LE KOHISTAN (suite).
Pas de chemin.--Tok-Fan.--Le iahni, l’umosch.--La montagne qui
brûle.--En allant à Anzobe, paysage désolé.--Tolérance des
musulmans.--Les habitants se préparent à passer l’hiver;
travail des femmes.--Comment un Yagnaou emploie sa journée en
hiver.--Supercherie.--Habitation d’un montagnard.--Spoliations.--Les
Sougours.--Le Kaïmak.--Pas de médecins.--Pas de mesures de chemin.--Un
chasseur.--Partons pour les sources du Yagnaou.--A Sangi-Malek.--Un
boucher.--Scènes d’alpage.--Les Ousbegs du Hissar.--Renard blanc; froid
polaire.
Le 21 juin, nous passons derechef au pied de la forteresse de Sarvadane.
Un très-mauvais pont nous mène sur la rive droite; un deuxième pont que
nous devons traverser plus loin ayant été enlevé par les eaux, nous
n’avons d’autre chemin qu’un torrent desséché pour passer dans la vallée
du Yagnaou. Comment arriver là-haut?
Nous restons sur les chevaux tant qu’ils peuvent nous porter, et lorsque
nous mettons pied à terre afin de les soulager, nous sommes surpris de
la vigueur et de l’énergie de ces excellentes petites bêtes. Nous avons
grand’peine à nous traîner là où ils allaient d’un pas relativement
alerte, avec le cavalier sur le dos.
Dans le haut du torrent, c’est la pierre lisse avec de rares saillies
pour s’accrocher. Il nous faut hisser successivement les chevaux, qui se
laissent manier avec une docilité remarquable et joignent, autant qu’ils
peuvent, leurs efforts à ceux des porteurs. Quand ils s’abattent, les
hommes placés derrière les soutiennent.
Le coursier d’Abdourrhaïm étant moins vigoureux, perd pied, glisse sur
le dos, renverse un des hommes, et en entraîne un autre qui lui tenait
la bride. Celui-ci ne lâche point prise et s’efforce de se cramponner
aux aspérités; mais la lanière de cuir casse dans sa main, et le cheval
roule jusqu’à un quartier de roche qui l’arrête fort à propos.
On relève l’homme et la bête, qui en sont quittes pour quelques
écorchures. Les ânes viennent ensuite, et les bagages sont portés à dos
d’homme.
La descente jusqu’au Yagnaou est pénible: on ne sait vraiment pas où
poser le pied sur ce sentier de chèvre, et le cheval qu’on tire par la
bride hésite à suivre son conducteur.
Klitch est mauvais marcheur; il n’est point fâché de se mettre en selle
et de prendre un petit temps de galop; car la vallée s’évase, et voici
une prairie où un pâtre garde des chèvres.
Klitch, qui aime beaucoup le lait, s’approche du jeune garçon, descend
de cheval afin de boire plus commodément à l’écuelle en cassant une
croûte de pain. Il laisse son Bucéphale en liberté tondre l’herbe. Il se
régale et me dit en s’essuyant la barbe: «Voilà de fort bon lait»; puis
il se prépare à prendre son cheval par la crinière; mais subitement la
bête lui échappe, se donne du champ, et exécute des gambades
accompagnées de bruits irrespectueux pour le maître, qui court derrière
sans parvenir à l’atteindre. Klitch peste, s’arrête; le cheval s’arrête
immédiatement et broute. Klitch court; le cheval court; le sac accroché
au pommeau tombe, puis le manteau posé sur la croupe. Klitch les
ramasse, court encore, traînant son sabre, son sac, son manteau, ses
jambes arquées, buttant contre les pierres, et finalement il s’allonge,
les bras écartés.
Je ris aux éclats. Notre homme se relève, désespéré, furieux, jette à
terre tout ce qu’il porte, son sabre, son sac, son manteau, puis frappe
du pied, grince des dents, crie, et sa face noire de roi mage sous le
turban de travers se contracte atrocement, avec les grimaces d’un démon
qui a la queue prise et serrée fortement dans une porte. Tout à coup, de
l’agitation d’un épileptique passant au calme, à la résignation d’un
fakir, il s’assied les jambes croisées et ne dit mot. Je galope après
l’animal capricieux, le saisis au milieu du troupeau de chèvres, et le
remets à son maître.
Nous sommes en face de Rabad, gentiment situé sur la rive gauche, au
milieu d’abricotiers, de noyers, de pommiers, au bord d’une nappe de
verdure, descendant jusqu’au fleuve, et Klitch maugrée encore contre son
cheval, lui reprochant ses frasques intempestives.
Le guide nous montre la montagne qui brûle; nous apercevons en effet
près du sommet, au-dessous des neiges, comme la fumée floconnante de
plusieurs hauts fourneaux. C’est le Kan-Tag.
Notre étape finit à Tok-Fan, sur la rive droite du Yagnaou. Ce village
est à 1,890 mètres d’altitude, assis sur un torrent qui longe le
portique servant de mosquée où nous bivouaquons. Devant nous, tombent
les rochers de la berge; à gauche, un bouquet d’arbres indique l’entrée
d’un vallon. En somme, nous voyons loin, à quatre cents mètres à peu
près.
L’aksakal[13] nous vient présenter ses hommages. Sa protection nous vaut
de manger une première fois de la chèvre sauvage, de l’ahou, comme il
dit; c’est aussi le nom persan de la gazelle du désert. Un chasseur nous
en offre un gigot rôti, et bien rôti, ma foi. La bête a été tuée au
moyen d’un fusil à mèche. Les montagnards, chassant la chèvre sauvage,
doivent se munir de vivres pour plusieurs jours, gagner les crêtes où
ces bêtes se réfugient pendant l’été, car elles fuient devant les
hommes, et cherchent la tranquillité près des neiges éternelles, et, à
force de ruse, de patience, la chance s’en mêlant, ils finissent par
abattre une pièce de gibier. C’est la manière de chasser l’isard dans
les Pyrénées. L’ahou que nous savourons était jeune et ne portait point
de cornes.
[13] Barbe blanche, chef du village.
Le brave aksakal qui nous engage vivement à faire des provisions avant
d’aller plus loin, nous procure un mouton avec lequel Djoura-Bey prépare
du iahni.
A dater de ce jour, le iahni sera la base de notre alimentation, et
durant notre voyage, autant que possible, nous ferons en sorte de n’en
point manquer.
On le prépare de la manière suivante: on dépouille un mouton, le taille
en morceaux, qu’on jette dans une immense marmite pleine d’eau, puis on
fait bouillir; on tire la viande, la sale, la roule dans la graisse du
mouton, et la place par couches dans la panse bien nettoyée, tenant lieu
de nos saloirs. On ferme solidement chaque panse, et selon la
température, la longueur du chemin, le nombre des hommes à nourrir, on
emporte dans un sac cinquante, cent livres ou plus de cette viande, et
le soir, lorsqu’on a du combustible à portée, que l’on a le temps de
cuire du riz, on y mêle quelques morceaux de iahni; si le temps ou le
combustible font défaut, on mange alors la viande telle qu’on l’a
préparée, avant de l’ensacher.
C’est à Tok-Fan que nous faisons également connaissance avec l’umosch,
une soupe que madame l’aksakal prépare avec un talent merveilleux.
«Rien de meilleur», dit Klitch.
L’umosch consiste en des boulettes de farine cuites dans du lait aigre.
Ça «se laisse manger».
A Tok-Fan, on trouve également une lanterne, la seule qui existe sans
doute dans la vallée du Yagnaou. Elle est à quatre faces, en bois, avec
des carreaux en papier. Il va sans dire que ce meuble est la propriété
de l’aksakal. C’est la marque d’une haute situation, d’une belle
position de fortune, car dans ce pays de misère, veiller, faire des
dépenses d’éclairage, indique qu’on a beaucoup plus que le nécessaire.
Je m’aperçois que la lanterne n’a pas servi depuis très-longtemps.
«As-tu de la chandelle, aksakal?
--Non.» Je me doutais que le «phanous» n’était qu’un objet de
collection, et qu’on nous le montrait par gloriole, afin que nous
sussions que l’on avait du «butin».
Aujourd’hui, 22 juin, nous faisons l’ascension du Kan-Tag, de la
montagne qui brûle. Des habitants de Rabad, servant de guides, vont à
pied devant nous, beaucoup plus vite que nos chevaux. Les pentes sont
dénudées; quelques genévriers chétifs, enfouis dans des crevasses,
apparaissent parfois derrière les roches calcinées; car l’incendie est
parti d’en bas, dévorant d’abord les couches inférieures de houille,
puis s’élevant à mesure qu’il épuisait les provisions de combustible
amassées par l’économie des siècles.
Vers le milieu de la montagne, à gauche du sentier, une vapeur
blanchâtre flotte au sortir d’une cavité; la température s’élève
subitement. On met pied à terre, le sol est brûlant; les pierres qui
nous servent de siége sont chauffées à plus de cinquante degrés. Dans le
trou naturellement disposé en forme de four, le thermomètre posé sur les
dalles monte rapidement à 75° Réaumur; son bois noircit, je dois retirer
l’instrument.
C’est une occasion de faire bouillir un koumgane de thé.
