit presque assis sur son arrière-train,

glissant des quatre pieds, la tête près du dos de son maître. C’est un

tour de force que seuls les chevaux de montagne sont capables d’exécuter

facilement. Une sorte d’escalier est vite indiqué; chaque saillie

devient un degré, et deux Kirghiz fermant la marche croient pouvoir se

hasarder à rester en selle.

On aboutit à une terrasse dominant l’Ablatoum, qui se déroule à travers

un bois de pins s’élançant droits et gigantesques. A voir d’ici le

chemin que nous avons descendu, il semble que nous aurions dû rouler

vingt fois. Que de choses semblent impossibles avant de les

entreprendre!

On se croirait tombé au fond d’un puits dont les montagnes environnantes

figurent la margelle colossale, horizontale à l’ouest et ailleurs

inégale. La caravane a continué sa marche. Bientôt nos compagnons

apparaissent par-dessus les pins; ils gravissent un sentier escarpé et

sinueux, à chaque instant faisant halte, et leur file, tassée à la

descente, s’allonge maintenant avec des espaces entre les cavaliers, qui

diminuent et augmentent selon que dure l’essoufflement des chevaux.

Nos feux sont allumés; on entend de moins en moins les cris des

caravaniers qui ont disparu. Enfin tout est tranquille. Plus de voix

troublant la solitude, sauf la basse grondante de l’Ablatoum à nos

pieds. Le soleil descend rapidement, et en même temps le mercure dans le

thermomètre, qui marque à sept heures deux degrés et demi.

Puis la lune paraît à son tour; sa grosse face ronde de Mogol effleure

la crête des monts, et l’on dirait qu’elle nous fait la nique par-dessus

un mur formidable. Elle verse des flots de lumière blafarde sur ce

paysage grandiose où nos feux paraissent des lucioles jaunâtres. Ces

beautés de la nature nous sembleraient moins délectables, j’allais dire

qu’elles nous laisseraient froids, si nous n’avions du bois à foison. Le

vent souffle en effet avec fureur, mais de vieux pins morts gisent là,

sous la main; on les traîne dans le foyer, et le vent peut souffler, le

thermomètre descendre, on aura chaud malgré tout.

Par une température basse, un feu petillant entretient généralement la

bonne humeur, et Rachmed, qui craint des reproches, profite de la

circonstance pour nous annoncer que malgré la provision considérable

faite avant le départ, pas un clou ne reste pour ferrer les chevaux. Il

y a bien encore quelques fers. Durant ces derniers jours, la

consommation de clous avait été telle que nous ne ferrions plus que les

pieds de devant, qui supportent surtout la fatigue dans la montagne. La

situation serait très-fâcheuse si la route était longue encore; mais le

guide affirme qu’avant trois jours nous trouverons des aouls du

Ferghanah et des bêtes de rechange en cas de besoin.

Il résulte d’un examen attentif que tel cheval pourra marcher sans

butter durant un jour, tel autre durant deux. Au lieu d’aller à pied la

moitié ou le tiers du chemin, comme d’habitude, on ira toute l’étape,

grimpant sur la bête dans des recoins où l’on trouvera une prairie ou la

nappe souple de la steppe.

Pendant toute la journée du 2 septembre, c’est du vent, de la pluie, de

la grêle, des chemins pierreux, glissants, avec des montées le long de

l’Ablatoum qui dessine des zigzags entre le sud et l’est. Un désert de

pierre; une passe allant sur le sud; en haut de cette passe, une

mitraille de grêle; ensuite une recrudescence de pluie, puis des chèvres

sauvages qu’on aperçoit bondissant à la file, et comme conclusion d’une

marche forcée, pour abri, l’auvent d’une roche qui surplombe. A côté,

cinq ou six jeunes pâtres, leur chef ayant une vingtaine d’années, sont

installés dans une caverne de trois mètres de profondeur, c’est-à-dire

beaucoup mieux que nous.

La pluie coule à flots et sans interruption. Tant que dure le jour, nous

restons accroupis sous notre feutre tendu, veillant surtout à ce que nos

collections ne soient point mouillées.

