J’ai visité l’autre jour le petit morceau de terre où je suis né. Qu’il
y avait longtemps, mon Dieu, que je ne l’avais revu! Tant d’années que
je n’ose plus l’avouer, même à moi, et quand j’y pense, c’est comme une
révélation brutale et subite de la vieillesse qui vient: voilà pourquoi
c’est très triste. Mais il paraît que les Parisiens sont un peuple
d’émigrés venus de tous les côtés de la France, même du monde, et qu’il
n’y en a pas la moitié, parmi ses habitants, qui aient été enfantés dans
son ventre de pierre. Il en est donc beaucoup qui sont pareils à celui
qui a pris ces notes. Peut-être y trouveront-ils alors un intérêt
personnel, songeant: «Nous aussi, nous avons éprouvé les mêmes choses,
et nous les éprouverions s’il nous était donné de retourner là-bas, d’où
nous venons.»
* * * * *
Il n’y a d’abord que ce qu’on pensait bien devoir trouver, et qui
n’émeut pas trop: le rapetissement. La gare paraît misérable, il semble
que les années lui aient fait encore plus de mal qu’à vous, et ce n’est
pas étonnant! On est resté jeune assez longtemps, avant seulement de
croire encore l’être, et même les années venues, on a fait ce qu’on
pouvait pour garder la façade. La gare est demeurée ce que les
ingénieurs de la compagnie l’ont faite, elle a noirci, elle s’est salie,
et personne n’a pris soin d’elle, parce que personne ne l’aimait. Aux
«marchandises», il y a toujours, dirait-on, les mêmes futailles vides
qui ont maintenant l’air de niches à chien: dire qu’on entrait dedans
tout debout quand on était gosse, et qu’on rêvait d’en avoir une à soi
pour s’en faire une maison, c’est simplement drôle; on sourit, on
s’amuse de soi-même. Car les souvenirs qu’on garde de sa petite enfance
ne sont presque jamais mélancoliques. C’est sans doute qu’entre l’enfant
et l’homme, la distance est si grande que l’enfant paraît à l’homme une
autre personne qu’il est possible de considérer avec désintéressement,
ou plutôt avec une espèce de sympathie indulgente et détachée. Comme les
routes sont devenues plus étroites et les maisons plus basses! Et il y
avait aussi la forge du maréchal ferrant; elle paraissait un antre
monstrueux, redoutable, plein de mystère; aujourd’hui c’est un petit
jouet tout usé. Ce n’est rien, mais voici déjà quelque chose qui
commence à vous faire souffrir, ce sont les arbres de la route: ils
étaient vraiment des géants, en vérité! On les avait plantés sous Louis
XV, c’étaient des ormes altiers, branchus, moussus, si larges de taille
qu’un homme très grand ne pouvait les tenir dans ses bras. Eh bien, ils
ont disparu: eux aussi avaient un terme marqué à leur vigueur, et avant
que la sève ne les abandonnât complètement, comme ils montraient des
signes de décrépitude, des bûcherons sont venus, qui les ont tranchés.
On les a remplacés par des platanes si exigus, si délicats, qu’il a
fallu protéger leur tronc frêle par des cuirasses d’épines. C’est la
vraie déception: les arbres du moins, on les supposait immortels, et
hors de mesure.
... Il y a l’église. Je n’avais jamais pensé à savoir si elle était
laide ou belle. C’était l’église où on allait le dimanche, où on s’est
ennuyé mortellement quand on était tout petit parce que les offices
étaient trop longs, où on a eu plus tard d’autres sentiments dont il ne
faut point parler, par pudeur, tant ils furent parfois intimes et
profonds. Mais elle a été construite à la même époque où furent plantés
les ormes, sa façade est de style «jésuite», affreuse, figurant à peu
près un rideau de théâtre en train de se lever: le voile du temple,
probablement, dans l’esprit de l’architecte. Quelle misère, quel
contresens dans la conception, comme cela fait mal à regarder! Et on
aurait été si heureux, si attendri, de la trouver haute et touchante, la
première église où on est entré. Mais il faut encore renoncer à cette
illusion. Toutes les églises de village ne sont pas belles, voilà ce
qu’il faut se dire, mais ce n’est pas gai.