Un être en haillons qui semble avoir deviné notre intention, arrive du
sommet avec une écuelle remplie de neige. On en bourre le koumgane, on
l’expose à la chaleur souterraine, tandis que le montagnard pétrit dans
son écuelle de la farine de blé. En un instant, le thé est prêt, la
galette cuite sur la plaque de pierre. N’est-ce pas là un mode de
cuisson économique? Il paraît qu’en hiver les gens de Rabad n’en ont
point d’autre.
Une centaine de mètres au-dessus, sur une surface assez considérable,
par les fissures élargies de main d’homme, le soufre et l’alun
s’échappent en poussière fine comme une buée. L’air en est imprégné, à
peine respirable; en un instant la barbe, les sourcils, sont poudrés de
jaune. Aux paupières on sent une brûlure. Les bouches multiples de la
gigantesque fournaise ont été fermées au moyen de moellons qui se
couvrent de beaux cristaux qu’on recueille deux fois l’an.
Du temps de la domination bokhare, cette usine était considérée comme la
propriété de l’Émir, qui l’affermait à un indigène au prix de quelques
centaines de francs. Les Russes n’ont rien changé et laissé le soin de
l’exploitation à des particuliers. Le poud (seize kilogr.) de ces
cristaux se vend environ douze francs au bazar d’Oura-Tepe. A la faveur
d’une tolérance datant de loin, les pauvres des villages environnants
ont l’autorisation de ramasser les pierres auxquelles l’industriel a
enlevé imparfaitement la couche d’alun et de soufre, et ils les font
cuire, recuire trois fois, obtenant par ce procédé quelques livres de
cristaux qu’ils vendent dans les bazars, et cela les aide à traîner leur
misérable existence.
Anzobe est le premier village en remontant le Yagnaou.
On peut y parvenir le long de la rive gauche; malheureusement, un
montagnard vient nous annoncer que le chemin est tombé dans l’eau sur
une longueur de vingt-cinq à trente pieds. Au lieu de couper au court,
il faut maintenant prendre par les hauteurs et par conséquent dépenser
beaucoup plus de temps et d’efforts. Après avoir traversé un pont, gravi
la berge, on suit la petite rivière de Djijik, qui se heurte avec grand
fracas aux énormes blocs obstruant son lit. Les rives sont égayées par
une végétation qui semble luxuriante après la désolation du Kan-Tag et
du Fan. On s’arrêterait volontiers quelques heures à savourer le frais
au pied d’un saule entouré de rosiers sauvages épanouis et d’eremurus
gigantesques, tandis que les insectes bourdonnent aux oreilles, et que
passent et repassent les libellules guindées dans leur corset luisant
comme une armure.
Mais il s’agit bien de repos, en avant. Après avoir dépassé Intris,
hameau dont les maisons sont abandonnées en cette saison, nous
traversons à gué le Djijik. Quelques centaines de mètres plus haut, on
passe à nouveau la rive droite par un pont large d’un pied environ,
consistant en deux longues poutres, supportant de larges dalles de
pierre. Une troupe de voyageurs fait halte en cet endroit. Ils viennent
du Hissar, à pied, sous la conduite d’un mollah, et vont demander des
prières, des bénédictions à un saint qui habite près de l’Iskander-Koul
(lac d’Alexandre). Par la même occasion, ils se divertiront. Ils
chassent devant eux deux beaux moutons et une chèvre grasse. Ils
donneront au saint qu’ils vont visiter la bête la plus grasse et se
contenteront des autres. Un marchand de moutons les suit à distance, qui
conduit à Samarcande du bétail acheté dans le Hissar.
Nous montons. La rivière fait un coude vers l’est, puis serpente vers le
sud-est. Voici Djijik à 2,630 mètres d’altitude; le thermomètre descend;
le ciel couvert dans la matinée est maintenant gris de nuages. Nous ne
sommes pas fâchés de nous approcher d’un feu qu’on allume à l’abri d’une
masure. Sa porte est fermée par une serrure en bois d’un mécanisme
ingénieux dont le propriétaire a emporté la clef et le secret.
Dans les champs cultivés d’alentour, on sème du lin, des fèves, du blé.
Jusqu’à près de trois mille mètres, on aperçoit des cultures. Plus haut,
c’est la flore alpine, puis le genévrier tenace, qui verdoie ici à 3,000
mètres.
Presque au sommet du premier chaînon, en travers d’Anzobe, sur le
versant regardant le midi, la neige vient de fondre. L’herbe fraîche
apparaît, drue, humide de l’eau qui suinte et forme des ruisselets
glissant dans l’épaisseur de la pelouse, emplissant plus bas les creux
du sol où luisent comme des miroirs limpides, puis débordant en
cascatelles jusqu’à sa chute dans le Djijik. Sur la rive gauche du
Djijik qui a disparu et n’est de loin qu’une profondeur noire, à la même
altitude, la neige échappant aux rayons du soleil fond lentement. Le
manteau d’hermine d’une blancheur éblouissante, qui enveloppe de ses
mille replis l’ossature de la montagne, paraît s’effranger par le bas;
il est usé, liquéfié par la tiède haleine des vents remontant de la
vallée et par les brûlantes caresses du soleil levant. A la cime, la
neige, entassée par couches épaisses, a la solidité d’une pétrification
inusable; elle est éternelle... aussi longtemps que le climat ne
changera pas. Car tout passe ici-bas.
Mais le vent du nord-est souffle glacial, et nous rentrons les mains
dans les longues manches de la pelisse; le thermomètre descend à + 5°.
Notre djiguite trouve qu’on n’est pas bien, que c’est l’hiver; on est
mieux à Samarcande. A Samarcande, en effet, on déjeune à l’ombre des
mûriers, et à Djizak on rôtit.
Par la passe de Kouhi-Kabra de 3,430 mètres, nous descendons dans une
vallée parallèle à celle du Djijik; la neige est amassée dans les
gorges; une population misérable grelotte devant des tanières carrées
qui s’étagent à la file, et vues de face semblent s’emboîter l’une dans
l’autre. Trois murs de pierres superposées sans mortier, accotées au
flanc d’un contre-fort, avec des nattes éraillées comme toiture et comme
porte, tel est le gîte de toute une famille.
Dans cette saison où la pluie tombe en averses furieuses pendant la
journée, où, le soir, au coucher du soleil, les vents froids descendent,
il n’est pas agréable d’habiter cette place. Et seules, l’excellence et
l’abondance des pâturages ont pu décider ces gens à venir séjourner dans
une glacière semblable.
Klitch, qui n’est pas ennemi du bien-être, est frappé de la misère de
ces êtres maigres, décharnés, à peine couverts de loques sordides, et,
traduisant à sa façon le _suave mari magno_ de Lucrèce: «As-tu de la
chance, s’écrie-t-il, d’avoir une bonne maison à Samarcande, avec de
larges coffres autour de la chambre tapissée d’un feutre épais pour
s’étendre! As-tu de la chance de pouvoir manger chaque jour un palao
bien gras, de posséder une femme bonne ménagère et propre! Ah! je ne
manquerai pas de lui conter ce que j’ai vu, à ma bonne femme, et elle
sera plus heureuse, quand elle saura quelle vie épouvantable d’autres
mènent ici-bas.»
Klitch parlerait encore, si le vent du nord-est ne venait pas lui
cingler la figure, ce qui lui fait répéter: «C’est tout à fait l’hiver»,
puis se cacher la face avec le coin de son turban. Car nous sommes
parvenus au sommet d’une deuxième passe, par une véritable forêt
d’orchidées gigantesques; quelques-unes de ces belles et vigoureuses
plantes ont conservé leurs fleurs éclatantes en dépit de la froidure.
La neige obstrue encore le haut des passes, et dans les gorges, on
chevauche sur une croûte, qui est comme la voûte d’un canal souterrain;
au-dessous, on entend couler l’eau bruyamment. Les chevaux enfoncent à
mi-jambes, sans trop s’effrayer de la fragilité du point d’appui. Seul,
celui de notre guide s’effarouche, et n’avance qu’à coups de fouet.
Quand la neige congelée ne met pas un pont au-dessus des torrents, il
faut chercher un gué qu’on ne trouve pas facilement dans l’après-midi,
qui est le moment où le niveau d’eau est le plus élevé. Et à chaque
passage, c’est un bain de pieds trop rafraîchissant.
Par un sentier qui paraît un trait noir, ondulant sur le flanc des
pentes, nous grimpons au sommet de la troisième et dernière passe avant
de descendre dans la vallée du Yagnaou.
Le vent du nord-est nous fouette toujours avec violence; nous grelottons
malgré nos fourrures. D’après notre baromètre, nous sommes à 3,100
mètres. La passe précédente est plus haute de 230 mètres. Le paysage est
grandiose, sauvage, dénudé; il n’y a point d’arbres comme dans nos
Alpes; le déluge des pluies n’est point atténué, ni l’eau des neiges
arrêtée dans sa course, et, immédiatement au-dessous des cimes toujours
blanches, les rocs qui se dressent trop fièrement sont lavés,
déchiquetés; on voit bien aux larges fissures qu’ils crouleront bientôt.
Au niveau de l’œil, c’est bien la région où le froid règne en maître;
pas d’oiseaux au ciel bleu, rien que des pics blancs immobiles.
Le guide nous montre le plus haut d’entre eux:
«La montagne blanche», dit-il.