A la tombée de la nuit, les pâtres, sonnant de la trompe, appellent

leurs troupeaux; moutons et chèvres descendent de tous côtés: c’est un

fourmillement de bêtes dans la vallée. Ce spectacle est intéressant,

mais Rachmed s’en préoccupe fort peu, et il revient à la charge,

insistant pour qu’on prenne la place des pâtres, car «nous sommes plus

nombreux, dit-il, et puis nous sommes des gens comme il faut; du reste,

je viens de ranger leurs effets dans un coin, et nous pourrons nous

installer tous dans la grotte».

La perspective d’être complétement trempés--nous le sommes déjà à

moitié--suffit à faire disparaître nos scrupules; et c’est sans le

moindre remords de conscience que nous expulsons les propriétaires de la

caverne, réservant le meilleur coin à notre usage. Il nous semble tout

simple d’user du «droit» du plus fort. Ajoutons, ce sera notre excuse,

que les expulsés ne s’en formalisent aucunement, et qu’ils trouvent tout

naturel de se soumettre sans un signe de mécontentement, puisqu’ils sont

les plus faibles. Il est à croire qu’à l’époque où les hommes habitaient

les cavernes, des faits analogues se produisaient, avec cette différence

toutefois que les plus forts hésitaient moins à prendre et les plus

faibles moins à fuir.

Si nous leur prenons leur gîte, nous ne leur prendrons point leur

souper, un quartier de mouton que l’un d’eux a trouvé mort dans les

rochers. A l’odeur que la chair répand, on devine sans peine qu’elle

n’est point fraîche.

Après le repas, on entretient un instant le feu à l’entrée de la

caverne, puis l’obscurité se répand sur toutes choses. Les moutons de

chaque troupeau sont serrés les uns contre les autres, et l’on devine çà

et là une masse sombre à la surface du sol. Il y a autant de masses

sombres que de troupeaux. Les chiens viennent rôder autour des pâtres

qui leur jettent les entrailles du mouton, puis les os, et c’est entre

les mâtins une bataille terrible qui n’émeut point leurs maîtres se

disposant à dormir. L’aîné des pâtres prend la meilleure place, les

autres se replient derrière lui; ils se tassent sous leurs manteaux

doublés de feutre, en échangeant quelques bourrades, chuchotent, puis

dorment. Le feu est éteint; on ne distingue plus rien, on entend parfois

une pierre rouler, c’est un chien qui fait sa ronde. La pluie tombe avec

un clapotement uniforme, tout à coup précipité par de brusques rafales.

Un ronflement de trompe nous éveille; il fait jour; le soleil est levé.

Les pâtres se détirent; l’aîné distribue la besogne et les morceaux de

pain pour la journée. Ils partent, pieds nus, poussant des cris, lançant

des pierres, sifflant les chiens, et chacun ayant rassemblé son troupeau

le chasse lentement. Ils soufflent dans l’écorce roulée, et l’on

croirait ouïr le beuglement sauvage d’un taureau gigantesque, à qui les

brebis répondent par des bêlements confus et grêles.

Les Kirghiz qui nous accompagnaient avec leur marmite nous font leurs

adieux et retournent chez eux. Ils s’en vont très-contents de quelques

pièces de monnaie, d’un peu de thé et des morceaux de iahni qu’ils

reçoivent avant de partir.

Nous descendons de notre pied à travers les pierres de la gentille

vallée d’Ablatoum. Le ruisseau qui va vers le sud porte le même nom que

l’autre coulant en sens inverse sur le versant nord. Ablatoum est à peu

près le nom de Platon. Il est très-probable que les indigènes n’ont pas

songé à lui en l’appliquant à ce cours d’eau. En passant, le guide nous

montre le méguil où un saint de ce nom repose.

«C’était, dit-il, un savant mollah.»

