Méditation sur les parfums

Le salon est tout plein de choses que des amis ont envoyées pour le

Nouvel An, surtout des bonbons et des fleurs, et voilà que je ne puis

plus m’en arracher, que je m’y attarde au lieu d’aller travailler,

engourdi et pourtant les nerfs tendus comme un animal qui bâille et

s’alanguit, et dont on devine pourtant, à je ne sais quoi, qu’il

pourrait subitement bondir. Moments très rares, exquis, dangereux, où

l’on n’est plus soi, où la conscience s’évanouit, où l’on se dit:

«Qu’est-ce que j’ai, mais qu’est-ce que j’ai?» sans trouver la force de

réagir. Il faut un hasard, un appel de l’extérieur pour vous ravir à cet

énervement; mais enfin, voilà qui est fait, on est sorti du lieu du

mystère, on se reprend, on peut penser. Et alors on réfléchit: «Je sais

ce que c’était, j’aurais dû comprendre: l’enchantement, la magie obscure

des odeurs.»

Elles flottaient, mêlées, insidieuses, légères, insaisissables,

puissantes. Celles des fleurs presque animale, voluptueuse, tragique

pour les orchidées; subtile, aérienne, pour les roses et les violettes;

sucrée, affadissante et puis parfois un peu amère pour les bonbons et

les fruits, confits dans leur verdeur ou leur âcreté. Et maintenant que

j’y ai échappé, je songe au pouvoir des parfums, je songe aussi combien

on a peu cherché depuis que les hommes méditent et écrivent, à démêler

les causes de ce pouvoir et de ce charme, à cultiver les plaisirs que

peut donner le sens de l’odorat. Il éveille en nous des échos profonds,

voilà tout ce que je sais d’abord; il suscite les associations d’images

les plus fortes et les plus involontaires.

Puis, en concentrant davantage ma pensée, il me semble m’apercevoir que

toutes ces associations d’images se rapportent aux souvenirs les plus

anciens de mon enfance... L’autre jour en montant mon escalier, par un

temps de brouillard, ce fut tout à coup la mémoire abolie d’une petite

pièce, qui servait de resserre, dans la ville de province que j’ai

habitée il y a quarante ans, en hiver. Cela sentait la poussière comme

aujourd’hui, quand le soleil commençait d’aspirer vers lui l’humidité

visible, l’humidité blanche et mouvante qui montait du sol et qui

s’était chargée des particules ténues qu’elle avait prise aux vieilles

choses. Ces vieilles choses, je les vois: un meuble Empire, avec des

coussins tout crevés, des instruments de jardinage, et les branches

noueuses, sans feuilles, d’un figuier qui avaient cru dans l’angle d’un

mur, et s’entre-croisaient devant la fenêtre poudreuse. Je commençais à

peine à savoir parler, alors, et cependant tout m’apparaît: les traits

du tableau sont nets, précis, il n’en manque aucun.

Quelquefois, la cause odorante qui évoque l’image est ridicule,

prosaïque, presque inavouable. Ce sont des barils de saumure qu’un

épicier roule sur le trottoir; et je distingue le premier port de mer où

j’ai promené mes tout petits pieds quand je portais encore mes cheveux

sur le dos, ma mère qui me tenait par la main, les canons de bronze

fichés en terre, et qui servaient à amarrer les navires, les hauts mâts

des islandais, avec leurs vergues en croix, sans voiles, et la couleur

de l’eau, jaune dans le port, verte et blanche au delà de l’estacade. Et

même, même est-ce qu’on peut le dire, est-ce qu’on ne se moquera point?

Voilà un pot de colle, sur un coin de ma table: et si je l’approche de

moi, c’est une vieille dame qui ressuscite, une vieille dame chez qui

l’on me conduisait quand j’étais tout petit. Elle était très bonne, elle

me caressait beaucoup, je l’aimais bien... mais c’était _ainsi_ que cela

sentait dans sa chambre et j’ai de la confusion, presque des remords,

que ce soit ce souvenir un peu pénible, un peu risible, qui fasse

jaillir son ombre des cendres où elle est enfouie.

... Et il y a aussi, par contre, des parfums très délicats, très

précieux, qui m’attristent, ceux qu’on tire de certaines fleurs et

qu’exhale l’élégance de certaines toilettes quand il fait un peu froid,

en automne. L’air mouillé les macère, les vieillit en un instant, les

pervertit; et je me rappelle alors avec une intensité douloureuse des

anniversaires très anciens où l’on me conduisait dans un cimetière parmi

des feuilles mortes et des bouquets agonisants. La senteur de ces

bouquets se transformait de la sorte, elle m’inquiétait, elle me donnait

l’idée de la mort; et voici que de belles femmes vivantes, heureuses, et

qui rient, soulèvent cette vision et s’en iront sans savoir pourquoi je

suis devenu tout à coup un peu grave, un peu absent! Chose étrange, on

ne peut résister à cette association d’une odeur et d’un souvenir.