Blanche, même très-blanche, pensai-je.
Au-dessous de nous, des croassements furieux éclatent; j’abaisse les
yeux: des corbeaux se battent avec acharnement; ils se disputent le
cadavre d’un oisillon. Les vainqueurs restent sur la neige et dévorent
gloutonnement leur part du butin; les vaincus voltigent à distance, avec
des cris de dépit et de rage. Pas d’autre signe de vie.
Une étroite bande de bocages verts commence à mi-chemin et se déroule
jusqu’en face d’Anzobe, que nous dominons.
Les maisons, imparfaitement alignées sur la rive droite, paraissent
minuscules; on dirait des carreaux de terre exposés sans ordre afin que
le soleil les cuise.
Le froid nous oblige à marcher d’un bon pas jusqu’au village. Anzobe est
désert, tout le monde est dans l’alpage; il n’est resté qu’un boiteux,
un idiot et deux ou trois malades.
La mosquée nous sert de caravansérail. C’est une des plus belles de la
vallée. Elle est vaste, carrée, avec de sveltes colonnes de mûrier,
style persan. Dans un angle sont les trois marches que gravit le mollah
afin d’être en vue des fidèles. Elle est meublée de quelques nattes et
d’une marmite de très-fort calibre, qui se gonfle précisément au bas de
la niche où le Coran est déposé pendant la prière. A l’occasion des
grandes fêtes, on y fait cuire des monceaux de palao; nous l’utilisons
pour notre propre usage. Cette marche a aiguisé les appétits, et il
importe de préparer un bon repas aux hommes qui viennent derrière nous
avec les bagages.
Les ânes n’arrivent qu’à dix heures passées. On les a déchargés pour la
traversée des torrents; il paraît qu’à certaines places, ils enfonçaient
jusqu’à mi-cou. Les porteurs ont dû se déshabiller, placer les bagages
sur la tête et avancer avec précaution dans l’eau glaciale. Abdourrhaïm
a eu la malechance de faire une chute et de prendre un bain à peu près
complet; aussi a-t-il gratifié son cheval de nombreux coups de fouet
entremêlés de toutes les injures qui se disent en turc et en persan.
Gens et bêtes sont harassés. Djoura-Bey, notre ânier, ne chante plus,
contre son habitude. Le palao préparé à l’avance pour les retardataires
est expédié en un clin d’œil. Pas de conversation après le souper. Tous
se roulent dans leur chakman[14] et s’endorment rapidement.
[14] Manteau de bure.
Le lendemain est une journée de pluie d’orage, que nous passons à mettre
en ordre les collections, à revoir les notes, à rôder autour de la
mosquée et à deviser du pays. Une journée de repos dont tout le monde a
besoin.
Dans l’après-midi, durant une éclaircie, quelques habitants d’Anzobe
viennent nous voir, mollah en tête, car c’est vendredi jour de prière.
Nous entrons immédiatement en pourparlers pour l’achat d’un mouton, le
plus gros et le plus gras possible. La température baisse, et nous
consommons chaque jour une quantité considérable de viande et de
graisse, et, plus loin, nous trouverons difficilement des vivres. Le
mollah se charge de nous procurer le mouton.
Nous demandons conseil à Klitch, car notre intention est de quitter la
mosquée afin que les fidèles puissent se livrer aux exercices de leur
culte; mais Klitch nous dit de n’en rien faire, attendu que «cela leur
est égal de réciter la prière en plein vent, et puis ils ne veulent pas
nous déranger». Nous eussions été désolés de froisser les
susceptibilités religieuses de ces braves Yagnaous. Je crois bien que
nous ne les avons point choqués, car rien dans leur manière d’être à
notre égard ne témoigne qu’ils soient mécontents de notre conduite. Ils
rendent à nos hommes mille petits services, aidant à allumer le feu,
apportant de la paille, du bois, etc.
Comme tout bon vouloir mérite sa récompense, Klitch leur permet
d’assister, accroupis sur le toit de la maison voisine, au dépeçage de
notre mouton, et il distribue généreusement les bas morceaux aux plus
empressés. Puis, quand on fait étuver le iahni et enfin cuire le palao,
il ne les oblige point à déguerpir, et ils ont le droit de humer au
passage la vapeur appétissante qu’exhale la marmite. L’heure du repas
venue, il invite le mollah et le chef du village à s’asseoir autour de
sa propre écuelle, et ils mettent la main au plat dans l’ordre
hiérarchique: Klitch le premier, puis la barbe blanche, puis le mollah.
Il est aussi distribué deux ou trois autres écuellées aux assistants
adultes; quant aux jeunes gens, on leur accorde la faveur insigne de se
lécher les doigts après les avoir d’abord frottés au ventre graisseux de
la vaisselle qui leur est abandonnée avec quelques parcelles de riz
oubliées à dessein dans le fond et sur le bord.
Aussi tous donnent du mollah long comme le bras à maître Klitch, qui ne
les bouscule pas trop, lorsque, agenouillés près du feu, ils se
chauffent silencieusement, la main tendue devant la face comme un écran.
Afin de ménager notre provision de chandelle, nous demandons s’il n’y a
point d’huile de sésame que nous brûlerons dans un vase avec une mèche
de coton. Il est inutile de chercher de la chandelle.
La réponse est que pendant l’été on n’a pas besoin de lumière; que
pendant l’hiver on se contente de l’éclairage fourni par la flamme du
foyer; que l’huile sert à la confection des mets, et ici on ne l’emploie
point, parce que le prix en est trop élevé.
Nous insistons, et l’on nous apporte, toutes prêtes, des torches
primitives qui coûteraient cher à fabriquer chez nous.
A l’extrémité de baguettes minces, on a entortillé des mèches de coton
roulées à la main, puis imprégnées de beurre. Cela donne une lumière
faible et inégale. L’emploi n’en est pas extrêmement facile, car il faut
un homme qui surveille le primitif ustensile et déroule la mèche à
mesure qu’elle est consumée. Décidément, il est préférable de se servir
d’un semblant de lampe, d’allumer une mèche nageant dans un vase en
terre rempli de beurre. Il y a des flambées subites qui s’élancent, font
vaciller nos ombres sur les murs de la mosquée, et les curieux regardant
par les fentes doivent penser que les Faranguis, occupés à remuer des
herbes et des insectes, font œuvre de sorcellerie.
Dorénavant nous écrirons, autant que possible, à la lueur d’une lampe au
beurre, et réserverons notre chandelle pour veiller dans les endroits
inhabités ou les campements en plein air. Tout près du village, en
descendant la rive droite du Yagnaou, on aperçoit comme de gigantesques
champignons de brèche. Ils ont de cinq à six mètres de haut et portent
souvent de travers un lourd chapeau sur une colonne plus ou moins
svelte. C’est un phénomène d’érosion très-curieux.
La pluie tombe presque sans interruption, nos plantes sèchent
difficilement. On quitte Anzobe dans la matinée, et malgré un rayon de
soleil qui éclaire le départ, nous endossons nos chakmanes. L’été est
court dans le Yagnaou; le 26 juin, on y grelotte; que sera-ce durant
l’hiver?
Aussi, en passant dans les villages de vingt à soixante maisons, bâtis
sur des îlots de terre cultivable, nous trouvons tous les gens occupés
au même travail, à ramasser du combustible et à préparer les conserves
destinées à passer les temps froids.
Les cigales seraient mal venues dans ce pays, et le sexe faible n’y
chante point, ne pince point de la guitare. La plupart de ces dames, que
nous apercevons au-dessous de nous, derrière les masures, pétrissent en
ce moment des galettes de kisiak, dont la pâte est le fumier du bétail.
Chaque galette pétrie, façonnée à la main, est ensuite collée contre la
muraille et sèche à l’air. Lorsque le soleil a disparu, que le froid,
mettant dans l’air des paillettes de glace, fait pâlir même le bleu du
ciel, on détache ces massepains précieux, et on les rompt en petits
morceaux qui alimentent le feu de l’âtre et empêchent les êtres de
périr.
Déjà chacun amoncelle les broussailles, recueille la moindre écaille de
bois, et place la provision près de sa porte.
Les plates-formes des toits supportent fréquemment des nattes avec de
longues files de petits fromages. Ils sont préparés avec du lait caillé
qu’on expose à l’air tout simplement: c’est la provision d’hiver.
L’herbe est coupée, étalée; ailleurs, les meules commencées: c’est du
fourrage pour soutenir le bétail pendant l’hiver.
Partout les femmes travaillent, vêtues d’une longue chemise de couleur
sombre, d’un pantalon de grosse toile de coton; elles sont quelquefois
nu-tête, et, très-brunes, les longs cheveux en broussailles sur les
épaules, elles ont l’air de Salomés mal peignées.
Il est vrai qu’elles n’ont pas le loisir de se livrer aux soins de la
toilette, et que la coquetterie leur est inconnue. Le meilleur moyen de
plaire à leurs seigneurs, pères ou maris, est de travailler sans
relâche. Eux se réservent le labeur des champs; ils sèment, ils
moissonnent; ici l’on cultive peu, et le sexe fort a la part belle, au
détriment des esclaves à longue robe.