Ayant campé chez des nomades kirghiz, dont le type a été modifié par des

croisements avec des Tadjiques, nous arrivons le 3 septembre à l’issue

des montagnes. Nous sommes au milieu d’un aoul dressé au bord d’étangs

et des bras de l’Ablatoum qui se ramifie dans les basses terres,

charriant la fraîcheur à travers les prés et les arbres. Tout ce

campement est en fête. Le père d’un khan très-riche vient de mourir, et

l’on a organisé plusieurs courses à la chèvre, une pour les enfants qui

vient de prendre fin. Le vainqueur est un jeune Kirghiz très-laid, qui

chevauche très-fier avec un chevreau en travers de la selle. On

distribue les vivres aux invités. Ils sont agenouillés par dizaines

autour de larges écuelles. Beaucoup attendent patiemment qu’on les

serve, autour des marmites fumantes: les uns sont étendus, la main dans

la bride du cheval; les autres en selle, appuyés sur le cou de leurs

coursiers, bavardent par passe-temps.

L’aîné des pâtres que nous avons rencontré plus haut est là; il n’a

point manqué une aussi belle occasion de manger beaucoup.

Après le froid, voici de nouveau la chaleur, puis les aryks[31] menant

l’eau aux champs cultivés, et les couches épaisses de lœss, et les

bandes de steppe desséchée; enfin, une première araba[32], chargée

d’hommes à barbe longue, en bottes, avec des pioches, indique que nous

allons trouver des villages de sédentaires. Nous sommes bien dans la

plaine du Ferghanah, fertilisée par les eaux abondantes du Syr-Darya et

de ses affluents.

[31] Canaux d’irrigation.

[32] Voiture grossière en bois.

Il ne nous reste plus maintenant qu’à rentrer aussi vite que possible à

Tachkent, d’où nous gagnerons sans retard la France par le Bokhara, le

Khiva, la Caspienne et le Caucase. Nous traverserons rapidement les

différentes villes du Ferghanah. En deux jours, nous sommes à Namangane,

où nous prenons quelque repos. Les Russes y ont placé une garnison dont

les chefs nous reçoivent très-cordialement. Ils nous annoncent la guerre

de Tunisie et nous expliquent les différentes opérations militaires

qu’elle a entraînées. Dans ce coin reculé de la terre, les hommes de

guerre du Czar sont au courant des moindres faits et gestes des armées

d’Europe.

Malgré l’amabilité de la petite colonie russe, qui nous invite à

prolonger notre séjour, nous partons pour Andidjane.

En allant à Andidjane, notre guide se perd dans les rizières, et nous

faisons près de cent kilomètres du lever du soleil à une heure du matin.

Nos chevaux tiennent bon, et cependant ils ont subi récemment de grandes

fatigues dans la montagne. Les chevaux kirghiz sont doués d’une

résistance incroyable.

De même qu’à Namangane, il y a à Andidjane une ville russe récemment

fondée à côté de la ville indigène. Elle n’est encore habitée que par

les employés d’administration.

A Andidjane, nous croisons un certain nombre d’Hindous venus par la

Kachgarie, d’où arrivent également quelques produits des colonies

anglaises et du thé en briques qu’on introduit sous le couvert. Ce thé

de contrebande, de qualité inférieure, est consommé par les indigènes

pauvres.

Autrefois, des caravanes parties de Kachgarie apportaient régulièrement

des porcelaines et des soies chinoises; mais depuis que des bruits de

guerre circulent à propos de la province de Kouldja, les marchands ne se

risquent plus à franchir le Terek-Davane. Cette passe est, du reste, peu

praticable dans la saison présente; elle est très-pierreuse et ne

convient pas aux chameaux chargés; aussi la traverse-t-on de préférence

en hiver, quand la neige a déroulé sur la rocaille son moelleux tapis de

neige.

