Retour à Tachkent.--Un compatriote.--La moisson défendue contre les
oiseaux.--Un «bouchon».--Khodjakent, un anachorète.--Une femme changée
en pierre.--Charité chrétienne.--Au Karakiz: chasse à la chèvre sauvage;
désolation.--Avantages de la lecture.--Comment on passe une
rivière.--Réjouissances à propos de la rupture du jeûne: les œufs de
Pâques, coutumes européennes à Pskême.--Iran contre Touran.--Le
feu.--Kara-Kirghiz.--Le Clos-Vougeot du koumis.--Politesse kirghiz.--Le
moulin des puces.--Scènes d’aoul.--Vie d’un Kirghiz.--Un artiste.
Notre hôte, le général Karalkoff, nous engage vivement à gagner Tachkent
et à remonter le Tchirtchik, un affluent du Syr qu’on appelle Tchotkal,
aux approches de sa source.
Le général a visité autrefois la partie sud-ouest de cette vallée. Il
est certain qu’à la tête de l’Anaoulgane nous trouverons des glaciers,
quelques-uns de nos arbres fruitiers à l’état sauvage dans les gorges
adjacentes, et, si nous arrivons à temps, nous pourrons augmenter nos
collections de plantes et d’insectes d’échantillons nouveaux. Sans
compter que durant la route, la population mêlée de ces montagnes
fournira matière à des observations ethnographiques intéressantes. Il
serait bon, selon lui, de descendre par le Ferghanah dans les environs
de Kachan, où, d’après le dire des indigènes, existeraient des forêts de
pins. En somme, le Tchotkal n’a pas été exploré non plus que cette
fraction extrême du Tian-Chan qui marque la frontière nord de l’ancien
khanat de Ferghanah.
Malgré notre peu de ressources, malgré la longue route qu’il nous
restera à parcourir de Tachkent à la Caspienne, où nous voulons aboutir
par le Bokhara et le Chiva, nous décidons de suivre les conseils du
général Karalkoff. Nous ne pouvions, du reste, être renseignés par une
personne plus compétente en la matière.
Deux jours après notre arrivée à Samarcande, Abdourrhaïm retourne à
Pendjekent, Klitch rentre auprès des siens; quant à Djoura-Bey, il veut
rester avec nous et visiter Tachkent.
Il passe son temps à flâner dans la ville et à soigner ses ânes, qui ont
donné la preuve de la solidité de leurs jambes dans le Kohistan, et qui
nous serviront encore dans le Tchirtchik.
Une après-midi que nous étions occupés à mettre de l’ordre dans nos
collections, un grand gaillard se présente, salue et dit simplement: «Me
voilà.» C’est un garçon que nous avons rencontré à Ourmitane et prié de
venir nous rejoindre à Samarcande, dès qu’il apprendrait notre retour.
Il sait faire la cuisine, comprend le russe, ayant été élevé par un
interprète à Pendjekent; il parle, en outre, les dialectes turcs et
persans, son père étant un Ousbeg qui a dû se réfugier en pays tadjique.
Nous le prenons à notre service. C’est lui qui conduira sur une araba
nos bagages jusqu’à Tachkent; Djoura-Bey fera route en sa compagnie avec
ses ânes. Rachmed, tel est le nom de notre nouveau serviteur, pense
faire en huit jours les 280 verstes qu’on compte depuis Samarcande.
Nous nous servirons des chevaux des stations postales échelonnées du
Zérafchane au Syr-Darya par les soins de l’administration russe.
A Tachkent, nous trouvons un compatriote, M. H..., un officier
d’artillerie, qui est venu visiter le Turkestan russe. Il arrive du
Kouldja et du Sémiretché, où il a passé une partie de son congé. Il ira
à Samarcande et retournera promptement en France, car il dispose de fort
peu de temps. Nous lui devons plus d’une bonne soirée. Nous étions bien
aises d’entendre parler «du pays» par quelqu’un qui l’avait quitté
depuis peu. L’amour de la patrie, le chauvinisme, comme on dit, qui perd
de sa force lorsqu’on ne dépasse point la frontière, reparaît avec une
certaine vivacité dès qu’on habite les pays étrangers. Ce n’est pas
impunément que l’on reçoit une éducation nationale, qu’on respire l’air
des bords de la Seine.
Nos préparatifs sont terminés, nos collections expédiées à Paris, nous
avons pris le repos nécessaire, un guide a été engagé, tout est prêt
pour le départ. Malheureusement, un accès de fièvre très-fort me retient
au lit pendant quatre jours. Aussitôt que je puis me lever, nous
partons. Car je suis persuadé que, grâce à l’air pur de la montagne, je
reprendrai des forces et verrai mon pouls redevenir régulier, et les
frissons cesser incontinent.
Le 16 août, après avoir serré une dernière fois la main au lieutenant
H..., nous enfourchons nos bêtes et quittons Tachkent, par une route
poussiéreuse.
A la sortie de la ville, sur les deux rives du Salar, un bras du
Tchirtchik que nous longeons, on aperçoit la population qui se livre aux
travaux de la moisson par une chaleur humide et accablante. On bat le
blé avec des bœufs. Le coton s’ouvre et commence à montrer sa ouate, le
millet est en butte aux attaques de passereaux innombrables. Sur des
piédestaux de terre hauts de trois ou quatre mètres, émergeant au-dessus
des épis, sont perchés des vieillards, des enfants, des femmes. Leur
unique occupation est de pousser des cris, battre des mains, lancer les
mottes amassées à portée du bras, afin de mettre en fuite la nuée des
oisillons voraces. On les voit voleter, s’abattre, becqueter
précipitamment, puis se sauver dans les champs voisins, d’où on les
chassera bientôt.
La plupart des villages que la route traverse sont habités par des
Tadjiques et des Kirghiz. Ces derniers occuperaient le pays depuis une
époque relativement peu éloignée et seraient moins riches. Leurs yourtes
sont nombreuses dans les prairies que le Salar arrose.
A Niazbek, nous faisons halte dans un caravansérail appartenant à un
Kirghiz très-affable. Il a dans sa cour une yourte dressée qu’il met à
notre disposition. Il est maître d’un bétail nombreux et de plusieurs
femmes. Le soir, elles reviennent portant sur la hanche les outres
pleines de lait. A la tombée de la nuit, voici que l’une des jeunes
épouses chante: la mélodie qu’elle module d’une voix pure est charmante,
et à l’écouter telle qu’elle nous arrive sur l’aile de la brise du soir,
j’oublie la fièvre qui me fait grelotter sous ma peau de mouton.
Les rizières des environs sont inondées et ont l’aspect de marécages.
A mi-route de Khodjakent, on rencontre «un bouchon pour se rafraîchir»,
comme disent nos paysans. Sous un orme touffu, une natte d’osier
couvrant le sol battu; un tas de melons; des charbons sous la cendre;
deux ou trois koumganes en cuivre pour le thé; un ruisselet d’eau
courante où l’on puise; un tchilim; telle est l’auberge. Les cavaliers
qui passent ne manquent pas de faire une pause, et après avoir salué ils
demandent le tchilim, tirent deux ou trois bouffées, laissent tomber un
adieu du haut de leur selle, puis s’en vont. La chaleur oblige souvent
les voyageurs à mettre pied à terre. Ils mangent alors un des excellents
melons du pays, boivent une tasse de thé, font la sieste, fument,
bavardent et poursuivent leur route. L’hôtelier se recouche à l’ombre
jusqu’à ce qu’un client nouveau le réveille en l’appelant, comme
nous-mêmes venons de le faire.
[Illustration: PORTE DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (FERGHANAH).]
La vallée se resserre, des bouquets d’arbres verts s’étagent devant nous
sur les hauteurs, le paysage a une vive ressemblance avec celui des
environs de Pendjekent et d’Ourgout; car, ici comme là-bas, c’est
l’entrée des montagnes.
Khodjakent, qui nous rappelle la Suisse, est bâti en amphithéâtre sur la
rive gauche. Un pont y mène, pittoresquement arc-bouté par le milieu sur
un roc que le Tchirtchik heurte en écumant, puis dépasse avec un
redoublement d’impétuosité.
Une pointe du roc perce le tablier du pont. Dans la pierre, une niche
profonde a été ménagée; elle est occupée par un mendiant, qui nous tend
la main sans se déranger. Agenouillé à côté d’une cruche ébréchée,
devant une écuelle de bois lui servant de sébile, avec son crâne dénudé,
sa longue barbe, ses haillons d’une malpropreté dénotant le mépris des
biens matériels, il a tout l’air d’un de ces anachorètes qu’on ne voit
plus maintenant que dans les tableaux des musées et qui, autrefois,
fuyaient les villes, vivant d’aumônes au bord d’un chemin, par amour du
Très-Haut.