A Kichartab, sur la rive droite, où une pluie battante nous oblige à
faire halte, un brave homme nous offre un abri sous le portail de sa
maison. Dans l’attente d’une éclaircie, nous le questionnons; il nous
répond très-gentiment.
«Aksakal, lui dit-on, ne trouves-tu point que les nuits sont déjà bien
froides, en ce mois de juin?
--Non, car nous sommes accoutumés à supporter des hivers très-longs et
très-rigoureux, et le chaud est notre ennemi.
--A quelle époque commence l’hiver?
--En septembre, avec la chute des premières neiges; puis, pendant quatre
mois au moins, les communications sont interrompues entre les différents
villages de la vallée. Aussi devons-nous faire assez de provisions pour
attendre les beaux jours.»
Il nous montre des amas d’herbes, de bois, de broussailles, tels que
nous en avons remarqué avant Kichartab.
«Tiens, voilà les préparatifs commencés; c’est avec cela qu’on se
chauffe, et, dans un but d’économie, ceux de même sang se réunissent au
même foyer.
--Quelles sont vos occupations durant la mauvaise saison? L’ennui ne
vous prend-il point de vivre ainsi cloîtrés dans vos maisons? Comment
passez-vous votre journée?
--Au réveil, le premier travail est d’enlever la neige qui s’est
accumulée pendant la nuit dans les petits sentiers reliant nos demeures
entre elles; puis on débarrasse les toits qu’un surcroît de charge
pourrait rompre. Les hommes se rendent ensuite à l’appel du mollah, et
la première prière est d’abord dite en commun.
--Et vos femmes?
--Elles nettoient les étables, donnent le fourrage au bétail, mais fort
peu, la quantité rigoureusement indispensable à calmer la faim. C’est
par prévoyance et parce que les bêtes dorment continuellement.
--Et après la première prière?
--Nous mangeons; puis vient la seconde prière, car nous disons les cinq
prières canoniques. Nous mangeons tantôt des abricots secs qui ont
bouilli dans l’eau; c’est une bonne soupe, ma foi! où l’on trempe le
pain; tantôt de l’aïrane séché, ou bien des noyaux d’abricots. A les
casser avec une pierre on passe des heures. Les mollahs content des
histoires, nous lisent le Coran. On les écoute attentivement.
--Les mollahs sont-ils nombreux parmi vous?
--Oui, beaucoup peuvent réciter la prière, déchiffrer les livres.
--A quoi cela tient-il?
--C’est que, pendant l’hiver, nos enfants sont oisifs, et ils apprennent
à lire sous la direction du plus instruit d’entre nous. Quand ils ont
bonne mémoire, ils retiennent les enseignements; puis, devenus à leur
tour mollahs, ils descendent quelquefois dans la vallée vivre de leur
savoir.»
Mais les nuages se dispersent, il est temps de partir. On saute à cheval
et l’on continue la marche par les sentiers glissants. Partout les
abricotiers sont chargés de fruits innombrables, mais encore verts. A
l’entrée du village est un cimetière; des perches ornées de guenilles
sont piquées sur les tombes.
Est-ce aussi pour rendre hommage à ses frères morts qu’on a attaché des
loques de toutes couleurs aux basses branches d’un saule qui se dresse
solitaire sur le chemin de Kichartab?
Il n’en survit guère, de ces beaux arbres, qui ornaient autrefois les
bords de la rivière, et ils disparaîtront probablement jusqu’au dernier.
Voici des montagnards qui s’acharnent à grands coups de hache sur
quelques peupliers encore debout.
La vallée devient plus large, et le chemin moins étroit serpente à
travers des rosiers sauvages; le soleil fait bonne mine; les insectes
innombrables butinent avec des bourdonnements joyeux; cette petite fête
de la nature, et sans doute l’agréable sensation de chaleur qu’il
ressent dans le dos comme nous-même, délient la langue à Klitch.
[Illustration: REVÊTEMENT EN BRIQUES ÉMAILLÉES (CHAH-SINDEH).]
Il songe à ce que l’habitant de Kichartab vient de conter au sujet du
savoir de ses compatriotes, et il s’exclame:
«Ces Yagnaous, quels mendiants! quels mendiants! Je le crois bien,
qu’ils s’entendent à tirer profit de ce qu’ils apprennent pendant
l’hiver! Sais-tu ce que font beaucoup d’entre eux? Ils s’habillent comme
des misérables, prennent le bâton recourbé et la gourde du pèlerin, puis
descendent dans la plaine. Ils rôdent alors de bazar en bazar, égrenant
constamment un chapelet énorme, laissant passer par le chalat
entr’ouvert la corne du Coran; ils tendent la main aux fidèles en
récitant les prières, et disent: «Donnez au pèlerin qui s’en va à la
Mecque, il priera pour vous, et Allah sera content.» On leur donne
quelques pouls[15], et quand ils ont ramassé un pécule, ils jettent les
loques de mendiant, achètent un bon chalat, une bonne charge de coton,
un âne qu’ils enfourchent, et s’en retournent tranquillement dans leurs
montagnes.
[15] Menue monnaie de billon.
--Que font-ils de ce coton?
--Ils le mettent entre les mains de leurs femmes, qui le filent, en
tissent une toile grossière, puis ils vont la colporter dans le Hissar.»
Voilà Vasraout, village d’une quinzaine de maisons éparses à distance
l’une de l’autre. Les habitations sont généralement adossées à
l’extrémité la moins renflée d’un contre-fort. C’est une mesure contre
les avalanches, autant que pour assurer la solidité de la construction.
Depuis Margib, le village après Kichartab, outre la langue tadjik, on
parle le dialecte yagnaou.
Vasraout, étant à 2,500 mètres d’altitude, est peu éloigné des pâturages
récemment débarrassés de neige; aussi une partie de la population qui
n’a point quitté le village, dès notre arrivée, s’empresse autour de
nous.
Les hommes sont généralement de petite taille, très-velus, très-bruns,
avec des faces larges, une grosse tête; souvent leurs sourcils se
joignent. Ils ont l’aspect européen et plus ou moins savoyard. Nous en
mesurons quelques-uns, après les avoir questionnés sur leurs ascendants
et nous être assurés de la pureté relative de leur race. Nous nous
gardons bien de promettre à l’avance un pourboire s’ils veulent se
laisser examiner, car ce serait le moyen le plus sûr d’être induit en
erreur. Dans l’espoir d’une rémunération si minime qu’elle soit, ces
pauvres diables prétendraient immédiatement être les plus purs des
Yagnaous et jureraient par Allah et Mahomet que depuis le jour où leur
peuple a fait apparition sur la terre, il n’y a pas eu dans leur famille
un seul croisement.
Une ondée survient, les badauds se dispersent, et nous nous glissons
dans la maison d’en face.
La porte, large comme un homme, a un mètre de haut. A l’intérieur, à
droite, une sorte de table en cailloutis recouvert de terre fait corps
avec le mur; le toit est supporté par deux traverses: une placée au
milieu, l’autre portant sur la première et le mur de la façade. Je
touche le toit de la tête en me haussant sur la pointe des pieds. A
gauche de la porte, près du mur, le foyer est indiqué par un trou creusé
au-dessous de la cheminée faite de quatre dalles formant capote; une
fenêtre permet d’établir un courant d’air et de regarder dehors. Elle
est placée sur le même plan vertical que la cheminée et le foyer.
En comparant à celle-ci une habitation de la plaine, on voit que la
différence consiste surtout dans l’emploi des matériaux. Ici, c’est la
pierre et le genévrier; plus bas, c’est la terre et le peuplier.
Dans la montagne, on bâtit à peu près sur le même plan, sauf qu’on
incline un peu les toits, et que la cheminée est en capote, afin que la
neige ne pénètre point dans la chambre et puisse être facilement
déblayée.
Une autre particularité est que les appentis et le logement, au lieu de
se faire face et de former une enceinte, sont sur la même ligne, faute
de place et parce qu’il est inutile de se défendre par de hauts murs. On
met les outils à l’abri sous un hangar, et le bétail est enfermé dans
les étables adjacentes.
En somme, le montagnard ne se met pas en garde contre l’homme, sa
pauvreté l’en garantit, mais contre les intempéries et les rigueurs d’un
froid impitoyable. Le contraire a lieu souvent dans la plaine. A chacun
son lot.
De même que le nomade, les Yagnaous vivent surtout de la rente que les
troupeaux payent en laitage. Ils cultivent un peu de blé, d’orge, de
lin, de fèves, mais en quantité ne suffisant pas à leur consommation
personnelle, et ils doivent aller querir dans le Hissar le blé qu’ils
échangent, autant que possible, contre une toile de coton et une bure
grossière fabriquée sur le plus primitif des métiers. Un sol ingrat les
a rendus industrieux.
Les chevaux sont rares; ils ne servent guère qu’à transporter dans la
plaine les objets manufacturés, et à en rapporter des céréales.
Un chef de village qui vient de nous quitter à Vasraout montait un
excellent cheval, point ferré malheureusement. Une marche de quelques
jours avait suffi pour limer les sabots, et la bête ne pouvait plus
continuer la route. Du reste, il n’y a point de maréchaux ferrants ni de
forgerons, ils ne gagneraient point leur vie. Le fer importé d’un bazar
éloigné n’est pas à la portée des petites bourses.