Andidjane est une ville populeuse et riche, arrosée par le Kara-Darya,

un affluent du Syr. Ses maisons sont enfouies dans les bosquets. Tout le

pays environnant est bien cultivé. Chez le chef de ce district, nous

avons l’occasion d’entendre un concert kachgarien. Un des artistes

gratte avec un cure-dent une sorte d’immense cithare; un deuxième racle

l’unique corde d’un très-long violon. Les officiers russes présents et

nous-mêmes ne prêtons d’abord pas attention à la manœuvre des musiciens,

car notre oreille ne perçoit pas la moindre mélodie. Sans doute,

pensons-nous, ces gens accordent les instruments. Au bout d’un quart

d’heure, nous les faisons interroger, trouvant qu’ils tardent bien à

«jouer le grand morceau». Ils répondent qu’ils l’exécutent depuis un

instant. Tous nous nous regardons avec un certain étonnement, puis

écoutons curieusement. Nul n’y a rien compris, et pourtant nous avions

affaire aux Sivoris de la Kachgarie. Il va sans dire qu’un Kachgarien ne

comprendrait pas mieux notre musique.

D’Andidjane, nous expédions une partie de nos bagages à Tachkent et le

reste avec nos chevaux à Samarcande. Grâce à la poste russe, nous

arrivons assez promptement à Assake d’abord, puis à Marghilan, renommée

pour ses fruits, ses merveilleuses pêches et ses étoffes de poil de

chameau, puis à Kokand la charmante.

Quant à ses habitants, ils ne sont pas charmants. Nulle part nous

n’avons vu les goîtreux en nombre aussi considérable. A chaque pas nous

rencontrons des gens atteints de cette infirmité. Au bazar, le nombre

nous en semble moins grand, surtout parmi ceux qui travaillent le cuivre

et le fer, et parmi les marchands de bijoux. Sans doute ils ne sont

point originaires de la ville. Kokand, ancienne capitale du même nom,

est une ville moderne. Elle date du siècle dernier. Son bazar est le

plus vaste et le mieux construit de toute l’Asie centrale, avec des rues

relativement larges; longtemps il fut le plus animé, mais il semble

maintenant l’être moins que celui de Tachkent, devenu la capitale de

toutes les possessions russes. Le palais de Koudaïa-Khan, le dernier

prince du pays dont les malheurs nous furent chantés au son du

dombourak, est vaste, avec un portail de bel aspect; les constructions

de style persan sont inhabitées en partie. Les soldats, les employés

occupent quelques bâtiments malheureusement restaurés dans le style

russe. C’est le fait de tous les conquérants qui, n’ayant pas les mêmes

besoins que les vaincus, croient faire mieux en adaptant les édifices à

leur propre usage. La civilisation y gagne parfois, l’histoire de l’art

y perd souvent des documents intéressants.

De Kokand nous gagnons Khodjend, bâtie sur les bords du Syr-Darya, à qui

elle donna autrefois son nom. Les Arabes appellent en effet le Syr,

Nahar-Khodjend, c’est-à-dire rivière de Khodjend. Cette ville commande

l’entrée du Ferghanah, et elle est très-antique; peut-être existait-elle

du temps d’Alexandre. Elle a partagé le sort de Tachkent, étant sur le

chemin stratégique qui mène à cette ville, qu’on vienne de l’ouest le

long des montagnes, ou bien de l’est par la route que nous venons de

prendre. L’histoire mentionne qu’elle fut prise en 719 par les Arabes.

Chacun connaît l’héroïque défense de cette ville contre les Mogols de

Tchinguiz-Khan. Depuis, ses habitants ont toujours résisté avec plus ou

moins d’énergie aux envahisseurs, dont les derniers furent les Russes.

Nous traversons le Syr sur un pont de bois construit par les soins des

Russes, et, toujours dans la steppe jusqu’à la fertile vallée de

l’Angrène, nous rentrons à Tachkent le 14 septembre.

Quelques personnes veulent nous dissuader de retourner en France par le

Bokhara et le pays des Turcomans, sous prétexte que l’émir de Bokhara

est très-malade, que sa mort est attendue chaque jour, que ses sujets

sont déjà travaillés par les différents compétiteurs à sa succession, et

que des Européens qui seraient dans le pays au moment du décès de ce

prince courraient de grands dangers: car, en pareil cas, les différents

partis fomentent des troubles et se livrent des combats sanglants. Quant

aux bords de l’Amou, ils doivent être infestés de bandes de pillards. La

prise de Geok-Tepe est récente, et beaucoup de Turcomans qui ont pris

part à la campagne sont réduits à la misère et partant au pillage, car

ils n’ont pas ensemencé leurs champs. Nous n’en voulons rien croire et

ne modifions point notre itinéraire.