On secoue les épaules, et vos pieds vous portent, sans qu’on y pense,
vers la maison où on est né, où on a vécu. Il y a un grand jardin, tout
autour, serti d’une grille, et les arbres, par bonheur, n’en ont pas été
tranchés comme ceux de la route. Ils n’ont pas beaucoup grandi non plus,
ce n’est plus de leur âge, chacun d’eux a gardé sa physionomie, on les
reconnaît de loin à leur cime. Au-dessous de ces marronniers, qui
formaient «la salle de verdure», une source sort d’une grotte en
rocaille, et s’épanche dans un lac en miniature. C’est là que vivaient
des canards mandarins, tellement civilisés qu’ils pondaient leurs œufs
au fond de l’eau, ne sachant pas ce que c’était qu’un œuf, je suppose!
Plus loin, près de la grande allée de tilleuls, s’ouvre la serre où le
caprice d’un ancêtre avait placé une statue du Bon Jardinier; et voici
l’acacia têtu dont on coupait toujours les branches, parce qu’elles
entraient dans la salle de billard. Oui, oui, ce sera ici enfin de la
jeunesse qui ressuscite!... On approche, et l’on s’aperçoit que la
grille a été entourée par les propriétaires d’une épaisse doublure de
tôle, qui cache tout, les marronniers, le lac, la serre, les tilleuls,
l’acacia, et la maison même dont on ne voit plus qu’un pan de muraille,
sur une rue. Et même cette muraille a vieilli, toute décrépite
maintenant. Si on entrait, cependant? On demande à qui appartient la
maison. Bah! le nom du propriétaire est inconnu, il ne vous dit plus
rien, on n’ose pas sonner. Et que trouverait-on, à l’intérieur? Il n’y
aurait plus les mêmes tentures, les mêmes meubles, les mêmes vivants.
Mieux vaut s’en aller. La vraie maison est morte; ce qui en existe
encore n’est que son squelette.
Il y en a d’autres, cependant, où vivent toujours des gens qu’on a
connus. On retrouve avec les vieux des sentiments très doux, il vous
vient à l’âme l’impression d’une grande paix, parce qu’ils n’ont presque
pas changé de figure et pas du tout d’âme. Les choses les plus nouvelles
du monde extérieur et de leur existence personnelle, ils les jugent
toujours d’après les mêmes principes, qui ont été les vôtres, et c’est
alors comme si enfin on reprenait racine dans l’ancien sol. Ils vous
racontent les mêmes histoires, et s’ils en ajoutent qu’on ne connaissait
point, on les reconnaît pourtant, elles sont comme les filles légitimes
des autres; un instant on s’épanouit.
Mais les hommes de votre propre génération, au contraire, ne vous
inspirent plus que de l’inquiétude et du malaise. Que les vieux ne
fussent point pareils à vous, on ne s’en étonnait point, on leur en
était reconnaissant, on les avait toujours vus comme ça! Mais les jeunes
qui pensaient comme vous! Ils ont suivi des chemins différents; leurs
gestes, leurs paroles, leur façon ne juger vous paraissent ridicules, ou
vous importunent, ou vous révoltent. Ils sont si lointains que même
leurs enfants vous paraissent appartenir à une autre race, née quelque
part au-delà des mers.
Mais eux-mêmes vous considèrent avec le même trouble et le même ennui.
Et l’on s’évade de la terre natale comme si on en était banni.
... Une trompe mugit, et la mémoire vous revient de ce cri retentissant.
Il n’a pas changé: c’est la vieille patache qui passe, celle qui menait
les voyageurs du haut village jusqu’à la gare. D’un bond, on grimpe sur
l’impériale, à côté du messager. Mais ce n’est pas le même messager, ce
n’est pas celui qui vous menait _avant_. On sent qu’on n’a rien à lui
dire, et il ne songe pas à vous parler. Alors on se rappelle deux vers
de Gérard d’Houville:
Le rameur qui m’a pris l’obole du passage
Et qui jamais ne parle à l’ombre qu’il conduit.
Et le vieil omnibus coule dans les rues comme si l’on descendait
l’Achéron.
* * * * *
Oh! l’enthousiasme, le plaisir de vivre quand on est revenu à Paris. Et
pourtant Paris n’est ni plus gai, ni plus neuf peut-être que ce qu’on
vient de voir. Mais ce sont les souvenirs qu’on en a qui sont plus
jeunes. Paris est bien élevé. Il ne vous dit pas, comme le rustre
provincial qu’on a quitté: «Est-ce toi? Comme tu as vieilli!» Paris ne
regarde rien.