Il résulte de cet enchaînement de circonstances que les Yagnaous
emploient surtout leurs jambes, qu’ils les ont magnifiquement musclées,
qu’ils marchent avec la sûreté d’une chèvre, plus vite qu’un cheval, et
sont à peu près infatigables. Aussi les braves gens qui nous servent
dorénavant de guides nous précèdent au petit trot. Ils allongent le pas
dans les montées, franchissent les ruisseaux à l’aide d’un grand bâton,
et s’asseyent afin de nous laisser le temps de les rejoindre.
Au sortir de Vasraout, durant quelques verstes, on se faufile au bas de
la berge à pic, tout près de la rivière; puis la vallée s’évase, et sur
les deux rives les hameaux s’étagent nombreux et très-proches l’un de
l’autre. Les framboises sauvages font des haies autour des masures et
s’ébouriffent sur les pentes. Nous voyons avec plaisir des géraniums et
des coquelicots qui nous rappellent le «pays.»
Soudain, plus de village. On pénètre dans un couloir, on débouche dans
une vasque; la rivière a disparu à gauche; à droite sont les hauteurs,
et devant nous une masse schisteuse, aux reflets rouges et brillants,
qui barre le chemin. Elle présente une surface perpendiculaire, unie,
telle qu’on la souhaiterait, afin d’y graver commodément au ciseau
l’histoire de tout un peuple. A première vue, on se demande où l’on va
passer; on ne peut longer la rivière, car elle s’est insinuée
modestement sous le bloc immense qui la surplombe.
Derrière le guide, nous dessinons péniblement un sentier qui était
effacé, car on ne l’avait point encore suivi depuis la fonte des neiges.
De l’autre côté, plus de rocailles, mais une pelouse d’herbes
s’inclinant doucement jusqu’à un torrent qui déverse dans une rigole
l’eau nécessaire à un moulin miniature. Le meunier l’a prudemment
construit sur la droite, dans une crique, sans doute par défiance du
ruisseau tranquille en ce moment, mais qui passe brusquement de son
calme à des emportements terribles.
Le propriétaire du moulin remplace notre guide, et nous conduit jusqu’à
Kiansi. Il profite de l’occasion pour nous conter les infortunes de ses
concitoyens et les siennes:
«Nous habitons loin des grands bazars de la vallée, dit-il, nous ne
pouvons trafiquer ni à Pendjekent, ni à Samarcande, ni même à Oura-Tepe.
Ce serait un déplacement considérable et coûteux,--il est vrai que nous
serions sous la protection des Russes.--Il nous faut donc aller dans un
bazar du Bokhara, à Ramout, où nous parvenons par une passe située
vis-à-vis de Déikalan. Mais les hommes du touradjane de Hissar nous
traitent avec rigueur. Au moment de passer la frontière, il s’en trouve
toujours quelques-uns à cheval et en armes, qui demandent à chacun de
nous un péage de la valeur d’un tenga. Si nous avons des marchandises,
ils choisissent ce qui leur plaît, et se payent en nature. A la moindre
résistance, ils nous frappent de leur bâton, et c’est souvent par un bon
coup qu’ils répondent à notre salamalec. Lorsque nous avons terminé nos
emplettes, ou vendu nos produits, ils nous attendent à la sortie du
village, et prélèvent un nouvel impôt. Tu avoueras qu’il est pénible à
de pauvres gens d’être battus et pillés de la sorte. Que veux-tu que
nous fassions?
--Vous défendre, vous plaindre.
--Nous défendre! les agents du touradjane ont des sabres, ils montent
des chevaux, et puis ils ne nous laisseraient plus venir dans le
Bokhara. Tu nous engages à nous plaindre, à qui s’adresser? au
touradjane--mais on ne nous laisserait point pénétrer jusqu’à lui, et il
ne nous écouterait point. Quant à l’hakim[16], il est trop loin de nous,
et pour l’aller trouver on dépenserait bien de l’argent. Que Dieu nous
protége!»
[16] Gouverneur.
Nous consolons le pauvre diable, lui promettant de transmettre
nous-mêmes sa plainte au gouverneur de Samarcande, et il nous remercie
en portant plusieurs fois les mains à sa longue barbe.
A chaque instant des cris perçants retentissent, je tends l’oreille, je
regarde. Rien. Klitch remarque mes gestes.
«Sougour, dit-il.
--Sougour. Qu’appelles-tu sougour?
--Une bête qui est plus grosse qu’un renard, et qui a sa maison dans la
terre. Il n’y en a pas que dans ce pays; dans l’Alaï, on en trouve
beaucoup. J’aime beaucoup les sougours.
--Pourquoi?
--Parce qu’ils tiennent chaud.» Et Klitch rit d’un air entendu.
«Par Allah, les sougours m’ont rendu service. J’étais pendant la saison
froide dans l’Alaï, où j’accompagnais des officiers russes; le bois
manquait, et toute la nuit on grelottait, pas moi, du moins, mais les
soldats de l’escorte; car, aussitôt le campement installé, je cherchais
les maisons de sougours, et les ayant trouvées, je plaçais la main
devant la porte, et constatais facilement si les bêtes dormaient sous
terre. Il sortait de la chaleur. Et au lieu de coucher à côté des autres
djiguites, j’allais près du terrier, je me pelotonnais, et couvrant de
mon corps l’entrée du four, j’étendais sur moi ma pelisse et mon
tchakman; jamais je n’ai eu froid la nuit. Tiens, en voici un.»
J’aperçois, sur une éminence, une fourrure d’un fauve roux. En effet,
cet animal est plus gros qu’un renard. Je me prépare à le tirer, mais la
boule velue se détend, le sougour se dresse, tourne vivement la tête,
pousse un cri d’alarme, et disparaît comme par une trappe. Le cri est
répété, on dirait un écho, et à droite, à gauche, j’entrevois des
sougours dressés sur leur séant; ils regardent une seconde dans notre
direction et disparaissent plus ou moins précipitamment, selon qu’ils
sont plus ou moins éloignés de nous. Après avoir avancé de quelques pas,
je me retourne: ils sont de nouveau là, nous suivant des yeux, immobiles
sur les pattes de derrière.
«Le sougour est rusé, dit Klitch, c’est un vrai chaïtan[17] qu’on ne
peut tuer avec le fusil.»
[17] Diable.
Nous suivons la rive droite, presque au niveau de la rivière. Le chemin
est relativement très-bon. Depuis longtemps nos chevaux ne se sont point
trouvés à pareille fête; les pentes sont douces jusqu’à Déikalan.
Ce village où nous dormirons est à 2,810 mètres d’altitude; la
végétation y est à peu près nulle. La population dispose de fort peu de
terre cultivable et fait de maigres moissons. Aussi la pauvreté des
habitants est grande, et s’ils ne possédaient des chèvres, ils
risqueraient de mourir de faim.
Le soleil est caché derrière les montagnes, et les femmes et les enfants
ramènent aux étables le bétail qui a brouté tout le jour loin des
habitations. Quand une chèvre s’écarte, on lui jette des cailloux; les
femmes elles-mêmes les lancent très-habilement. C’est ainsi qu’on se
dispense de courir, et qu’on remplace les chiens de berger, que nous
n’avons encore vus nulle part.
Les femmes ne sont point seulement chargées des travaux domestiques qui
leur incombent tout naturellement, elles exercent en outre certains
métiers que les hommes pratiquent d’habitude. Elles fabriquent la
vaisselle, modelant la terre, la faisant cuire; les ustensiles de
cuisine, les écuelles, les burettes que nous examinons, ont un galbe
assez élégant: mesdames les Yagnaous ne manquent pas de goût.
Elles fabriquent également un très-bon mets, le kaïmak, qui est notre
régal dans le Kohistan. Chaque fois que nous faisons halte dans un
village, notre première demande, à l’adresse des badauds, est
généralement: «Y a-t-il du kaïmak?» Nous avons fait en sorte de n’en
point manquer, et d’en avoir une bonne réserve.
J’oubliais de vous dire comment on le prépare à Déikalan. On emplit une
grande marmite de lait qu’on fait chauffer jusqu’à la tiédeur, on y
verse ensuite environ une tasse de lait caillé. Puis la marmite est
exposée à l’air libre. Le liquide refroidit, se couvre d’une pellicule
assez épaisse et assez solide pour qu’on puisse l’enlever, la plier, la
faire sécher, sans qu’elle devienne cassante. De sorte qu’elle peut être
transportée facilement.
Abstraction faite des poils et des crins qui l’agrémentent, le kaïmak,
composé en somme de la plus belle crème, est aussi nourrissant que
rafraîchissant. Cela explique le peu d’empressement que les indigènes
mettaient parfois à nous le vendre. Ils aimaient mieux garder pour
eux-mêmes leur friandise préférée que la céder à des passants.
D’après le mollah qui savoure lentement une tasse de thé, en suçant un
morceau de sucre, il n’y a pas un seul malade à Déikalan en ce moment.
Le Yagnaou se porte bien. Cela provient sans doute du peu de soins que
reçoivent les enfants en bas âge: les faibles sont éliminés
immédiatement, et il ne reste que des sujets bien constitués qui
s’adaptent au milieu. D’autre part, ils se déplacent rarement,
n’importent point chez eux de maladies qui les débiliteraient; et en
vertu de la loi de l’offre et de la demande, on ne trouve pas plus de
médecins dans cette région que de chapeliers.
«Mollah, comment soignez-vous vos malades?
--On ne les soigne point. Dieu donne le mal, Dieu le reprend. Le malade
se couche quand il ne peut plus marcher, il se lève quand il guérit, et
s’il ne guérit point, il meurt; on le met en terre, et l’on récite la
prière.»
Voilà qui est simple.
Ici, la science de la médecine consiste à se vêtir le plus chaudement
possible, à manger le plus copieusement possible, à rebouter à peu près
les membres luxés, à guérir les blessures en les enduisant de graisse,
et les fractures en attendant qu’elles soient résolues d’elles-mêmes.
«L’hiver vous amène-t-il des maladies?
--Si Dieu le veut. Mais nous aimons le froid, le chaud des vallées nous
fait beaucoup souffrir. Moi-même ai vécu quelques jours à Samarcande, et
je ressentais un malaise.
--Vous n’avez jamais la fièvre?
--Jamais ici; ceux qu’elle a fait grelotter avaient séjourné dans la
plaine.
--N’y a-t-il pas beaucoup de sougours dans le pays?
--Beaucoup, en effet.
--Quand les chassez-vous?
--Pas en cette saison, où l’on ne peut les tuer qu’avec le fusil, ce qui
est très-difficile parce qu’il faut tirer le sougour juste à l’instant
où il sort de son terrier. Et, à moins de le tuer net, il trouve
toujours la force de descendre mourir sous terre. D’un autre côté, le
sougour ne s’éloigne de son refuge qu’après avoir bien écouté, bien
examiné les environs; alors il donne le signal, et sa famille le suit.
Une fois dehors, il y en a toujours quelques-uns qui sont aux aguets; à
la moindre apparence de danger, ils lancent un cri, et tous
disparaissent. En ce moment de l’année, ils n’ont pas besoin d’aller
chercher leur nourriture à une grande distance de leur demeure, ils
trouvent de l’herbe à peu près partout...»
Un des interlocuteurs qui écoutait la conversation s’est dérangé, et il
apporte deux peaux de sougours. Le poil est long, rude, d’un roux fauve;
les pattes et la tête ont été coupées suivant la coutume.
«Mollah, comment les a-t-on tués?
--A coups de bâton, vers la fin de l’hiver. C’est alors que le sougour
s’éveille. Ses provisions étant épuisées, il est obligé de quêter au
loin sa subsistance et d’approcher de nos habitations. Les empreintes de
ses pattes sur la neige révèlent ses promenades quotidiennes; nous le
guettons, lui coupons la retraite, l’entourons en poussant des cris; la
bête surprise ne sait dans quelle direction fuir, et elle ne tarde pas à
succomber sous les coups. Les ahous[18], poussés par la faim, viennent
aussi rôder près des villages; ceux qui possèdent des lévriers leur
donnent la chasse et réussissent quelquefois à les prendre.»
[18] Chèvre sauvage.
Le vent souffle d’en face, du sud-est; il nous glace, et nous tendons
des pièces de feutre de façon à fermer la galerie. Le thermomètre
descend et oscille entre 5 et 7 degrés. Température du 26 juin.
Le village suivant, le dernier de la vallée de Yagnaou, a nom Novobod.
Nous demandons au mollah à combien de tach ou de sang[19] Novobod se
trouve de Déikalan.
[19] Tach, sang, veut dire pierre. Combien de pierres marquant la
distance, c’est-à-dire combien de lieues de pays.
Il nous répond que «c’est tout près: comme de Déikalan à Déibalan».
Nous insistons pour qu’il nous donne un chiffre quelconque de verstes ou
de sang. Il ignore également la valeur de l’une et de l’autre de ces
mesures itinéraires.
Pourtant cet homme sait lire. Au reste, ceux de ses compatriotes à qui
nous avons demandé des renseignements nous ont toujours répondu au moyen
de comparaisons.
«De tel endroit à tel endroit, on marche du lever au coucher du soleil.»
Ou bien: «En partant à l’instant où je te parle, tu arriveras quand le
soleil aura tourné jusque-là.» Et, levant le doigt, notre interlocuteur
indiquait un point du ciel. Concernant les poids et les mesures pour les
liquides ou les corps solides, l’ignorance est la même.
Pour les liquides, cela s’explique, ils n’en font point commerce, ils
boivent de l’eau ou du lait; quant à l’huile, ils n’en fabriquent point,
à notre connaissance. S’ils échangent par hasard des grains, soit de
l’orge ou du blé, ils prennent une écuelle quelconque, et à défaut se
servent de leurs mains. Et l’un dit à l’autre: «Verse-moi tant
d’écuelles ou tant de poignées d’orge, je te verserai tant de poignées
de blé, ou je mesurerai de la toile tant de fois la longueur de mon
avant-bras», c’est-à-dire tant de coudées; ils s’arrangent à l’amiable,
et point n’est besoin de vérificateurs de poids et mesures.
Sur le chemin de Novobod, des cavaliers viennent à notre rencontre. La
vallée est large, et ils vont d’un bon pas. Ces grosses faces rondes
sont bien sur de larges torses d’Ousbegs. C’est le cortége d’une jeune
épouse. Elle est voilée, vêtue de son chalat de canaous[20] aux couleurs
voyantes, et monte une belle jument. Elle est immédiatement suivie par
deux matrones au visage découvert et ridé, hissées sur les sandouks[21]
contenant le trousseau. L’époux ferme la marche avec ses parents, tous
en grande tenue.
[20] Étoffe de soie mêlée de coton.
[21] Coffres en cuir.
Plus loin, les frères et l’oncle de la jeune femme boivent le thé sur
l’herbe, tandis que cinq vaches et sept ou huit chèvres broutent
tranquillement près d’eux. Ce petit troupeau constitue la donation que
le père fait à sa fille. Après avoir échangé des salamalecs, les Ousbegs
nous apprennent qu’ils sont de Sigdi, village situé sur le versant sud
des montagnes du Hissar, et qu’ils viennent de Roufizar, où a été
célébré le mariage.
Encore un pont à balancement, pour n’en point perdre l’habitude, et
voici Novobod perché au sommet d’un mamelon.
Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui, afin de pouvoir préparer notre
excursion «à la tête du Yagnaou», comme dit Klitch.
Dans l’après-midi, je pars en compagnie d’indigènes qui savent où
terrent les sougours. Un gros gaillard paraît très-déterminé et parle de
prouesses de chasse. Ses amis lui donnent le titre de mollah. Il me
demande l’autorisation d’examiner mon fusil; il le regarde, fait sonner
l’acier du canon d’une chiquenaude et exprime sa satisfaction:
«Très-bon, très-bon», dit-il. Et les autres répètent: «Très-bon,
très-bon.»
Voilà un connaisseur, pensai-je, et sans doute un tireur émérite.
Dans les replis de la berge, plusieurs jeunes sougours s’ébattent sous
la surveillance des auteurs de leurs jours. Ils sont hors de portée d’un
fusil de chasse. Je veux avancer de façon à pouvoir les tirer dans de
bonnes conditions. Mais le mollah insiste par signes pour que je n’aille
pas plus loin. Selon lui, l’occasion est belle. Il est convaincu qu’un
homme venu d’aussi loin possède une arme merveilleuse telle qu’on s’en
sert dans n’importe quelle position, à n’importe quelle distance, avec
l’assurance d’atteindre immanquablement le but.
Je ne puis résister à l’envie de jouer une petite farce au mollah; je
lui donne mon arme et l’invite à s’en servir. Il accepte mon offre avec
une satisfaction visible.
Je dresse les chiens et lui montre la gâchette. Il a compris. D’un
geste, il fait agenouiller à terre un petit homme trapu, qui s’appuie
sur les coudes et tend l’échine, après avoir appliqué ses mains sur ses
oreilles.
Le Nemrod de Novobod ôte son turban afin de viser mieux, pose son fusil
sur l’affût improvisé, s’agenouille à son tour, fronce ses sourcils
broussailleux, épaule, ajuste avec soin, et pan!... la balle va se
perdre à dix mètres à gauche du but et quarante mètres avant. La
détonation éclate formidable; les sougours ont disparu.
Le tireur, persuadé d’avoir tué l’animal, court vers le trou, et ses
compagnons le suivent en poussant des cris. Ils regardent, inspectent
soigneusement le ravin; mais rien. Ils reviennent bredouilles en
discutant avec animation. Et le mollah conclut, tandis qu’il rajuste son
turban, par ces mots prononcés d’un ton sérieux: «Sougour chaïtan,
sougour diable!» Ce qui signifie que, du moment que le diable s’en mêle,
on a beau être mollah et très-adroit, ou est sûr de perdre sa peine.
Après avoir tenté inutilement d’arriver à portée de ces marmottes
diaboliques, je rentre à Novobod en longeant la rivière. Je rencontre
une troupe nombreuse de montagnards chassant des ânes chargés; ils
reviennent du Hissar, où, disent-ils, ils ont été victimes des
spoliations de l’insatiable Verrès bokhare. On leur a pris près de
quarante tengas.
En approchant de notre logis, je vois un rassemblement d’hommes, Klitch
au milieu, gesticulant, pestant, criant à tue-tête et menaçant un
individu qui s’en va tranquillement un sac sur le dos. Notre serviteur
reprend un peu de calme dès que je m’approche et m’explique avec des
râles de colère, car il est très-nerveux, qu’un de ces brigands de
Yagnaous lui a voulu vendre de l’orge à un prix exorbitant, parce qu’il
sait que nous en avons un pressant besoin et que lui seul en possède.
Vous voyez qu’à Novobod on n’échappe point au désagrément du monopole.
Nous habitons chez un grand mollah, très-instruit, paraît-il, et de
mœurs recommandables. Les indigènes en parlent avec respect. Ce doit
être un homme très-riche, car il possède une théière de fabrication
bokhare. Il est absent. Il a été appelé dans le Hissar par des affaires
urgentes. Deux de ses fils sont restés à Novobod. On nous les montre.
Leur figure est allongée, leurs traits fins, leur nez aquilin; ils sont
sveltes. Cet ensemble forme un contraste frappant avec la solidité, la
lourdeur des enfants qui les entourent. Évidemment, ce ne sont pas des
Yagnaous, quoiqu’on nous ait dit que Novobod soit le lieu de leur
naissance. Renseignements pris, le père est Afghan. Pour des raisons
qu’il n’a jamais exposées, il a fui son pays et est arrivé un beau matin
à Novobod, d’où il n’est point sorti depuis une vingtaine d’années. Il
lit dans les livres et, d’après la rumeur publique, sait écrire. Un
mystère plane sur son existence. Il jouit de la considération générale
et exerce une grande influence sur la population de cette extrémité de
la vallée. Et un Novobodien qui est déjà devenu notre ami, grâce à
quelques douceurs, nous dit: «Si le mollah afghan était ici, vous
obtiendriez, par son entremise, tout ce que vous voudriez, et personne
ne chercherait à vous vendre l’orge plus cher qu’elle ne vaut.»
D’après les gens qui nous entourent, la tête du Yagnaou est proche
d’ici. Nous pouvons l’atteindre en trois journées. La chose est
croyable, car la rivière roule un faible volume d’eau. En dépit de la
fonte des neiges, son niveau est assez bas pour qu’on puisse la
traverser à gué. Quant au chemin qu’il faudra suivre, nul ne sait s’il
est praticable. Car personne n’est allé à Sangi-Malek cette année.
Sangi-Malek est un endroit où il fait très-bon bivouaquer, à cause de
l’herbe. Nous décidons de partir le lendemain dans la matinée. Le vieil
Abdourrhaïm restera ici avec le bagage superflu et nos collections. Le
seigneur des ânes, Djoura-Bey, nous accompagne avec deux ânes portant,
l’un les provisions nécessaires, l’autre le feutre et les couvertures
qui sont nos lits de chaque nuit. Trois ou quatre bons marcheurs
serviront de guides et de porteurs au besoin.
Les clous qui manquaient aux fers des chevaux ont été remplacés; les
besaces sont bourrées de iahni, de pain cuit sur la pierre chaude, de
riz et de kaïmak. On saute en selle.
D’abord, le sentier est facile; le soleil luit, les papillons, les
mouches brillantes voltigent au-dessus des plantes. Djoura-Bey chante,
la poitrine à l’air, excitant les ânes de son long bâton qu’il porte en
travers de la nuque. De temps à autre, une glissade des montures ébranle
des débris amassés, et l’on entend un bruit de dégringolade. Pas le
moindre vent. Très-belle matinée.
Mais cela ne dure pas. Le sentier devient imperceptible; on se hisse au
milieu des cailloux; la végétation a cessé; de ci de là, un genévrier
rabougri; Djoura-Bey se tait; le vent souffle; les nuages voilent la
face riante de ce bon soleil. Il fait froid. On entend le hennissement
des chevaux, les excitations de l’ânier. Les guides nous engagent à
descendre dans le lit de la rivière peu profonde et à remonter le cours
aussi longtemps que possible. La marche sera plus rapide et moins
fatigante pour les cavaliers. Eux-mêmes poursuivront la route dans le
voisinage des crêtes, et nous préviendront dès que nous pourrons les
suivre sans encombre. Puis nous sortons de la rivière en profitant de la
pente douce de la berge, qui plus loin sera escarpée. Fréquemment, des
gorges, comblées par la neige, coupent le chemin d’une large raie
blanche. Les hommes vont à l’avance, tâtonnent, sondant la croûte de
leurs bâtons, et l’on traverse à la file à pied. Les chevaux enfoncent;
on les tire, et, décrivant des zigzags afin d’utiliser les surfaces
solides, la petite troupe parvient sur l’autre bord. Hommes et bêtes
reprennent haleine, et l’on continue avec les mêmes difficultés, les
mêmes précautions, chaque fois qu’on rencontre la neige; on sue, on
souffle, empêtré dans sa pelisse quand on se traîne, trop heureux de la
porter une fois que l’on est perché sur son bidet et que les rafales du
vent cinglent la face au tournant des corniches.
On descend à nouveau dans le Yagnaou, dès qu’on le peut. Dans les
criques où la rivière s’enfonce en serpentant, la neige, à l’ombre,
n’est pas encore fondue. L’eau qui dévale a percé de part en part
l’énorme masse blanche, l’a creusée en limant sans relâche, et
maintenant on peut passer à cheval sous de longues grottes à la voûte
suintant par des stalactites de glace.
Sur le soir, une troupe de cinq ou six hommes mal vêtus passe à côté de
nous. L’un d’eux conduit par la laisse un cheval chargé de bagages et
d’outils. Ce sont des Turcomans qui viennent de Kourgan-Tiube, et
voulaient gagner directement Oura-Tepe, où ils pensent trouver du
travail; mais la passe qui mène de Sangi-Malek à cette ville n’est point
encore praticable; ils ont dû rebrousser chemin, et ils sont décidés à
descendre la vallée du Yagnaou.
Par places, il y a, dans le milieu de la rivière, des îles de verdure,
avec des saules et des tamarix. Les pâtres du Karategin et du Hissar
viennent y faire paître leurs troupeaux.
Il est déjà tard, et notre troupe ne demande que repos, quand elle
parvient, après avoir franchi une dernière gorge, près de Sangi-Malek.
Tel est le nom du roc énorme qu’une main de Titan aurait jeté au milieu
d’une vaste prairie encaissée dans les montagnes, bordée par la rivière
et deux gorges où la neige se bombe au-dessus de l’eau bruissante.
Sous les auvents naturels que projette la pierre plus large au sommet
qu’à la base, on aperçoit la marque du séjour des hommes. Le sol est
piétiné, l’herbe a disparu; la flamme a léché la paroi que la fumée a
noircie. Un homme s’avance, salue; c’est un Ousbeg qui passe à cette
place un mois environ de l’été. Il possède un beau troupeau que ses
serviteurs mènent paître aux environs. Lui reste près de la pierre tout
le jour, et le soir il prépare le repas, qui consiste en pâte qu’il
pétrit lui-même et colle à l’intérieur de la marmite pour la cuire.
C’est la manière de préparer son pain. Il a, en outre, sa provision de
riz et de sel.
Notre bivouac est vite prêt. L’un de nos hommes grimpe sur le «toit», on
lui jette les pièces de feutre, et il les suspend comme des tentures, en
les fixant au moyen de gros cailloux. On fait porter le pan supérieur
sur des branches; on ferme à peu près les côtés opposés au vent de la
nuit, et l’on étend les couvertures avec une pierre plate et ronde en
guise de traversin.
Les chevaux entravés, tout le monde part en quête de broussailles, de
branches de genévriers et de bouleaux qu’on aperçoit encore sur le flanc
des hauteurs. Impitoyablement on casse, on taille les jeunes arbres; les
nuits sont fraîches, et nécessité faisant loi, il importe surtout
d’entretenir le feu. La grande question du déboisement des montagnes, la
grande utilité du moindre arbuste, tout cela nous sort et vous serait
sorti de la tête. Il est écrit que les plus beaux principes prévaudront
rarement contre le besoin immédiat.
La nuit tombe; le troupeau du Hissarien revient chassé par trois pâtres,
harcelé par de gros chiens à poil rude. Après avoir brouté une dernière
goulée, les moutons quittent la broussaille et se réunissent à la place
accoutumée; les bêlements graves des mères répondent à la voix
tremblante des agneaux.
Le maître s’empresse au milieu du pêle-mêle; il saisit les brebis
laitières, les entrave côte à côte et tête-bêche pour les traire. En
savourant une écuellée de lait tiède et crémeux, nous marchandons un
beau mouton à la queue lourde de graisse. Il nous est vendu environ six
francs.
Immédiatement, Djoura-Bey, qui remplit aussi les fonctions de boucher,
tire son couteau, saigne la victime et la dépouille. Afin d’enlever plus
facilement la peau, il pratique une légère entaille près du tendon
d’Achille d’une des pattes de derrière, ayant soin de tailler une
lanière qu’il entoure à son doigt. Il applique sa bouche à l’ouverture,
souffle comme un Zéphire, les joues arrondies, et, chaque fois qu’il
reprend haleine, ferme le clapet en serrant la main qui tient la
languette de peau. L’air circule sous l’épiderme, qui se tend, et la
bête est soufflée en quelques minutes. Djoura-Bey ferme avec la
languette de peau l’ouverture par où il introduisait son souffle, puis
il enfonce la lame dans le cuir et le sépare des muscles en moins de
temps qu’il n’en faut pour que le feu d’à côté lance sa flamme
réjouissante. En l’absence d’Abdourrhaïm, le boucher devient aussitôt
cuisinier et confectionne un palao monstrueux. Un des guides crie la
prière, sans que Djoura-Bey s’en émeuve; il est tout à sa cuisine.