Le général Kalpakovski, qui remplace le général Kauffmann, nous donne

des lettres de recommandation indispensables, et nos dernières

collections expédiées vers la France, par la voie d’Orenbourg, nous

partons pour Samarcande dans la nuit du 28 septembre, après avoir passé

la soirée en compagnie des trois seuls Français que nous connaissions

dans le Turkestan russe, et qui nous furent toujours de véritables amis.

[Illustration: VUE DE L’ABLATOUM NORD.

Dessin de M. Capus.]

Nous allons dans le Bokhara accompagnés d’un artiste d’origine

italienne. M. Tinelli, dont l’intention est de photographier les

monuments les plus remarquables du pays, est un voyageur émérite qui a

couru le monde et recueilli, chemin faisant, une des plus riches

collections de photographies qui se puisse imaginer.

Nous traversons encore une fois Khodjent, puis tournons vers l’ouest, le

long des montagnes, au bord de la steppe. La route postale suit à peu

près le chemin que prit autrefois Alexandre, et après lui bien d’autres.

Nous nous arrêtons quelques heures à Oura-Tepe, petite ville étagée sur

des collines et renommée pour ses fines lames damasquinées, ses draps de

laine, ses chevaux élégants et vigoureux. Son nom prêtant à un jeu de

mots, a donné lieu à une légende. La voici:

«Au temps jadis, il y a très très-longtemps, lorsque les Chinois

envahirent le pays, ils mirent le siége devant la ville, qui se défendit

vigoureusement. Mais les assiégeants usèrent de machines ingénieuses, et

la capitulation était imminente. C’est alors que les assiégés eurent

recours à un de leurs compatriotes nommé Oura, personnage très-révéré,

ayant la réputation d’un saint. Celui-ci tira ses concitoyens

d’embarras. Une nuit, il prit son tepe (calotte), le posa sur la ville,

ainsi qu’on pose un globe de verre sur un melon, et le matin, les

Chinois ne virent plus rien. Ils en furent stupéfaits, levèrent le siége

et s’en retournèrent comme ils étaient venus. Depuis, les habitants

appelèrent la ville Oura-Tepe, c’est-à-dire calotte d’Oura, en mémoire

du signalé service que leur avait rendu saint Oura.»

D’Oura-Tepe, nous atteignons Djizak, puis, par la porte de Tamerlan,

Samarcande.

Nous faisons les préparatifs indispensables, engageons comme djiguite un

certain Radjab-Ali qui est déjà allé à Khiva; nous serrons une dernière

fois la main au général Ivanoff et à l’excellent général Karolkoff, à

qui nous devons tant, et nous voilà cette fois définitivement partis

pour la France.

Des voitures louées à Samarcande transporteront jusqu’à Bokhara nos

ballots et notre petite ménagerie composée de deux gazelles, de deux

chiens, d’un blaireau, d’un lagopède de grande taille, connu dans le

pays sous le nom de perdrix-empereur (pacha-kaklik). Tous ces animaux et

oiseaux sont d’espèces nouvelles. Nous pensions emmener un grand aigle

de près de quatre mètres d’envergure, mais il mourut, heureusement pour

lui, et échappa aux ennuis d’un long voyage et de la captivité.

A la frontière des possessions russes, nous voyons au pied d’un coteau

environ deux cents chariots alignés en carré; ils sont couverts de

bâches et semblables à ceux qui suivaient les colonnes allemandes

pendant la guerre de 1870.

Le vent lance des tourbillons de poussière sur le campement silencieux

et triste. C’est l’heure du repas, et des femmes vêtues à la mode du

temps passé cuisinent sur de petits poêles de fonte entre les timons;

des hommes pansent les chevaux; des jeunes filles tricotent; de jeunes

garçons aux cheveux d’un blond filasse, coiffés de casquettes, chaussés

de sabots, en gilets trop courts que dépassent des bretelles de drap

trop longues, viennent sans hâte nous voir passer; ils nous regardent

timidement d’un gros œil clair. Il n’y a pas à en douter, voilà des

Allemands. Nous les saluons d’un «_guten tag_», auquel ils répondent

«_gott segnet euch_».