Durant la saison des chaleurs étouffantes, les Russes habitant Tachkent,
qui peuvent quitter leurs postes, ont coutume de venir passer quelques
jours à Khodjakent. Ils goûtent le frais, respirent l’air pur chassant
la fièvre, près des fontaines qui sourdent entre les racines de platanes
gigantesques. Un de ces géants, que la foudre, les siècles, les hommes
ont cassé par morceaux, n’a plus que le tronc, mais un formidable tronc,
semblable à un reste de tour lézardée. Il est creux à l’intérieur, où
les indigènes se réunissent comme dans une salle et festoient les jours
de fête. Son diamètre est de neuf mètres environ; on marche
quarante-huit pas autour de sa base étayée par des racines aussi grosses
que des piliers.
A quelques verstes de Khodjakent, les Russes ont un hôpital pour les
malades dans le village de Tchimiane, un sanitarium tel que les Anglais
en ont dans les Indes, sur les hauts plateaux. Les employés
d’administration, les soldats convalescents et débilités par les fièvres
y séjournent jusqu’au rétablissement de leur santé.
En marchant droit sur le nord, on arrive à Koumsane, un village aux
champs bien cultivés sur les pentes des montagnes. Les Tadjiks y
dominent par le nombre. Après avoir tourné vers l’est, jeté un coup
d’œil sur le beau site que font les villages étagés derrière nous, nous
nous enfonçons par une passe facile dans la vallée de Pskême. Nous
voyons des cultures de melons, des vignes, etc. Le village de Sidjak est
agréablement situé sur un torrent; celui de Bogoustane est riche, il
domine Nanaï qui s’allonge dans le bas, sur la rive droite du Pskême.
Toute cette contrée est relativement boisée. De même que dans le
Kohistan, nous constatons ici que l’on brûle les arbres sur pied. Les
habitants que nous questionnons prétendent également que les arbres
s’enflamment d’eux-mêmes. Ils commencent par couper les branches, puis
ils attaquent le tronc, qui disparaît écaille par écaille.
D’après les indigènes de Nanaï, il y aurait quarante jours de forte
gelée pendant l’hiver. La neige couvre le sol pendant plus de quatre
mois. Les communications alors interrompues avec le haut de la vallée
n’existent plus qu’avec Khodjakent et Tachkent. Depuis quelques années,
les pluies seraient plus copieuses. La terre n’atteint pas un prix trop
élevé, le batman coûte de 12 à 18 francs; une vache se paye de 30 à 135
francs; un mouton, de 18 à 24 francs; un âne, de 24 à 42 francs.
Ce sont surtout les Kirghiz qui font le commerce du bétail. Dans la
bonne saison, ils descendent avec leurs troupeaux qui broutent chemin
faisant. Ils les conduisent à Tachkent, où ils s’en défont rapidement et
à un prix assez élevé. Attendu qu’ils n’attachent aucune valeur au temps
passé à se rendre au bazar éloigné où ils font, du reste, d’autres
achats, quand les Tadjiks sédentaires de Nanaï les arrêtent, demandant à
acheter quelques têtes de bétail, ils ne se donnent pas même la peine de
répondre et continuent leur chemin. Il arrive alors que les gens de
Nanaï sont obligés fréquemment d’aller acheter à Tachkent les bêtes qui
leur sont indispensables.
C’est sans doute pour cette raison que nous avons mille peines à nous
procurer un âne dans ce village. Lorsque nos hommes s’en furent en quête
de l’aliboron, ils éprouvèrent un refus de la part de tous ceux à qui
ils s’adressèrent. On leur répondit qu’il n’y avait point de bétail à
Nanaï, que les ânes étaient partis, qu’on n’en trouverait point, même en
en payant dix fois la valeur. Il fallut menacer, et, les menaces n’y
faisant rien, chercher dans les étables, prendre de force l’animal, sauf
à le payer au-dessus de sa valeur réelle.
Le village de Nanaï compte cent quatre-vingt-huit familles: trente-deux
sont kirghiz et vivent sous la yourte; les deux plus riches ont seules
des saklis, qu’elles n’habitent point du reste, mais où elles entassent
leur fourrage, tandis que leur tente est plantée entre les quatre murs
de la cour. A Bogoustane, on récolterait un peu de raisin qui ne mûrit
jamais bien, faute d’une chaleur suffisante.
Nous allons dans la direction du nord-nord-est, tantôt au frais, à
l’ombre des bouquets d’arbres traversés par l’eau limpide des sources,
tantôt au soleil brûlant, quand il y a des coins de plaine dans la
vallée, ou bien que les rochers sont dénudés. On chevauche gaiement, car
la route est facile.
Un vieux brave homme borgne nous sert de guide jusqu’au village de
Pskême. Il nous fait passer sur la rive droite de la rivière. Le sentier
la suit presque exactement, mais il s’enfonce à angle aigu dans les
vallées nombreuses que descendent les torrents, et la longueur de la
route en est d’autant plus considérable.
A deux heures environ de Nanaï, notre borgne étend la main vers un amas
de pierres, visible au-dessus des sentiers:
«La sainte femme de pierre, dit-il.
--La sainte femme de pierre!
--Oui, et voilà en face le grand miroir dans lequel elle se regarde. Ne
le vois-tu pas, au sommet de la montagne, à ta droite, là-haut?»
Nous levons la tête, et remarquons une plaque de schiste bien lisse, et
qui doit briller en effet, à l’instar d’une glace, lorsque, mouillée de
l’eau des pluies, elle réfléchit la lumière du soleil.
«Sais-tu à quel propos cette femme a été changée en pierre et pour
quelle raison elle se mire?
--J’ignore pour quelle raison elle se mire, mais chacun sait que, dans
le temps passé, il y a très-longtemps, Tachkent était peuplé
exclusivement de Juifs. Or, cette femme qui était une croyante vivait
parmi eux, et ils ne lui témoignaient point de respect, ils
l’accablaient d’injures, la maltraitaient. Elle pénétra dans ces
montagnes, erra de longs mois; puis, lasse d’aller, elle s’arrêta à
cette place. Une existence vagabonde, loin des siens, lui était devenue
insupportable; elle voulut en finir et pria Allah, le seul vrai, de
l’immobiliser dans ce recoin tranquille, et tout de suite elle fut
changée en pierre.»
La soirée est avancée, et l’âne qui porte le conteur est harassé de
fatigue. Il voudrait bien l’échanger contre un autre plus frais. Voilà
quelques masures avec des étables contiguës. Il appelle, un homme sort.
«Prête-moi un âne jusqu’à Pskême, le mien est fatigué, je te le
laisserai et le reprendrai à mon retour. Par Allah, je ne puis plus
suivre les toura qui sont à cheval. Quant à marcher, j’en suis
incapable, étant trop vieux.
--Je n’ai point d’ânes, ils sont tous partis. Je regrette bien de ne
pouvoir aider un croyant.»
Durant la conversation, Rachmed s’est approché à la dérobée de l’écurie:
il a regardé par une lézarde, s’est assuré que le borgne traite avec un
menteur, et s’approchant de la porte, il l’ouvre en présence du
propriétaire, fait claquer sa langue, et, immédiatement, quatre beaux
ânes, s’imaginant qu’on va les conduire à la pâture, sortent, et,
plantés sur leurs quatre pattes, regardent, s’étirent.
Le menteur est confondu, il est accablé d’injures par toute la troupe,
et comme il craint que des injures on ne passe aux coups de fouet, il
laisse prendre le meilleur des quatre par le vieux, qui rit dans sa
barbe, et le remercie ironiquement. Ce qui prouve que tous les musulmans
ne pratiquent pas la charité chrétienne.
Décidément, Pskême est plus éloigné que nous ne pensions; la nuit est
noire, et nous chevauchons encore à l’aventure, souvent au bord de
l’abîme qu’on devine. Les chevaux qui le flairent s’en éloignent, et
vont en posant le pied avec précaution. Voici une lumière qui brille à
gauche. Serions-nous arrivés? Nous poussons des cris d’appel, on répond,
mais personne ne bouge. Nous approchons; des chèvres, des chevaux, qui
barrent le chemin, endormis sur le sol, se lèvent et caracolent dans
l’obscurité comme des animaux apocalyptiques.
