De l’éducation des filles

M. Bonnerot appartenait à cette classe honorable et honnête qu’on est

convenu d’appeler la moyenne bourgeoisie. Il occupait, dans un

ministère, un modeste emploi qui lui rapportait trois ou quatre mille

francs par an. Son père et sa mère, en quittant ce monde, lui avaient

laissé un petit capital d’une cinquantaine de mille francs, et sa femme,

que cependant, je vous assure, il n’avait pas épousée sans amour, lui

apportait à peu près la même somme. Il se reconnaissait du bon sens. Ce

qui est plus rare, il n’avait pas tout à fait tort. Son esprit était

assez vif, son caractère paisible, ses mœurs décentes. Si vous l’aviez

connu, vous l’eussiez aimé.

La seconde année de son mariage, sa femme lui donna un fils. Cinq ans

plus tard, elle lui annonça de nouvelles «espérances». M. Bonnerot était

un bon citoyen; il accepta l’accroissement de famille qu’on lui

annonçait sans grand enthousiasme, mais avec simplicité, sachant qu’il

faut des enfants à la France. Un matin qu’il travaillait à son bureau,

on vint l’avertir qu’il y avait du nouveau chez lui. Il sollicita la

permission de sortir et regagna son appartement.

--Monsieur, lui dit le médecin, vous avez une fille.

--Voilà qui va bien, fit le bon M. Bonnerot. C’est justement ce que je

désirais.

Après quoi il s’en fut embrasser sa femme et sortir pour prendre l’air.

Lorsqu’il rentra chez lui une heure plus tard, il fut étonné de voir que

le médecin était toujours là.

--Monsieur, lui dit celui-ci, vous avez deux filles.

--Diable! fit d’abord M. Bonnerot.

Puis il réfléchit que cette exclamation marquait un certain égoïsme, et

s’en alla de fort bon cœur embrasser sa femme une seconde fois. Mais

comme il était cependant un peu énervé par cette nouvelle inattendue, il

prit, pour se calmer, ses registres et son livre de compte, afin

d’examiner froidement comment il pourrait organiser sa vie avec ce

surcroît de charges.

* * * * *

Il y avait quelque temps qu’il méditait sur ce problème quand le médecin

reparut, l’air un peu étonné lui-même.

--Monsieur, dit-il, vous avez trois filles.

--Sapristi! cria M. Bonnerot.

On peut en effet, à la rigueur, s’attendre à deux jumelles. Une

troisième est un événement rare, et de nature à déconcerter. Mais je

vous ai dit que M. Bonnerot était un très brave homme. Il pensa surtout

à sa pauvre femme, et s’en fut l’embrasser pour la troisième fois. Puis

il contempla en hochant la tête les trois petites filles qu’on avait

couchées comme on avait pu dans l’unique berceau: deux d’un côté, une de

l’autre. Elles ouvraient déjà leurs étroites bouches pleines de cris:

trois petits moineaux sans plumes dans un seul nid.

Il baisa pensivement ces trois fronts ridés--c’est curieux comme les

enfants nouveau-nés ont l’air de vieillards--et s’en fut derechef se

promener pour reprendre ses esprits. Il n’était pas positivement gai.

Comme beaucoup de Français--et c’est une faiblesse qui leur fait

honneur--il avait du respect pour son propre nom, celui de Bonnerot. