Hier, j’ai déménagé. C’est une chose qui arrive à tous les Parisiens, je
suppose, et même à tous les habitants des villes. Il n’est plus dans le
destin de personne, aujourd’hui, de naître et de mourir sous le même
toit. N’importe: il y avait si longtemps, si longtemps que j’habitais la
même demeure! J’ai eu en la quittant des sensations probablement très
banales, des sensations que tout le monde a éprouvées,--mais si neuves
pour moi, et si fortes, qu’aujourd’hui encore je ne puis penser à autre
chose. Il me semble un peu que j’ai vidé mon âme, en même temps que ma
maison...
J’avais commencé avec une espèce de bonheur puéril et sauvage. Sortir de
chez soi à jamais, c’est comme s’en aller de soi-même. On attend et on
espère une impression de voyage et de rajeunissement. Et puis, je
possède si peu de biens terrestres: deux ou trois tableaux, quelques
pierres, des livres. Et j’ai vagabondé par toute la terre: je me croyais
nomade. Mais c’est peut-être pour cela: là-bas, de l’autre côté des
océans qui séparent les mondes et les civilisations, quand je dormais
mal sur le sol nu ou sur un lit de camp, c’était ces tableaux, ces
vieilles pierres sculptées et ces livres que j’apercevais, en des places
connues de moi, disposées contre des murailles dont les yeux de ma
mémoire n’ont jamais perdu de vue les aspects. Voilà maintenant qu’il me
semble que j’ai tué quelque chose.
Au début, pourtant, on ne se sent pas triste. On assiste sans se
plaindre à l’invasion d’hommes farouches, la plupart gigantesques; on
admire la façon dont ils se partagent le travail. Les plus forts et les
plus grands prennent les plus petits objets, les tableaux, les
porcelaines, les bibelots les plus minces; ils tournent les plus petites
vis avec des mains énormes, ils jouent à ressembler au marteau-pilon du
Creusot, celui qui brise la coque d’une noix sans écraser la pulpe; et
durant qu’ils se livrent avec élégance à ces manœuvres délicates, le
plus gringalet d’entre eux charge sur ses épaules des fardeaux
monstrueux. Ils le font exprès. Sans doute ce sont des artistes, comme
tous les Français: alors ils aiment étonner. Mais bientôt ils vous
fatiguent. Sur la facture de la maison qui les envoie, ils ont lu votre
nom et votre prénom. Alors ils en abusent pour vous le redire, comme
s’ils ne le connaissaient pas: «Oui, monsieur Pierre Mille.» Je ne sais
pourquoi cette perpétuelle répétition finit par vous faire si
douloureusement souffrir. On dirait d’une opération de sorcellerie,
entreprise pour vous faire perdre votre personnalité en vous en donnant
l’ennui et la haine; on a envie de leur crier: «Il n’y a personne ici
que moi, personne autre, et je me connais: je vous assure que je sais à
qui vous parlez!»
Cependant qu’ils achèvent sur vous ce supplice singulier, ils promènent
sur toutes choses des mains hardies; et à mesure qu’ils ouvrent les
tiroirs, des odeurs oubliées s’en exhalent. Il n’y a rien de douloureux
et de puissant sur l’âme comme les odeurs, rien qui vous force davantage
à vous souvenir de pays, de visages, d’affections mortes ou égarées. Et
l’on se dit: «Il y avait _cela_ chez moi, il y avait cela _encore_? Je
ne le savais pas... Mais maintenant ce ne sera plus: ces gens ne vous
rappellent le passé qu’au moment où ils le détruisent!» Quelquefois
aussi, une note tracée jadis s’échappe d’un des livres qu’ils emportent
et tombe sur le parquet. On la ramasse et on la lit sans la comprendre.
On songe: «Pourquoi avais-je écrit cela? A propos de quoi, dans quelles
circonstances? Je n’ai donc plus le même cerveau, je ne suis donc plus
le même?» On a peur, parce qu’on ne se retrouve plus; on est dans la
même inquiétude que ces fous qui se mettent, désespérément, à la
recherche de leur conscience qui fuit.
Ces hommes rudes s’en vont, et on les suit. On leur indique, sous le
toit nouveau ou l’on va vivre, des emplacements auxquels on avait songé
longuement. Ils obéissent avec une sorte d’indifférence ou peut-être de
dédain secret qui vous gagne. Il y a des meubles pourtant qui ont l’air
de vous sourire, de vous dire: «Je suis mieux, là où tu me mets. Je te
remercie.» Mais c’est très rare: presque tous ont l’air de vous en
vouloir, ils avaient leurs habitudes, et ils résistent. Les livres
surtout font exprès de ne jamais retrouver leurs casiers, on lutte
contre leur malveillance, des heures et des heures. A la fin la nuit
tombe, et l’on s’avoue vaincu.
Alors on retourne à la vieille maison, les reins paralysés et la tête
engourdie. Comme c’est grand, maintenant qu’il n’y a plus rien, et
quelles traces les meubles ont laissées sur les murailles: c’est comme
des ombres! Involontairement je me mets à penser à un mort que j’ai
aimé, beaucoup aimé... On avait étendu, pour les donner à des pauvres,
les derniers vêtements qu’il avait portés; ils gardaient sur le lit la
forme de son corps disparu. C’était tout ce que je voyais encore de lui,
cette forme vaine, et bientôt elle allait s’évanouir, envahie par un
autre vivant, un misérable autre vivant! D’autres de même viendront
habiter entre ces murs, qui ne refléteront plus rien de moi.
J’ouvre ma fenêtre, elle domine un vieux jardin, ou plutôt un lambeau de
vieux jardin sur lequel des constructions neuves empiètent d’année en
année. Mais un vieux grand arbre, un platane, y est encore debout, tout
nu et tout gris, sans feuilles. Deux familles de corbeaux y ont fait
leurs nids, qu’ils reviennent habiter chaque printemps. Que leurs amours
étaient bruyantes, et que de fois elles ont troublé mon sommeil! Combien
de fois, à l’aurore, j’ai rêvé d’aller habiter ailleurs pour échapper
aux retentissants bavardages de ces clabaudeurs noirs! Eh bien,
maintenant, je m’en vais, je ne les verrai plus: ça devrait me faire
plaisir, et voici que pour un rien je les regretterais! Je ne me
souviens plus que de mes victoires contre eux; car un matin, saisi de
fureur, ivre d’insomnie, j’en tuai deux à coup de fusil: une chasse en
plein Paris! J’avais oublié que le peintre Harpignies habite en face de
chez moi, et qu’il aime les corbeaux: il trouve qu’ils font bien dans le
paysage. Alors M. Harpignies est allé trouvé le concierge, et il lui a
dit: «Je sais qui a commis cet imbécile assassinat: c’est un fou qui
habite au quatrième étage de votre maison.» J’habite au troisième, et je
me suis tu! J’ai laissé porter la responsabilité de mon crime à un
autre, lâchement. Mais maintenant il faut que je parle: c’était moi le
fou, monsieur Harpignies; ce n’était pas le monsieur du quatrième!
* * * * *
... Le lendemain, je retourne à la nouvelle maison. Comment se fait-il
que tout y soit changé, si gai, si frais, si pareil à ma vie ancienne,
avec quelque chose d’inconnu et de cher, un goût si pur, si net et si
jeune? Tout de même, tout de même je n’avais pas tort: c’est ressusciter
que de prendre une coquille neuve. Que la main qui a mis tous ces objets
en place était adroite et tendre; qu’elle a eu d’eux une intelligence
différente de la mienne et qui me les fait mieux comprendre! Dans un
coin, éclairé d’une lumière qu’il n’avait pas encore reçue, un vieux
makoui chinois rit comme il ne le faisait point là-bas; et je le salue,
et je ris aussi. Il n’y a pas jusqu’aux livres épars sur le parquet, qui
n’aient un autre langage: «Tu ne lisais jamais que les mêmes, pauvre
homme, font-ils. A nous reprendre autrement, tu feras des découvertes!»
Mes chers livres, mes chères choses: allons, allons, bonjour, la vie!
Voilà comment on déménage. C’est plein de mélancolie--et de volupté.