Près du feu qui nous attire, un jeune Kirghiz est assis tranquillement,
les jambes croisées; il regarde ébahi ces gens qui l’entourent
subitement. Il se lève, car il n’est point trop rassuré. Notre première
parole est pour lui demander à manger.
Il nous conduit à son aoul qui est proche; ses frères sortent de leurs
yourtes, allument vite un feu et nous offrent une bonne écuellée de lait
aigre, y joignant du pain cuit sur les charbons. L’écuelle est vidée
rapidement, et l’on repart derrière un des Kirghiz qui a enfourché un
cheval et nous montre le chemin. On se guide avec l’oreille, d’après le
bruit du trottinement devant soi.
Nous entrons dans Pskême au milieu de la nuit, et bivouaquons dans la
cour du chef, à l’extrémité du village.
La matinée du lendemain est employée à préparer les provisions
indispensables à notre excursion aux sources de l’Anaoulgane. Les sacs
sont bourrés de riz, de pain, d’orge; un mouton entier est transformé en
iahni.
Le guide pris à Pskême nous annonce que nous irons dormir à
Oustara-Sang. Notre direction est nord-nord-est, la route agréable; il y
a des arbres, des champs cultivés. Les ânes suivent presque les chevaux.
Voici deux hommes venant à nous d’un bon pas, malgré le poids qui courbe
leur dos. Chacun porte, en travers des épaules, un long fusil à mèche
terminé par la fourche pour viser. Ils s’appuient sur un bâton. Ils sont
déguenillés, trapus, maigres, robustes. Ils s’assoient sur le revers du
sentier sans quitter leurs charges, afin de nous laisser passage.
«Qu’emportez-vous là?
--Un ahou que nous avons tué.
--Où?
--Dans le Kara-Kiz.
--Depuis combien de temps êtes-vous partis?
--Depuis cinq jours.»
Ils ont dépecé l’ahou (chèvre sauvage), ils ont séparé la tête du tronc,
et l’ont jetée à cause de son poids; les cornes étaient très-longues,
«aussi longues que le bras». Ils ont enveloppé la viande dans la peau
qui est d’un poil roux, taillé des lanières et ficelé leur butin.
L’animal a les jambes fortes, assez courtes, le sabot large. Autant que
j’en puis juger, il atteignait la taille d’une petite vache.
Nous faisons aux chasseurs de belles promesses pour les décider à venir
nous joindre une fois qu’ils auront déposé leur gibier à Pskême. Nous
les engageons à chercher la tête qu’ils ont abandonnée; s’ils nous la
remettent, ils seront payés, et dans le cas où ils nous accompagneraient
et parviendraient à tirer encore un ahou, ils peuvent être sûrs de
recevoir une grande récompense.
«Volontiers, dit l’un d’eux; demain nous serons près de vous, mais il
nous faut d’abord réparer nos chaussures usées par les courses sur les
cailloux; par Allah! vous pouvez compter sur nous.» Ils nous quittent
après avoir pris cet engagement. Le soir, nous dormons à la belle étoile
sur un plateau herbeux bordé d’arbustes.
De l’autre côté de la vallée, par-dessus Pskême, on voit briller dans
l’obscurité les feux des nomades: ils ne tardent pas à disparaître.
Nos hommes sont décidés à ne pas laisser éteindre les nôtres: les
chevaux, tournés vers l’ombre, regardent fixement dans la même
direction, les oreilles droites, ainsi qu’ils font lorsqu’ils flairent
un fauve. Or, il y a des tigres dans cette région.
Un vieux guide nous recommande de tenir les armes prêtes, il conseille
de rassembler les bêtes et de les entraver. Lui et ses compagnons
s’accroupissent près du feu, côte à côte; de temps à autre, ils jettent
une poignée de broussailles, et la flamme s’élance avec une pluie
d’étincelles. La lumière, qui leur donne du courage, effraye les animaux
sauvages. La nuit s’écoule sans alerte; au réveil, on regarde du côté de
Pskême, dans l’attente des chasseurs rencontrés la veille. Réflexions
faites, il est très-probable qu’ils manqueront à leur parole: ils ont
des vivres pour quinze jours, et nul intérêt immédiat ne les pousse à
supporter de nouvelles fatigues.
La matinée est splendide, et cela met tout le monde en gaieté, même les
insectes, qui voltigent, s’enfoncent gloutonnement dans les guimauves et
se font prendre au beau milieu du festin. La roche Tarpéienne est près
du Capitole. Je m’en aperçois moi-même, car je tombe plus d’une fois sur
l’herbe glissante, au moment où j’étends la main vers un des dîneurs.
Décidément, il faut abandonner les bottes et revenir aux bas de cuir que
nous chaussions dans le Kohistan.
Une fois le Kara-Kiz franchi, il n’y a plus la moindre trace de sentier,
et par une chaleur écrasante dans cette étroite vallée, nous avançons
avec des peines inouïes, tantôt sur l’herbe lisse sans point d’appui,
tantôt sur les éboulis où l’on s’abat à chaque instant. Rachmed et son
cheval roulent durant une dizaine de mètres, sans autre inconvénient que
quelques meurtrissures.
Aussi le chemin ou plutôt l’absence du chemin de Kara-Kiz lui servira
dorénavant de point de comparaison, et souvent il dira:
«Maître, cela vaut mieux que le Kara-Kiz.» Ou bien: «C’est comme au
Kara-Kiz.»
Le Kara-Kiz que nous longeons vient du nord, à travers un désert
pierreux. En haut des roches, des perdrix nous narguent de leurs cris
d’appel. Nous quittons les bords de la rivière et faisons un coude droit
vers l’est dans une gorge sauvage. Nous bivouaquons sur des plaques de
pierre colossales tombées à plat et unies comme des tables. On pourra
s’y étendre à l’aise pour dormir. A notre gauche coule un torrent qu’on
appelle Kizil-Kouich en langue turque. Bien que nous interrogions un
Tadjik, ses dénominations géographiques ne sont pas en dialecte persan.
Cette région n’est guère fréquentée que par les nomades kara-kirghiz, et
il en a appris le nom à leur contact. Le nom du premier campement
n’était pas turc.
Remarquons que le Kirghiz, ayant le sens topographique et l’œil de
l’artiste, désigne volontiers les différents aspects du pays par des
noms indiquant la forme ou la couleur. Là où le Tadjik juge à propos de
conter une légende, le Kirghiz dit: «Montagnes noire, blanche, en forme
de coupole, etc.»
Mais le soleil va se coucher, la température baisse subitement, il sera
bon d’amasser du combustible. Personne d’entre nous qui ne soit accablé
de fatigue et n’ait déjà apprêté son gîte pour la nuit. Vite qu’on fasse
cuire le souper; on tombe de sommeil.
Mais un des montagnards m’appelle, et faisant un geste de la tête: Ahou,
dit-il. Et en effet, sur les crêtes d’en face, à environ deux cents
mètres au-dessus de nous, quatre belles chèvres sauvages regardent. Le
soleil les éclaire par en bas, et elles semblent colossales. Je prends
vite mon fusil, saute à cheval avec un montagnard en croupe qui me
montrera le chemin. Nous traversons le torrent, laissons le cheval en
liberté, et partons d’un bon pas en examinant le terrain. De nombreuses
traces sont apparentes, et les ahous ont tracé un sentier qui descend à
la rivière. Elles le suivent lorsqu’elles viennent boire matin et soir.
Plus haut, une vasque bien abritée du soleil leur a servi évidemment de
buen-retiro pendant la chaleur de l’après-midi. Les corps pelotonnés
pour le sommeil, à la longue, ont creusé des «cuvettes». Le gibier est
toujours en vue; j’emboîte exactement le pas au montagnard qui marche
avec précaution. Encore quelques mètres d’ascension, et je pourrai
coucher en joue les belles chèvres.
Quel joli coup de fusil! Jamais l’occasion ne s’est présentée aussi
belle! Telles sont mes réflexions. Mais l’arbuste que mon compagnon
tenait en se hissant, casse. Il tombe sur moi, je tombe, et nous voilà
tous deux glissant à plat ventre sur les pierres qui roulent avec bruit;
nous nous accrochons à une saillie, recommençons la montée, mais sans
espoir aucun de réussite: notre chute aura certainement donné l’éveil
aux ahous, bien qu’ils ne nous aient point vus.
Arrivés près du sommet, nous nous dissimulons derrière un rocher et
tendons le cou: les chèvres ont disparu; pas un animal, pas un oiseau
n’est visible; il n’y a que les montagnes nues qui vont s’affaissant par
degrés vers le soleil couchant; elles forment un cirque avec une gorge
sombre dans le bas. C’est une solitude parfaite, telle qu’on la rêve
dans un cauchemar, quand on s’agite avec la sensation d’un isolement
complet d’où il serait impossible de sortir.
Il fait nuit quand nous rentrons au bivouac, plus harassés, plus affamés
que jamais. La pierre nous paraîtra le sommier le plus élastique.
A Kizil-Kouich, le baromètre marquait 5,300 pieds. C’est à pied que nous
poursuivons notre route le lendemain, par un défilé très-étroit, avec
des rochers à droite et à gauche, et des blocs obstruant le sentier.
Notre bivouac est déjà hors de vue, quand Rachmed, à qui j’ai recommandé
de chercher des reptiles, et qui marche à côté de moi, me montre une
vipère dormant en cercle. Sans hésiter, il la saisit par le cou; elle se
tord, montre les crocs. De la main qu’il a libre il tire de sa poche la
petite gourde contenant le tabac en poudre dont il a coutume de remplir
sa bouche, et en verse une pincée dans la gorge de la vipère. Elle
tressaille, puis devient roide, car la nicotine l’a rapidement
empoisonnée. Aux crocs pointus, aux maxillaires puissantes, nous
reconnaissons une variété fort dangereuse. Je fais observer au brave
Rachmed qu’il a commis une imprudence, qu’il risquait d’être mordu,
qu’il doit s’abstenir dorénavant de prendre ces animaux avec ses doigts.
Mais Rachmed s’étonne de ma remarque.
«Qu’ai-je à craindre? fait-il, tu lis dans les livres, tu connais des
remèdes à tout, et tu me guériras tout de suite, parce que je suis un
bon serviteur; avec toi, je n’ai rien à craindre. Tu lis dans les
livres!»
Voilà un argument en faveur de l’instruction obligatoire.
Tirant les chevaux, poussant les ânes, suant, trébuchant, après avoir
trouvé de la neige à 6,000 pieds, nous atteignons enfin un bel alpage à
7,150 pieds. Le versant qui regarde le midi est tapissé d’herbe, mais il
reste encore de la neige dans le creux des ondulations abrité du soleil.
Cette région est beaucoup plus froide que le Kohistan, où deux mois plus
tôt, à la même altitude, la neige avait disparu complétement.
Cette place convient à une halte. Tandis qu’on allume le feu, on cherche
de l’eau pour le thé. On n’en voit nulle part, on en trouvera au bas des
thalwegs ou bien dans le lit tracé par le cours des ruisseaux maintenant
à sec. On déplace les pierres amassées sur les plates-formes où l’eau
tombant brusquement en cascade a creusé de petits réservoirs. C’est là
que sont cachés les quelques litres d’eau qui nous sont nécessaires, et
point n’est besoin de recourir à la neige gisant plus loin.
La passe menant à la vallée d’Anaoulgane est à 7,420 pieds. En face au
nord-est, sur la rive gauche de la rivière, s’allonge le sentier
aboutissant à une autre passe nommée Tourpakbel, d’où l’on descend dans
la vallée du Talas. Puis à l’est, deux glaciers montrent leur front de
chaque côté d’un pic; un des affluents de l’Anaoulgane en découle. L’eau
qui roule au bas de notre campement est blanchâtre; c’est la preuve
qu’elle sort d’un glacier. Nous allons nous en assurer le lendemain.
Sautant de rochers en rochers, car la rive gauche en est semée, nous
partons bien décidés à aller jusqu’au bout. Le guide, presque un
vieillard, nous précède en sautillant sur ses jambes sèches. Les fleurs
sont rares, et partant les insectes; quelques mouches, des papillons
décolorés, des fourmis, deux ou trois variétés de coléoptères, une
sauterelle émigrant avec sa femelle sur le dos, mais pas un seul oiseau.
Cette contrée n’est guère habitable. La berge devenant abrupte, nous
suivons le milieu de la vallée où le torrent se ramifie à travers les
rochers, sur lesquels nous posons le pied. Étant partis le matin, nous
sommes dans l’après-midi au front de l’ancienne moraine du glacier ouest
de l’Anaoulgane. En voici encore quatre qui forment avec le premier un
demi-cercle tout blanc, ayant son extrémité au nord-est, et rompu par
des pics sombres.
Le soir, nous retrouvions nos gens campés un peu plus bas que le point
où nous avions dormi la veille. Ils étaient installés sous un bloc
énorme, qui donne son nom de Tchatyrtach (tente de pierre) à cette
région. Les Kirghiz l’avaient habité quelques jours auparavant.
Le lendemain, nous voyons, en aval du Tchatyrtach, des empreintes de
sangliers. Dès l’aube, toute la bande est venue boire, a piétiné la rive
humide.
Nous traversons l’Anaoulgane, à quelques kilomètres de sa confluence
avec le Pskême. L’eau est profonde et rapide; à moins de précautions,
nos bagages seront mouillés. On décharge les ânes, on place un bât sur
le cheval qui a les jambes les plus hautes; sur le bât on met du feutre
plié en quatre, et l’on a une sorte de piédestal où l’on posera les
objets qu’il importe de conserver secs. Moitié des hommes reste d’un
côté pour charger; moitié se met à l’eau, et va de l’autre. Une longue
corde est attachée au passeur afin de pouvoir le diriger et le soutenir
au besoin, mais il s’acquitte de sa besogne avec une intelligence telle
que d’un geste on le guide; il va et vient, trouvant du premier coup le
gué, et le suivant sans broncher.
Quant aux bourris, on les hale, car l’exiguïté de leur taille les oblige
à nager, et ils sont à la discrétion des flots, le courant étant
très-impétueux. Leur corps disparaît complétement dans l’onde bourbeuse,
leur tête paraît s’en aller à la dérive, telle une épave aux mâts
couchés sur le flanc, que figurent mal les vastes oreilles. Le soleil
qui nous sèche éclaire du même coup cette petite opération, et les
hommes solides, au torse nu, ont bon air, soit qu’ils attendent,
immobiles comme des bronzes, soit qu’ils roidissent leurs muscles par un
effort. Rachmed, qui ferme la marche, exécute un plongeon involontaire,
mais il ne lâche point la corde, et le cheval passeur le tire sur le
dos. Rachmed rit, tout le monde rit, on charge à nouveau, et l’on
descend la rivière. Les pierres rendent la marche fatigante, mais les
arbres fruitiers à l’état sauvage, les noyers, les pommiers laissent
pendre des branches, lesquelles branches portent des fruits que l’on
cueille en se dressant sur les étriers, et la route paraît sensiblement
plus agréable. Après plusieurs jours de viande salée, des pommes, même
sauvages, sont un régal délicat.
De la vallée de l’Anaoulgane, nous gagnons ensuite par un plateau le bas
de celle de Karakiz aux berges couvertes de genévriers. Nouvelle
traversée, nouvelle montée pénible, puis descente vers Pskême, où nous
étendons notre feutre dans la même cour.
Au réveil, nos hommes se rasent, font toilette, revêtent des chemises
blanches pour deux raisons, d’abord parce que ces soins de propreté leur
sont indispensables, ensuite parce qu’aujourd’hui 25 août est le premier
jour du mois de chewal. Durant le précédent qui est celui de ramadan,
les musulmans doivent observer le jeûne. Le temps du ramadan étant
comparé au carême de nos catholiques, le premier jour de chewal
correspond à peu près à notre Pâques. La rupture du jeûne est une grande
solennité religieuse dans ce pays; aussi, dit Rachmed, qui paraît
très-bien disposé, «on va s’amuser un peu».
Nos serviteurs n’ont, il est vrai, pas suivi les prescriptions du Coran,
mais ils ne manquent pas de se réjouir comme leurs coreligionnaires plus
dévots. Au fait, après qu’ils ont supporté patiemment les fatigues d’un
voyage ne les intéressant aucunement, un peu de flânerie leur est chose
due.
Cette coutume d’honorer la Divinité en changeant de chemise est tout
européenne. Comme vous savez, c’est le seul acte par lequel bien des
gens célèbrent le dimanche, jour du Seigneur. Mais voici d’autres
particularités qui sont également occidentales.
Les petits-fils du brave homme qui nous offre sa cour pour bivouaquer,
viennent le saluer. Ils sont vêtus d’un habillement neuf qu’on leur a
acheté à l’occasion du Baïram. Le grand-père leur donne quelques
poignées de fruits secs, de noix, de pistaches, qu’ils emportent dans le
pan de leur robe. Ils vont les casser avec une pierre et manger en
compagnie de jeunes camarades. Un cousin arrive en écoquillant un œuf
teint, il en a d’autres en réserve dans sa ceinture de cotonnade. Il en
prend un à main pleine de la main droite, car la gauche est réservée aux
gestes vils; il l’approche de sa bouche, souffle les joues gonflées; son
vis-à-vis l’imite, et ils cognent les œufs l’un contre l’autre, comme il
me souvient d’avoir fait dans mon enfance. L’œuf cassé change de
propriétaire.
Les adultes ont mis leurs plus beaux habits, et se réunissent pour boire
le thé, manger des fruits secs, «des œufs de Pâques». Les femmes sont
réunies dans les cours des maisons; tandis que les vieilles grignotent
un fruit sec, les jeunes dansent et tapent le tam-tam ou chantent d’une
voix criarde. Kirghiz et Tadjik courront la chèvre de la journée.
Vers midi, des cavaliers arrivent de tous côtés; ils se réunissent près
de notre bivouac, sur un tertre au pied duquel une terrasse s’étale
jusqu’à la rivière. C’est l’hippodrome un peu resserré de Pskême. De
jeunes Kirghiz passent n’ayant que la chemise à manches larges et
courtes dans le pantalon de cuir jaune, et au sommet de la tête
fraîchement rasée, le tépé conique. Ils montent des chevaux de peu
d’apparence, maigres, à la jambe sèche. Ils vont courir la chèvre en
présence de leurs aînés qui les suivent, moins sommairement vêtus, car
ils ne seront que spectateurs. Tous sont petits, trapus, vigoureux, avec
des faces larges, la barbe claire du Mogol. Ils s’arrêtent et forment
des groupes.
Il vient ensuite des Tadjiks, montant des chevaux de même race, mais
plus forts et mieux nourris. Eux-mêmes sont plus soigneusement vêtus que
leurs adversaires; quelques-uns ont le khalat de soie enfoui dans le
tchalvar. Ils sont d’une taille plus élevée, ont la barbe noire et
fournie. Enfin le Kourbachi arrive, traînant une chèvre récemment tuée.
Immédiatement, les concurrents se rassemblent en demi-cercle, les autres
se massent à l’écart. Le Kourbachi pose l’enjeu à terre, le touche du
bâton, se retire. Aussitôt le demi-cercle se referme, les chevaux sont
pressés les uns contre les autres, les cavaliers les excitent du geste,
de la voix, du talon, car il faut s’approcher de la chèvre et la saisir
à terre. L’un se baisse, le corps penché jusque sous la selle, cramponné
à la crinière, la main près du sol; son voisin le heurte, l’obligeant à
se remettre en selle sans avoir pu rien saisir. Ce sont des chocs, des
bousculades, des poussées violentes; vingt fois ils perdent l’équilibre,
vingt fois le reprennent avec la vivacité du chat; les cris, les coups
de fouet, retentissent à travers le piétinement. Un Tadjik colossal au
khalat bleu tient la chèvre, il s’efforce de se dégager, de fuir; un
autre la saisit par une patte, à eux deux ils font une trouée, et
s’échappent tirant chacun de leur côté. Le Tadjik au khalat bleu
l’emporte, il passe la chèvre sous sa jambe gauche, la retenant de la
main droite, et de la main gauche fouettant son cheval, il part à fond
de train. La masse des cavaliers donnant la chasse au fuyard disparaît
dans une nuée de poussière.
Les Kirghiz d’âge mûr se tiennent à cheval dans un coin du champ de
course. Les Tadjiks de Pskême, hommes, vieillards, enfants, considèrent
le spectacle assis à terre, le dos à la muraille des maisons et à
l’ombre. Seules, les femmes kirghiz s’exposent à la vue des hommes, le
visage découvert; elles paraissent s’intéresser vivement aux lutteurs,
les suivant attentivement du regard.
La plupart des femmes tadjiks sont restées dans le village; leurs chants
désagréables arrivent jusqu’à nous; quelques-unes regardent par les
portes entre-bâillées.
Cependant, voici les coureurs qui reviennent au galop; le Tadjik penché
sur le cou du cheval les précède, la tête tournée vers les poursuivants.
Lorsqu’il est près de nous, trois Kirghiz nouveaux venus,--trois frères,
le plus jeune âgé d’environ dix-sept ans, l’aîné de vingt-deux ou
vingt-trois ans,--au cou de taureau, larges d’épaules, herculéens, se
jettent en travers du vainqueur. Ils gênent sa marche, l’arrêtent.
L’aîné saisit à deux mains une patte de derrière et tire, les jambes
nouées au cheval, le fouet entre les dents. Le Tadjik tient bon. Les
veines jugulaires du Kirghiz gonflent à éclater, les frères fouettent
son cheval, on entend craquer les os de la chèvre, le Tadjik lâche
prise, l’autre, poussant un cri rauque de triomphe, détale avec sa
proie. Et la chasse continue.
Il y a des incidents. Tel est désarçonné, sa selle a tourné; tel tombe,
une sangle ayant éclaté; à un autre on arrache un étrier, à celui-ci on
casse sa bride; beaucoup sont jetés à terre, mais ils tombent sur leurs
pieds, les Kirghiz étant extrêmement agiles. Il est probable que la
chèvre restera à un Tadjik montant un vigoureux et rapide cheval pie.
Cela est fatal; ces Kirghiz insouciants du butin courent par
divertissement, luttent par un besoin de dépenser leur vigueur. Leurs
adversaires de l’autre race, au contraire, emploient la ruse et
l’adresse, visant surtout le profit, et ils ménagent leurs forces,
autant que les autres les prodiguent. Finalement, un Tadjik parvient à
tourner deux fois autour de la piste, sans être atteint, grâce à ses
congénères qui assuraient sa fuite; il jette la chèvre, le Kourbachi la
touche du bâton, et la lui adjuge.
La foule des concurrents se disperse, chacun retourne chez soi, en
essuyant de sa manche son front ruisselant de sueur. Les Kirghiz des
aouls éloignés vont sous la yourte de leurs amis bavarder, boire du
koumis, manger du mouton rôti, chanter en s’accompagnant du tchertmek,
et demain matin ils gagneront les pâturages, très-contents des
réjouissances de la veille.
Depuis des siècles, les gens de race turque ou mogole, comme vous
voudrez, sont amateurs de jeux violents, et lorsqu’un chef habile sait
les entraîner, ils montent à cheval dans la saison de l’herbe et vont
piller les tribus voisines ou les peuples lointains. Maintes fois ils
ont abandonné la vie paresseuse du nomade et couru les aventures du côté
de l’occident et de l’extrême orient. Jamais ils n’en ont tiré grand
profit. Maintes fois Touran a lutté contre Iran: et quoique plus faible,
Iran finissait par manger la chèvre, accumulant des capitaux et prêtant
à son maître. Aujourd’hui encore, les gens de langue iranienne sont les
marchands, sont les plus riches, et ils ont au front l’inquiétude des
thésauriseurs.
Quant aux fils de Touran, ils ont la même insouciance du lendemain, le
même contentement de peu, la même verdeur de jeunesse qu’aux temps où,
comme des enfants terribles, ils allaient pousser une pointe jusqu’aux
bords de la Loire, bivouaquer près de Ravenne, ou faire manger une
musette d’orge à leurs chevaux dans le palais des empereurs de Chine.
Voilà très-longtemps qu’ils chevauchent dans les plaines, depuis le
Kamtchatka jusqu’à la Touraine, ne gardant rien, laissant aux autres la
chèvre qu’ils ont courue.
Le soir du Baïram, nous allons coucher dans un aoul situé sur le chemin
du Tchotkal. Toute la nuit, le vent souffle du sud-ouest; il gémit, et
personne n’entend les chiens qui se glissent dans notre yourte et
mangent impudemment la moitié d’un mouton suspendu à portée de la main,
que nous devions emporter comme provision de route.