Ces gens sont des mennonites, une secte de la secte des anabaptistes

qui, persécutés en Allemagne, vinrent se réfugier en Russie, où des

terres leur furent allouées sur les bords du Don, je crois. Cultivant le

sol, pratiquant l’élevage des chevaux et du bétail, ils s’enrichirent

rapidement, grâce à leur sobriété et à leur économie. Longtemps ils

vécurent en paix, mais dernièrement on parla de les astreindre au

service militaire, et ils émigrèrent en Amérique. Car ils ont la

croyance que la guerre est une impiété, l’usage des armes un crime, et à

aucun prix ils ne verseraient le sang de leurs semblables. En Amérique,

ils ne firent point de brillantes affaires, et quand ils virent diminuer

leurs ressources, ils décidèrent de retourner en Russie, où de nouveau

on les invita à se soumettre aux lois de leur pays. C’est alors qu’ils

partirent pour l’Asie centrale. Et maintenant ceux-ci attendent le

retour de leurs chefs, qu’ils ont envoyés à l’émir du Bokhara afin de

lui demander des terres.

L’administration du Turkestan russe avait conseillé à ces mennonites de

rentrer dans la société d’où ils sont sortis volontairement, mais ils

ont répondu avec douceur et obstination: «Nous sommes sans défense et

nous voulons vivre notre croyance, nous partirons», et ils vont ailleurs

vivre leur croyance.

De Katti-Kourgane, la dernière ville du Turkestan russe, nous arrivons

sans encombre à Bokhara par Ziaeddin et Kermineh.

Notons toutefois qu’à Kermineh le beg se montre fort peu aimable à notre

égard, et qu’il nous empêche de visiter le bazar; c’est également à

Kermineh que Djoura-Bey, qui s’est chargé spécialement de nos animaux,

laisse échapper le blaireau.

Notre serviteur, vertement réprimandé, ne sait où donner de la tête et

va consulter un bohémien qui sait lire sur les os qu’on n’a point

touchés des dents. Djoura-Bey paye quelques pièces de menue monnaie, et

le devin prenant une omoplate de mouton raclée au couteau la jette dans

le feu, et lorsqu’elle est calcinée, il l’examine et conclut que

l’animal ne se retrouvera pas.

Cette jonglerie est connue depuis des siècles.

Un auteur persan prétend en effet qu’on la pratiquait déjà du temps de

Turc, fils de Japhet, et Jornandès conte qu’Attila, sur le point d’en

venir aux mains avec Aétius, dans les plaines de Champagne, se conforma

à l’usage de sa nation et consulta les os des animaux afin de connaître

l’issue du combat et...

Mais laissons l’histoire de côté, car nous sommes à Bokhara avec Capus

qui est souffrant et Tinelli qui paraît avoir une fièvre typhoïde et

garde le lit. Nous restons près d’une semaine dans cette ville, et

lorsque nous sommes assurés que M. Tinelli pourra être conduit à

Samarcande, nous partons, car il nous reste encore bien du chemin avant

la Caspienne, et l’hiver approche.

Il y aurait beaucoup à dire de Bokhara, une des plus anciennes villes du

monde selon les auteurs musulmans, qui partagea longtemps le sort de

Samarcande, posée comme elle sur les bords du Zérafchane et buvant aux

mêmes eaux. Mais nous ne jetons qu’un coup d’œil sur l’Asie et ne

pouvons nous arrêter aussi longtemps qu’il nous plairait dans les

endroits qui nous intéressent, ni nous appesantir sur les questions qui

nous passionnent.

Disons adieu, les larmes aux yeux, à notre pauvre compagnon Tinelli, et

quittons cette ville malsaine et bien connue.

En Asie centrale(#74946) · 第 11 / 23 题