Après l’orage

M. Costepierre n’a jamais eu, avec le _René_ de Chateaubriand, qu’un

seul trait de ressemblance: il aime l’orage. Non pas toutefois pour

exalter un cœur tumultueux, non pour égaler les tempêtes de son âme à

celles de la nature: il veut seulement espérer que ces grandes pluies

d’été rafraîchiront l’atmosphère. Il se plaît aussi, faut-il l’avouer?

aux langueurs ardentes, au teint de certaines jeunes femmes au moment où

le ciel se plombe, où l’air devient électrique et brûlant: un teint qui

ressemble à l’intérieur de quelques beaux coquillages des mers

australes. Et tout le charme, jusqu’aux sifflements aigus des martinets,

jusqu’au vol droit des pigeons qu’un instinct très sûr avertit, et qui

gagnent à grands et réguliers battements d’ailes, les abris profonds que

leur réservent, depuis des siècles, le palais du Luxembourg et les tours

inégales de Saint-Sulpice. Accoutumé à ces écarts du climat parisien

comme un pilote qui voit venir le grain dans les eaux qu’il fréquente,

dès le premier coup de vent il avait gagné la rue de Médicis; et ce fut

des galeries de l’Odéon qu’il put considérer, d’un œil heureux, les

lourdes gouttes qui commençaient de faire des étoiles sur le pavé.

--Je vais sentir, songea-t-il avec volupté, passer le vent sous ces

voûtes!

Et le vent tomba sur lui en effet: un grand souffle bienfaisant qui lui

donnait envie de courber le dos et d’allonger les membres, comme un chat

qui s’étire. Mais il y avait les livres aussi. Il ne put, tant les

habitudes d’esprit dominaient malgré tout chez lui les joies sensuelles,

s’empêcher de regarder les livres! La fiction l’intéressait peu; il

dédaigna les romans. Mais un essai de M. Soyer, dans la _Revue des

études rabelaisiennes_, sur les termes nautiques employés par l’auteur

de _Pantagruel_, attira bientôt toute son attention.

C’est pour cette cause qu’il ne vit pas venir à lui M. Coltat-Chamot.

Sortant inconsidérément du Sénat, celui-ci avait été surpris par

l’ouragan; et tout de suite, lui aussi, il avait été chercher un refuge

sous les arcades de l’Odéon. D’une part ce sénateur radical-socialiste a

du respect pour les savants, qui sont, dit-il, l’ornement d’une

démocratie. D’autre part il ne comprend pas pourquoi les savants

s’occupent seulement de savoir. Il trouve qu’ils devraient s’occuper de

savoir des choses utiles, immédiatement. Mais il ne le dit plus de façon

ouverte, parce que voilà sept ou huit ans qu’il habite Paris. Ce séjour

assez long lui a appris non pas à renier ses convictions, mais à les

taire devant ceux qui ne pensent pas comme lui. Frappant sur l’épaule de

M. Costepierre, il lui dit seulement, pour montrer qu’il s’intéressait

aux choses de l’esprit, et parler en même temps d’une question sur quoi

il croyait avoir des lumières:

--Il paraît qu’il y a, dans une revue allemande, une étude très

intéressante d’un certain M. de Woldeck sur l’excès de mansuétude qu’on

montre aux criminels. Cet écrivain voudrait qu’on se montrât plus sévère

à leur égard.

--Et vous? demanda M. Costepierre.

--Moi, dit M. Coltat-Chamot en réfléchissant, je ne puis avoir d’autre

avis là-dessus que celui du corps électoral. Évidemment, je trouve que

la criminalité augmente, et je m’en inquiète à mon point de vue

personnel: car je crains, comme tout le monde, l’escroquerie, le vol et

l’assassinat. Mais, d’autre part, je considère que la sagesse, pour les

hommes politiques, consiste à ne faire que les choses que tout le monde

leur demande. Et là-dessus, on ne nous a encore rien demandé bien

clairement... Il nous faut donc attendre. A l’égard de ce problème, je

puis vous résumer ainsi la situation: les vieux éléments de nos comités

et les meilleurs, les plus vieux républicains, sont persuadés que les

criminels et les délinquants de toutes sortes sont ou bien des victimes

de la société, ou bien des dégénérés irresponsables. Les autres ne

s’occupent pas de ça parce que ça ne rapporte rien.

--Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez? insista M. Costepierre.

--Je vous l’ai dit, répondit avec impatience M. Coltat-Chamot.