On part par la pluie et le vent. A Pskême, Rachmed a trouvé l’occasion
de gagner quelques tengas, en revendant un manteau de bure qu’il avait
acheté dans le Yagnaou. Mal lui en a pris, car il n’a plus de vêtements
imperméables, et il est trempé jusqu’aux os. Il reçoit gaiement l’averse
et se coiffe d’un seau de toile, en manière de parapluie. La pente est
roide, son bidet penche la tête, lui-même se replie en arrondissant le
dos, baisse le nez, et il offre l’image très-ressemblante du chevalier
de la triste figure victime des caprices du sort.
Le sentier serpente, on grimpe toujours en louvoyant entre le sud et
l’ouest. Un brouillard nous enveloppe, et au sommet de la première passe
de 7,500 pieds, le cavalier qui précède est à peine visible. Vers midi,
le vent souffle, le thermomètre descend à 1 degré. Grelottement général.
La veille à pareille heure, 30 degrés de chaud nous faisaient suer à
grosses gouttes. On tire les bêtes par la bride, glissant sur la roche
mouillée; on quitte la crête, on descend dans une gorge, la nuée
glaciale s’évanouit lentement, on se voit à peu près. Tous nous mettons
pied à terre, et recroquevillés sous nos manteaux, nous dévorons à la
hâte un morceau de mouton salé et repartons.
Les difficultés de la route augmentent, il y a encore un chaînon jeté en
travers; on se hisse au sommet d’une seconde passe imperceptible, et au
fond d’un cirque profond on découvre de petits lacs tranquilles, sans un
oiseau aquatique, sans un arbrisseau sur les hauteurs à pic, qui leur
font une ceinture de pierre. Paysage triste et désolé.
C’est de l’autre côté de cette gorge que l’on campera. Nous devons en
gagner l’extrémité qui s’élargit en vallée pierreuse, avec de rares
touffes d’herbe, puis redescendre parallèlement par les sentiers de
l’autre rive, et obliquer ensuite dans la direction du sud-ouest. C’est
la direction que nous suivrions immédiatement si nous avions les ailes
de l’oiseau, ou un prosaïque pont suspendu devant nous.
Les traces du passage des nomades sont apparentes; ils ont quitté cette
région depuis peu, le manque d’herbe, le froid les obligent à la
retraite. Pas un brin de bois, pas un arbuste dans ce désert, qu’éclaire
mal le soleil couchant, terne et sans chaleur aucune.
Rachmed commence à donner des marques d’inquiétude; il me confie qu’on
risque fort de ne point boire de thé de la journée et de dormir sans
feu.
«A moins qu’Allah ne nous envoie du bois», dit-il, en portant la main à
sa barbe.
Je lui recommande de bien regarder de tous côtés et de ramasser la
moindre branche. Toute la troupe cherche du bois ou des broussailles.
Soudain, Rachmed descend la pente au petit trot; il se baisse, ramasse
quelque chose et revient en montrant triomphalement une auge de bois
oubliée par les pâtres. Ils y versaient le laitage qui est la nourriture
des chiens; car jamais on ne présente à cet animal une écuelle servant à
l’homme.
«Allah nous l’a donnée, maître, dit Rachmed. Louanges à Dieu.
--C’est vrai, mais les Kirghiz l’avaient oubliée.»
A la nuit tombante, notre troupe est arrêtée à 6,000 pieds d’altitude
dans une gorge étroite et nue, sillonnée par un torrent. Il dévale,
tortueux «comme la corde détendue d’un arc», et disparaît dans l’ombre
au pied des montagnes qui se dressent en une masse noire formidable. On
se croirait dans l’angle d’une trappe triangulaire avec une issue unique
vers ce lambeau de ciel bleuâtre où les premières étoiles paraissent des
croix d’argent. Serrés les uns contre les autres dans une encoignure
afin d’échapper au vent, abrités le mieux possible derrière nos bagages
entassés, nous séchons un peu nos vêtements à la flamme, tout en faisant
bouillir le thé qu’on boit très-vite, à tour de rôle, car avec l’auge
mise en écailles on peut en préparer tout juste quelques tasses. On
mange rapidement, et aussi longtemps que les charbons luisent, on
veille. Quand ils jettent une dernière lueur, il semble qu’un esprit
bienfaisant nous abandonne, et l’on s’étend sur le feutre, pelotonnés
sous les couvertures. Malgré la gelée et les taquineries du vent, on
dort. Le matin, à cinq heures, le thermomètre marque 5 degrés de froid.
C’est le 26 août.
On s’apprête à la hâte. Il nous tarde d’être hors de ce puits glacial;
nos chevaux vont d’un pas alerte, et point n’est besoin de les exciter.
Tous les yeux sont fixés sur la cime des montagnes, à qui le soleil met
une frange d’or. Dès que l’horizon s’est enflammé, la caravane a salué:
«Que Dieu te garde, soleil.» Et dans cet acte, Kirghiz, Tadjik, Ousbeg,
tous mettent comme un sentiment d’adoration. Jamais le culte rendu au
soleil, puis au feu par quoi l’homme le remplace, ne nous a paru plus
compréhensible qu’en cette occasion. Chacun l’attendait avec impatience,
et aspirait après l’instant où il pourrait s’imprégner de sa chaude
lumière. Une fois sur la plate-forme interrompant la ligne de faîte qui
court de chaque côté, nous nous arrêtons et restons immobiles, heureux
de nous baigner dans le soleil, «de le prendre», comme disent les
Espagnols. Réellement on reçoit la visite d’un dieu.
La neige s’étend devant nous, puis la gorge tourne brusquement sur le
sud-est; l’ombre cesse, et en même temps la neige. Le soleil l’a
transformée en un gentil ruisseau filant à travers un coin de prairie.
Tout autour on voit en pleine lumière des grappes de moutons suspendus
au flanc de la montagne et des chèvres juchées sur la pointe des
rochers. Deux pâtres dorment sur une grosse pierre plate; les chiens
aboient, les maîtres s’éveillent, se retournent sur le ventre, regardent
et attendent la tête dans les mains. Un troisième les rejoint lentement.
De tous les Kirghiz que nous avons vus, nuls n’ont la tête plus grosse,
plus ronde, les yeux plus bridés et plus petits. Ils ont l’ossature
très-forte et paraissent énormes. Ce sont des Kara-Kirghiz (Kirghiz
noirs), et leur type est aussi mogol que possible.
Ils jettent des broussailles sur le feu couvant sous la cendre, nous
offrent du lait crémeux, mais sale, et nous proposent de préparer du
katlamak. Nous acceptons.
Le plus jeune des trois prend à poignée de la farine dans un sac caché
sous le feutre, il la dépose dans une écuelle de bois, y verse de l’eau,
la pétrit. Lorsque la pâte est «levée», il la présente au cadet, qui
l’étale du poing sur la pierre, la tapote entre les deux mains, et en
fait des galettes minces.
Il met de la graisse de mouton dans la marmite, elle fond bientôt, et il
y plonge les galettes, les laissant jusqu’à cuisson parfaite. Cuisine
primitive, comme vous voyez, et qui ne demande pas d’apprentissage
sérieux; vraie cuisine de nomade qui fut souvent la nôtre. Le katlamak
est très-bon et tient à l’estomac.
Mais nous sommes pressés, nous nous levons de table, et, après avoir
remercié poliment, poursuivons la marche toujours vers le sud-ouest.
L’herbe reparaît, les pentes sont douces, nous débouchons au milieu
d’un aoul des Kirghiz-Sarou. Le chef des tentes nous reçoit
très-cordialement. Le brave homme est malade et peut à peine se tenir
debout: il est criblé de rhumatismes.
Devant notre yourte sont entravées une trentaine de belles juments
laitières à la croupe arrondie; le soleil étant sur le point de
disparaître, on va les traire.
Un des frères du chef entre avec son air le plus riant:
«Veux-tu du koumis?
--Ha! ha!
--Koumis très-bon», affirme-t-il en secouant la tête et d’un ton
convaincu.
Il s’approche d’une outre ouverte, suspendue à un piquet; il prend entre
ses mains la baratte, bâton terminé par deux bouts de lattes en croix,
la fait tourner rapidement, et j’entends le petillement de la
fermentation.
«Très-bon», répète le brave garçon.
Il prend une écuelle, l’emplit, me la présente en disant:
«Bois, ami, koumis très-bon.»
Et en effet, il est bon, délicieux, et je ne me souviens point d’avoir
bu meilleure boisson dans une écuelle plus sale, offerte de meilleur
cœur par un individu plus laid.