L’image se dresse sans qu’on ait la force de la repousser, justement

parce qu’on ne la prévoyait pas, parce qu’on ne savait pas qu’elle

allait naître; et on l’accueille sans déplaisir, on la regarde, on lui

dit: «C’est toi? Je t’avais oubliée: que ma vie est déjà longue!» Une

sorte d’étourdissement vous vient, et véritablement on a dans la bouche

une saveur un peu amère, dont on repasse le goût par culte du passé.

Il arrive aussi qu’on écoute des sons. Vous connaissez ces grosses baies

bleues et noires qui croissent sur des arbustes aux branches tourmentées

et qui dégagent la même odeur que certains insectes? La première fois

que je respirai celle-ci, c’était sur une terrasse, alors que passaient

des soldats tumultueux, en route pour une grande guerre et de grands

désastres; et aujourd’hui encore, quand la senteur juteuse de ces fruits

monte jusqu’à moi, il me semble que j’entends des clairons et des cris.

«Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» C’est donc vrai?

Oui, cela est vrai. Mais ce qui est faux, c’est qu’il y ait entre ces

trois sens de la vue, de l’odorat et de l’ouïe la relation mystique

qu’on a voulu établir. Il n’y a très probablement qu’association dans la

mémoire. Le sens de l’odorat est un sens méprisé, parce qu’il nous sert

de moins en moins. Nul n’en fait chez nous l’éducation comme on fait

l’éducation de nos oreilles et de nos yeux. Quand nous nous servons de

notre odorat, _nous ne le faisons pas exprès_, on ne nous avertit pas de

le faire exprès, on ne nous dit pas: «Tâche de bien sentir», comme on

nous répète de nous efforcer à bien voir ou bien entendre. Et alors nous

n’enregistrons que des impressions d’odorat confondues avec celles de la

vue et de l’ouïe qui ont été éprouvées en même temps. Voilà, je crois,

l’explication de ces fausses correspondances de sensations sur

lesquelles on a voulu fonder toute une théorie poétique; et peut-être

a-t-on eu raison tout de même, s’il est vrai--et c’est vrai--que les

parfums fassent sourdre, des profondeurs de notre inconscient, des

images colorées ou auditives. Mais ce n’est pas à cause d’une espèce

«d’unité de nos sens». C’est parce que nous n’avons pas cultivé l’un

d’eux. Et je connais pareillement des sauvages qui n’ont qu’un même mot

pour le toucher et pour l’ouïe. Ils n’ont pas assez réfléchi sur

eux-mêmes. Et ce serait, après tout, une chose assez belle et

caractéristique qu’un poète ne soit qu’un sauvage qui n’a pas assez

réfléchi sur lui-même ou qui n’a pas réfléchi de la même façon, qui

croie encore à du mystère, là où nous savons qu’il n’y en a pas...

Et pourtant, pourtant, il y a sans doute encore du mystère. Au mois de

mars, alors que la terre demeure, dans nos pays, nue et sans germes,

n’avez-vous pas prévu, quand soufflent certains vents du sud ou

d’orient, que le printemps allait venir? Et vous ignoreriez tout de

l’époque, du pays et de la saison, vous seriez enfermé dans un cachot ne

laissant rien voir qu’un coin du ciel, vous diriez: «Le printemps va

venir, cela sent le printemps, le vent a passé sur des plaines ou des

monts où il y a déjà des herbes et des feuillages.» Il n’y a point

cependant d’odeur particulière d’herbes et de feuillages. C’est ainsi

que vous annoncez parfois, à cause d’une tension particulière de vos

nerfs, qu’un orage va venir. Les parfums se sentent, et ils se

pressentent. Ils ont plusieurs manières d’arriver jusqu’à nous, par des

ondes dont nous ignorons encore la nature; et il se peut que ce soit

ainsi que les abeilles et les vautours soient avertis de la place où est

la fleur, et la proie. Il n’y a plus d’odeur, alors, il n’y a plus ce

petit grain de matière en somme pondérable qui parvient jusqu’à nos

narines. Et je ne sais pas ce que c’est, personne au monde ne sait ce

que c’est, ne pourrait expliquer ce que c’est, excepté, j’imagine, les

abeilles et les vautours, s’ils pouvaient parler, et s’ils avaient une

intelligence logique de même nature que la nôtre. Ils diraient qu’il y a

quelque chose qui vibre et qui les prévient.

Paraboles et diversions · 第 43 / 62 题