Cependant, puisque vous voulez tout savoir, j’ai cru comme tous les gens

de ma génération aux bons effets de la compassion et de la

bienveillance.

--Oui, dit le professeur. Et maintenant on vous présente des

statistiques dont les conclusions et les totaux sont incontestables. La

criminalité augmente, c’est un fait. Et que surtout le nombre des

délinquants mineurs soit plus considérable qu’il y a cinquante ans,

c’est un autre fait. Or il devient évident que la plupart de ces

criminels et de ces délinquants ne présentent aucune tare de

dégénérescence. Ce ne sont pas tous des fous ou des alcooliques, des

fils de fous ou d’alcooliques. Ce sont des amoraux, bien entendu, mais

non des impulsifs. Ne vous y trompez pas: s’ils sont amoraux, c’est par

raisonnement, c’est parce qu’ils trouvent que la vie est meilleure à

vivre dans le mépris des devoirs sociaux et des lois écrites, qui sont

douces, insuffisantes, et même inappliquées.

--Monsieur, cria M. Coltat-Chamot, je vous entends: vous allez finir par

un éloge de la morale religieuse!

--C’est à vous que je parle, répondit M. Costepierre. Et j’ai au

contraire l’intention de vous demander pourquoi, vous qui êtes

matérialiste, vous manifestez une mansuétude que seule pourrait se

permettre une société qui eût fait de l’immortalité de l’âme et des

rémunérations de la vie future un article de foi.

--Vous dites? interrogea M. Coltat-Chamot, surpris.

--Des chrétiens, des spiritualistes, poursuivit M. Costepierre, ou même

de simples déistes voltairiens, croyant en un Dieu rémunérateur et

vengeur, peuvent laisser à un juge suprême le soin de punir

définitivement les actions des hommes et se contenter sur cette terre

d’un minimum de châtiment. Ils ont aussi pour devoir de faire la plus

grande attention au problème de la responsabilité ou de

l’irresponsabilité du coupable. Mais vous? Le seul raisonnement que vous

avez le droit de tenir est celui-ci: «La morale religieuse pourrait être

un frein mais nous n’en voulons pas. Que nous reste-t-il donc pour

préserver la société? La rigueur de la répression. Et ce qu’on doit

enseigner dans les écoles, au lieu de je ne sais quelles niaiseries

humanitaires, c’est--même au cas où ce ne serait pas absolument

vrai--qu’on n’échappe pas, qu’on n’échappe jamais à la justice des

hommes. Puisqu’on ne veut plus faire peur de l’enfer aux enfants, il

faut leur faire peur de ce qui reste, entendez-vous: une peur sainte,

atroce, épouvantable. Et les magistrats doivent faire en sorte que cette

peur soit justifiée.

--Vous êtes fou! dit M. Coltat-Chamot.

--Pas le moins du monde: je suis logique. Une civilisation devenue

matérialiste n’a pas le droit d’être indulgente, voilà tout sèchement la

vérité. Sans une police exacte, une justice impitoyable, elle est vouée

au désastre. Vous supprimez Dieu parce que, dites-vous, rien ne peut

démontrer qu’il existe. C’est entendu. Mais alors, supprimez aussi la

pitié. La pitié, Monsieur, c’est un sentiment chrétien, qui n’a pu se

développer, dans le système de la civilisation chrétienne, que parce

qu’il avait sa contrepartie: il devait disparaître, je vous le répète,

en même temps que la croyance en un maître éternel, rémunérateur et

vengeur.

--C’est un paradoxe! protesta M. Coltat-Chamot.

--Non, affirma M. Costepierre. Seulement, vous êtes resté plus chrétien,

c’est-à-dire plus pitoyable que vous ne pensez. Vous verrez si les

générations nouvelles, celles que vous faites élever, garderont autant

de ces vieux langes tout tachés d’humanitarisme... Tenez, savez-vous

pourquoi il y des peuples anthropophages? C’est parce que chaque homme,

pour ces peuples, descend d’un animal, crocodile, rat ou gazelle, et non

pas d’un homme. C’est donc le crocodile, le rat ou la gazelle, et non

pas l’homme, qu’il leur est défendu de manger. L’homme n’est pas leur

_totem_. Nous autres, nous avons aboli les vieux totems, et nous les

avons remplacés par le totem «humanité». Mais ça n’aura qu’un temps, du

train dont vont les choses.

Paraboles et diversions · 第 41 / 62 题