Avec une herbe aussi succulente que dans cette vallée de Kara-Korum et
d’aussi magnifiques juments, il est naturel qu’on fabrique d’excellent
koumis. Nulle part nous n’en avons bu qui valût celui-ci. C’est qu’au
lieu de le fabriquer exclusivement avec le lait de jument, ainsi qu’on
le doit, on y mêle presque toujours du lait de brebis, de chèvre ou de
vache, et il est de qualité inférieure. Pareille chose arrive chez nous
pour certains vins, lorsqu’on mélange les plants avant de pressurer.
Qu’on nous permette une digression à propos de cette boisson capiteuse
des Kirghiz. On l’a beaucoup prônée dans notre pays, on en vend en
France, j’en ai bu; rien ne ressemble moins à du koumis. En admettant
que ce breuvage ait les propriétés curatives qu’on lui suppose, il
faudrait n’en employer que d’un bon cru, et ce qu’on débite en France
sous ce nom est au vrai koumis ce que la plus mauvaise piquette de
Champagne pouilleuse est au meilleur bourgogne.
[Illustration: VUE D’INTÉRIEUR DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (HAREM).]
Hâtons-nous d’ajouter que parmi les buveurs de koumis d’Asie, nous
n’avons pas aperçu un poitrinaire. L’absence complète de ce genre de
maladie s’explique facilement sous un climat extrême où l’on est exposé
à supporter alternativement plus de 30° de froid et plus de 40° de chaud
à l’ombre. A moins d’avoir un excellent appareil pulmonaire, un être
quelconque est éliminé inévitablement dès le bas âge.
Le chef des tentes à qui nous donnons tout ce qui peut lui agréer, les
médicaments, le thé et le sucre qu’il nous demande, veut nous témoigner
sa reconnaissance, et il ordonne d’abattre un agneau. Lorsque le rôti
est prêt, il se traîne jusqu’auprès de nous, appuyé sur les bras de deux
de ses frères; un troisième apporte le plat qui nous est destiné. Le
chef le lui prend des mains, nous le présente, et, d’un geste, nous
invite à manger.
Suivant la coutume que le Kirghiz pratique vis-à-vis des personnes à qui
il veut témoigner du respect, on nous a servi un morceau des différentes
parties de la bête tuée en notre honneur. Faillir à cet usage passe pour
une infraction grave aux lois sacrées de l’hospitalité. Cela peut donner
lieu à des querelles et être l’origine de vendettas jamais assouvies. On
nous a conté qu’à l’occasion de la mort de son frère, certain khan
kirghiz donnait une fête splendide et d’une prodigalité inimaginable.
Dix tentes étaient bondées de victuailles, une foule de serviteurs
distribuaient les vivres aux nomades accourus de cent lieues à la ronde
qui festinaient par bandes autour de leurs chefs. Dans l’empressement ou
par mégarde, on présente à l’un des khans l’écuelle contenant le rôti
sans un morceau du foie. Le khan signale aux siens ce manque de respect,
se plaint de l’injure imméritée qui lui est faite, et toute la tribu se
lève incontinent, saute à cheval en proférant des menaces. Il ne fallut
pas moins que l’intercession des plus puissants amis du défunt et les
excuses du khan pour décider les victimes d’une telle négligence à
revenir sur cette décision et à reprendre leur place au banquet. En de
telles occasions, un Kirghiz mange en une journée ce qu’un fort mangeur
de Flandre absorberait en trois jours de kermesse.
Nous nous reposons une demi-journée dans l’aoul de Karakoroum. Les
chiens en sont aussi peu aimables que possible. Chaque fois que nous
sortons de notre yourte, il faut deux hommes armés de bâtons qui les
écartent, et si l’un de nous s’assied à l’air pour ranger ses
collections, les mâtins accourent aussitôt et montrent des crocs
menaçants. Si bien que deux jeunes garçons sont placés comme sentinelles
à nos côtés avec mission spéciale de leur lancer des pierres. Ces chiens
sont des gardiens vigilants, jour et nuit aux aguets; dès qu’ils
aperçoivent un individu qu’ils ne connaissent point, ou qu’ils entendent
un bruit insolite, ils lancent un aboiement. Qu’un cheval se détache
dans l’obscurité, qu’une des bêtes s’éloigne, qu’un fauve erre aux
environs, et ils font un vacarme qui met tout l’aoul sur pied.
De Karakoroum, le Clos-Vougeot du koumis, nous descendons vers le
Tchotkal, le long de la rivière bien ombragée de Djar-Sou. La vallée est
large d’au moins une verste; on trotte sur une table, tout surpris de
n’avoir pas à grimper. Puis on arrive à un petit bois, le premier que
nous voyons en Asie centrale. Dans les clairières où l’herbe pousse, des
tentes sont dressées, des troupeaux paissent. Le frère du minbachi[27]
absent nous reçoit. Notre hôte est très-riche, et nous avons bon feu et
bon gîte. Des lièvres nains courent dans le bois, des cormorans passent
sur nos têtes; la rivière est large, et le volume de ses eaux
très-abondant.
[27] Minbachi: chef de mille.
Un de nos djiguites, sorte de Tachkent, déclare vouloir nous quitter. Il
avait fait preuve jusqu’à présent de maladresse et de mauvais vouloir;
nous ne sommes pas fâchés d’en être débarrassés. En prenant les devants
il nous évite d’avoir à lui administrer une correction. Il prétend qu’on
trouvera plus haut des voleurs, des tigres; qu’il n’y a point de chemin,
qu’il fait trop froid. Il a peut-être raison.
Un gros Kirghiz le remplace, qui se dit disposé à nous suivre partout où
nous voudrons aller.
Les provisions sont renouvelées; il s’agit de gagner le Ferghanah et de
trouver une passe menant dans la direction de Namangane. Nous marchons
vers le nord-est, sur la rive gauche du Tchotkal, traversons le Sanzar,
un de ses affluents; et toujours dans une vallée, souvent large d’une à
deux verstes, nous avançons d’un bon pas.
Les bagages sont derrière nous; le soleil descend. Le guide pense qu’il
serait bon d’aller au-devant des âniers, afin de leur indiquer l’aoul où
nous camperons. Il nous engage à poursuivre seuls la route; il galopera
en arrière et nous rejoindra à temps.
Nous voilà partis, ramassant de temps à autre un insecte, une plante. Le
soleil va se coucher, pas de Kirghiz, la nuit tombe, personne encore. On
tient conseil, et l’on décide de continuer jusqu’aux premières tentes,
où l’on attendra le jour. La nuit est de plus en plus obscure, la vallée
plus étroite; tout sentier a disparu; au reste, on ne voit goutte. On
appelle, pas de réponse. Il faut retourner en arrière et tâcher de
retrouver certain petit moulin posté plus loin que le Sanzar sur un
torrent.
Rachmed devine un tas de foin, y met le feu. On retrouve une piste
tracée par des cavaliers; on place les chevaux dans ce commencement de
sentier, et on les laisse aller à leur guise, veillant toutefois à ce
qu’ils ne sommeillent point. On passe à nouveau un torrent, deux
torrents, trois torrents avec toutes les précautions imaginables; le
moulin ne doit pas être loin. Des lumières brillent; on hèle, on allume
encore un tas de foin. Rachmed va en éclaireur, les feux sont sur la
rive opposée. Il faut absolument retrouver le moulin, et on le retrouve
après avoir écouté, hésité vingt fois.
Ce moulin consiste en une cabane de deux mètres de côté. Le chien du
meunier aboie; le meunier s’éveille: il dormait sur un tas de paille
devant son usine. Il allume vite du feu, nous lui demandons des
nouvelles de nos gens; il n’a vu personne. A sa longue barbe, à ses
manières, il n’est pas difficile de reconnaître un Tadjik. C’en est un,
du reste, des environs de Tchoust. Tous les ans à la même époque, il
vient loger dans ce moulin. Les Kirghiz campent en grand nombre dans les
environs et lui donnent du grain à moudre. Il est locataire du moulin,
propriété d’un riche Kirghiz. Un jeune garçon l’aide dans son travail.
«Pourquoi couches-tu à l’air par ce temps froid?
--Parce que je ne puis dormir dans ma maison.
--Tu préfères donc une yourte?
--Non, mais les puces sont innombrables, dans le moulin où je suis venu
depuis peu. Durant la nuit, j’y enferme mon cheval dont l’odeur les fait
fuir. Quand elles auront disparu, je prendrai sa place.»
Ayant dévoré le pain du meunier, qui reçoit du thé en échange, nous nous
étendons sur la paille et tâchons de dormir en dépit du froid glacial du
nord-est.
Au jour, notre guide est là, très-heureux de nous retrouver. Il nous
conduit à l’aoul où nos gens attendent. Ce campement est dissimulé dans
une gorge sinueuse, et la veille, nous n’avions pu l’apercevoir de la
vallée.
Nous sommes en plein pays kirghiz, et une fois de plus l’occasion est
belle d’observer de près la vie des nomades.
Le soir, le bétail chassé par les pâtres rentre lentement; les panses
sont gonflées, les pis sont pendants; les agneaux, les chevrettes, les
poulains gambadent près de leurs mères. Les femmes sortent des yourtes;
chacune reconnaît les siens, les appelle, s’efforce de rassembler son
troupeau. Les jeunes garçons et les jeunes filles aident leurs mères à
trier le bétail. Ils courent dans tous les sens. Telle vache, telle
jument de caractère paisible attend patiemment en frétillant qu’on la
traie; telle autre, moins calme, lance une ruade dès qu’on la veut
saisir; il faut la prendre au lacet. Une chèvre en humeur de vagabonder
échappe aux mains des poursuivants; on la cerne, elle entre dans une
tente; elle est prise, et on l’entrave. Cela dure longtemps. De gros
garçons joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine, à la peau tannée
par l’air, aux formes rebondies, laids comme des Kirghiz qu’ils sont,
petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se roulent, courent
nus comme les bêtes. Ils veulent imiter leurs aînés: l’un saisit la
queue d’une vache qui passe, et crie lorsqu’elle lui échappe d’une
secousse. Un autre tient une chèvre par le cou et la pourlèche. En voici
un, avec un fétu de paille entre ses deux petites fesses, qui patauge
dans une mare. Un chevreau s’approche, il l’empoigne, veut l’enfourcher
et tombe dans la vase; il se relève, sans mot dire, sale comme un
marcassin qui s’est vautré. Sa mère le torche avec de la paille, en
souriant; elle est fière de son fils, qui s’enfuit dès qu’elle le lâche.
La rentrée des troupeaux est la grande distraction des enfants. Le reste
du jour, ils rôdent librement autour des tentes, surtout les mâles. Leur
éducation est toute pantagruélique. Ils crient la faim à tout propos, on
les gave de laitage, et ils sont trapus comme des oursons. Un fils de
chef joue avec les bottes de son père, les jette loin de la yourte, puis
les traîne là où il les a prises. Son frère marchant avec peine se
promène triomphalement avec une savate appartenant à madame sa mère;
celui-ci cogne gravement deux pierres l’une contre l’autre, puis les
lance au chien qui passe; ensuite, s’asseyant, il pétrit du «kisiak»
trop frais et s’en barbouille. Le fils du voisin joue avec une faucille
et s’efforce de couper un os. Il aperçoit son père revenant à cheval, il
court à sa rencontre, et lui, pose son fils sur le cou du bel étalon, et
l’enfant, les mains à la crinière, reçoit sa première leçon
d’équitation.
Personne ne les réprimande; ils vivent avec les animaux, comme les
animaux; on les soigne jusqu’à ce qu’ils aillent sans aide sur leurs
jambes; s’ils sont chétifs, le climat les tue; s’ils poussent, ils
poussent vigoureux. Ils prennent la morale des parents, gens simples,
amoureux des récits, coureurs de steppes, manquant d’une notion exacte
de la propriété dès qu’il s’agit d’objets appartenant à des tribus
voisines. Ils sont paresseux comme les auteurs de leurs jours,
travaillant le minimum nécessaire, maigrissant en hiver, s’engraissant
en été tout comme leurs cavales, et, comme elles, se plaisant dans les
hautes vallées aux prairies vertes ou dans la steppe herbeuse.
Curieux ainsi que tous les oisifs, ils sont à l’affût des moindres
nouvelles, et dès qu’un événement de quelque importance s’est produit,
ils chevauchent d’un aoul à l’autre, colportant les racontars, les
commentant des heures entières. Ils ne manquent pas d’aller flâner aux
bazars les plus proches, parfois dans le seul but de regarder, et au
retour ils content par le menu l’excursion dans la ville, refuge des
marchands sartes qui les trompent toujours.
L’année passe entremêlée de fêtes, à l’occasion d’un mariage, d’une
mort, d’une circoncision. De temps à autre, il s’élève une contestation
entre deux tribus à propos d’un pâturage ou d’un puits, et si les
anciens ne parviennent à régler le différend grâce à l’entremise des
bis[28], des horions sont échangés, et parfois il y a mort d’homme. Les
parties composent alors, et les meurtriers payent aux parents de la
victime une indemnité en chameaux, en moutons, comme prix du sang versé.
Mais la réconciliation n’est pas toujours complète; il reste dans le
cœur des offensés un levain de haine, qui devient dans l’occasion un
ferment de discordes.
[28] Juges.
Le froid survient, et le nomade gagne le campement d’hiver, où il
sommeille constamment, ainsi qu’un rongeur; puis l’été succède
brusquement à l’hiver, et il retourne au campement d’été planter sa
yourte à la même place où il revoit encore le cercle tracé par les
keregas[29], et il pose sa marmite sur les mêmes pierres qu’il reconnaît
bien, la flamme les ayant calcinées. Les enfants succèdent à leurs
parents qui leur ont légué des droits aux pâturages, des aptitudes à
manger beaucoup et à dormir plus encore, et avec cela, des coutumes bien
fixées qui font que leurs actions,--qu’il s’agisse de la construction
d’une tente ou des soins du bétail,--sont souvent déterminées par une
superstition ayant la force d’une loi, parce qu’elle a été consacrée par
les siècles et transmise par une longue succession d’ancêtres.
[29] Treillis de bois.
Telle est, à peine esquissée, l’existence du Kirghiz.
Ajoutons qu’il fait preuve de goût dans le choix des couleurs qui lui
servent pour ses tapis ou ses vêtements, qu’il a l’oreille délicate et
le sens de la musique tel que nous l’apprécions. Les improvisateurs non
plus ne sont pas rares parmi les gens de cette race, ni les bons joueurs
de tchertmek, et les ténors foisonnent. Plusieurs musiciens de talent
font partie de l’aoul où nous nous reposons des fatigues inutiles de la
veille et de la désagréable nuit passée au moulin des puces.
Les bêlements, les beuglements réitérés des troupeaux demandant qu’on
les mène paître l’herbe tendre sur les hauteurs voisines, viennent de
nous éveiller. Quelques notes tirées d’un tchertmek arrivent jusqu’à nos
oreilles. L’instrument primitif doit être entre les mains d’un artiste,
car les notes sont pures, et l’air qu’il chante à mi-voix nous paraît
d’un sentiment exquis.
Nous faisons inviter le chanteur à nous donner un échantillon de son
savoir-faire; un jeune Kirghiz vient, son instrument à la main, mais il
s’excuse, disant qu’il n’a que les premières notions de l’art. Mais son
maître habite une tente peu éloignée, et il va lui communiquer notre
désir. Le maître arrive, salue brièvement: «Amman, ami», s’assied
brusquement, jambes croisées, et en même temps qu’il dégage de sa
pelisse le bras gauche afin d’avoir une plus grande liberté de
mouvements, il commence à jouer de sa seule main droite,
très-habilement.
C’est un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, bien
construit, portant son vêtement avec une élégance naturelle. Sa figure
respire l’intelligence, ses gestes sont aisés, et il chante sans
contorsion aucune, d’une voix pure, qu’il sait modérer ainsi qu’il
convient sous une tente.
Il célèbre d’abord les Faranguis venus de loin qui l’invitent à boire le
thé. Après avoir remercié ses hôtes, il chante la légende de celui qui
créa les hommes dans le but de les astreindre au travail, et qui
finalement fut changé en pierre. Puis, c’est l’éloge de la jeune femme
fidèle qui refuse les présents qu’on lui offre et préfère l’homme
qu’elle aime, aux richesses, à une belle yourte de feutre blanc, à une
selle brodée ornée de pierres précieuses, à des chevaux plus rapides que
le vent, à des coffres ornés de beaux dessins, à un troupeau
innombrable.
L’artiste raconte aussi les derniers événements, l’arrivée des Russes,
la fuite du khan de Ferghanah, la conquête de Tachkent, puis de
Samarcande. Tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres. Longtemps il
chante sans que personne se lasse de l’entendre. Nous lui faisons un
petit cadeau; il remercie simplement et se retire en grattant sa guitare
à trois cordes.