Bientôt tout le monde se met à table, par terre, qui les jambes
croisées, qui agenouillé, devant l’écuelle. Les pâtres du Hissarien
prennent part au festin; il y a longtemps que ces êtres déguenillés et à
l’air véritablement farouche n’ont été à pareille fête. Et ils font
chœur avec les gens de Novobod quand ceux-ci nous remercient par un feu
de file de borborygmes tout comme les gens de la steppe. Le chef des
hoqueteurs exprime sa gratitude en salamalecquant «pour le palao bien
gras, ce qui est très-bon contre le froid».
Le Hissarien ne nous engage pas à poursuivre notre route, car on ne peut
atteindre la tête de la rivière en une journée; plus loin, le bois
manque; la neige n’est sans doute pas encore fondue, et les chevaux
n’auraient point d’herbe.
Nous ne voulons rien croire avant d’avoir vu, et décidons de partir dès
l’aube. Djoura-Bey restera au bivouac avec les ânes et les bagages.
La nuit a été fraîche; à cinq heures, le thermomètre est descendu à 2°
au-dessous de zéro; à six heures, il monte à 3° à l’ombre; au soleil, il
marque 4°.
Après deux heures de marche très-pénible à travers les gorges comblées
par les avalanches, sur les sentiers minuscules au bord des rives
escarpées du Yagnaou qui disparaît parfois dans le bas sous la neige;
après avoir glissé, trébuché cinquante fois, voilà tout à coup que les
rochers disparaissent, que les pentes sont douces et qu’une plaine,
presque une plaine, se déroule avec des pelouses d’herbe fraîche, où des
milliers de moutons, des centaines de chevaux broutent tranquillement,
et nos étalons hennissent pour saluer les belles juments au large ventre
qui se tiennent graves au milieu d’innombrables poulains gambadant,
ruant, parce que la turbulence est le propre de l’enfance. Les sougours
eux-mêmes profitent de l’indifférence des hommes et s’ébattent en troupe
avec des cris joyeux. Devant nous, à l’est, des pics gigantesques et
couverts de neiges éternelles servent de fond à ce riant tableau noyé
dans le beau soleil. Nous ne pouvons résister à l’envie de prendre un
temps de galop. Voilà trois semaines que nous sommes condamnés au pas
saccadé de la montagne.
Le Yagnaou se forme à cette place de deux cours d’eau d’à peu près égale
force, formés eux-mêmes chacun de deux ruisseaux qui, à environ cinq ou
six verstes de leur point de rencontre, naissent du suintement des
neiges. Il y en a un amas colossal sur chacun de ces trois dômes qui
nous paraissent formidables et se perdent dans le ciel, bien que nous
les examinions d’une vallée située à trois mille deux cents mètres.
Ces ruisseaux roulent une eau claire et limpide, ce qui témoigne
suffisamment qu’ils ne sortent point des glaciers. Sans quoi elle serait
trouble et bourbeuse.
Dans l’angle formé par les ruisseaux venant du sud et du sud-ouest, qui
constituent la branche est du Yagnaou, les tentes des pasteurs des
chevaux sont dressées çà et là. On voit des enfants qui courent, des
femmes qui circulent, des hommes accroupis autour des feux. Je reconnais
le terrain et constate, entre autres particularités, que l’ail sauvage
pousse ici aussi grand que dans nos jardins, aussi dru que les roseaux
dans nos étangs.
Puis je m’approche du campement. Klitch qui m’accompagne m’engage
vivement à rendre visite aux nomades.
«Il y aura du koumys», dit-il. Klitch aime beaucoup le koumys. Moi
aussi, j’aime beaucoup le koumys. Qui n’aime pas le koumys?
Une bande de mâtins féroces se précipite à notre rencontre; ils sautent
à la tête de nos chevaux, leur mordent le jarret. Malgré une grêle de
coups de fouet, ils ne se sauvent point. Mon compagnon est furieux; il
dégaîne son sabre, mais les maudits animaux se tiennent à distance et
l’attaquent par derrière. Personne ne bouge dans le campement. «Tire
avec ton revolver, maître; tire avec ton revolver, vite...» Je tire,
brûle le poil à l’un d’eux qui se sauve en hurlant; les autres battent
en retraite. Au coup de feu, on se décide enfin à rappeler les trop
zélés gardiens.
Les hommes se rassemblent. On se salue. Klitch me présente comme un ami
des Russes et un Farangui qui veut visiter du pays. On descend de
cheval. Le chef de l’aoul, un vieux, nous invite à prendre place à son
feu. Il donne des ordres; un des serviteurs jette dans le foyer une
brassée de broussailles, et une belle flambée nous réchauffe.
Nos hôtes sont des Ousbegs du Hissar qui viennent tous les ans, à
pareille époque, refaire leurs troupeaux sur le plateau de Dechtigumbaz
(plaine de la Coupole). Tel est le nom qu’il donne à ces prairies. Ils
sont arrivés depuis une vingtaine de jours. Ils possèdent des étalons et
un grand nombre de juments qui leur donnent des poulains. Ils les
élèvent et les revendent quand ils sont âgés de deux à trois ans. En
somme, ils sont marchands de bestiaux.
Leurs moutons étaient hors de vue, mais ils nous disent en posséder
également un grand nombre. Ils sont riches, et nous le prouvent en nous
faisant servir une trentaine de côtelettes d’agneau rôties dans la
marmite et une outre pleine de koumys. Nous faisons beaucoup d’honneur
au festin improvisé, tout en répondant aux questions innombrables qui
nous sont posées: Où est mon pays? Que viens-je faire dans la montagne?
etc., etc.
L’un d’eux remarque que je suis chaussé du large bas de cuir des
montagnards.--«Galtcha!» dit-il, et il se met à rire non sans une
certaine ironie, comme si cette chaussure n’était point digne d’un
cavalier. Puis le vieux parle du Bokhara, des Russes, et il compare sa
situation à celle des indigènes qui vivent dans la province de
Samarcande:
«Quelle différence! s’exclame-t-il; tandis qu’on nous accable d’impôts,
sous le prétexte que les Russes exigent de l’argent, qu’on nous pressure
par tous les moyens possibles, les Ousbegs du Turkestan russe vivent
tranquillement et s’enrichissent. Ces jours derniers, j’avais vendu à
Oura-Tepe un millier de mes moutons; le touradjane de Hissar l’apprend
par ses espions et me mande tout de suite auprès de lui.--Tu as vendu
mille moutons, me dit-il, je le sais; donne-moi mille tengas, tout de
suite.--Je n’avais touché que la moitié du prix de mon troupeau, et il
fallut s’exécuter immédiatement. Voilà à quoi nous sommes exposés.»
Ces gens habitent sous des abris construits au moyen de perches, de
claies et de morceaux de feutre. Ces abris sont plus longs que larges et
de dimensions considérables. Cela tient à ce que durant la froidure des
nuits ils font coucher les jeunes poulains et les agneaux sous le
couvert.
Plusieurs de ces Ousbegs étaient blonds; le froid avait violacé leur
gros nez et leurs pommettes saillantes. Les faces très-larges
reflétaient plus de santé que d’intelligence. Au reste, ils exercent
leur mâchoire davantage que leur cervelle. Les serviteurs, les femmes,
les enfants font la besogne, et ils dorment, devisent, ou bien, comme
les deux seuls individus que nous voyons s’occuper, ils réparent les
courroies, cousent des bottes et grattent nonchalamment le
dombourak[22]. Ils entremêlent les flâneries, les bavardages, de
nombreuses écuellées de koumis, et finissent par dormir, car le koumis a
des propriétés soporifiques.
[22] Grossière guitare à trois cordes.
Je m’en aperçois à l’instant. En effet, Klitch fléchit sur son cheval,
ouvre les yeux avec peine; il m’avoue avec un bâillement avoir trop bu.
«Très-bon, ce koumis, très-bon», dit-il. C’est là son excuse.
Avant le coucher du soleil, nous sommes au Sangi-Malek, où nous attend
un excellent palao préparé par les soins du Hissarien que nous avons
traité la veille, et qui ne veut pas rester en arrière.
J’étais occupé à guetter les insaisissables sougours, quand les chiens
aboient furieusement; les pâtres les excitent, courent derrière eux dans
la direction de la montagne.
«Qu’y a-t-il?
--Un renard blanc», nous répond-on.
Les chiens reviennent après quelques minutes de bonds désordonnés au
milieu des rochers. Le renard leur a échappé.
Il paraît que les renards blancs ne sont pas rares dans cette région,
tout comme aux abords du pôle. C’est que la température est en effet
polaire, à en croire le thermomètre; il gèle chaque nuit, et dans deux
jours c’est le 1er juillet.
[Illustration: HABITATIONS DE MAZARIF.
Dessin de E. Mansion, d’après un croquis de M. Capus.]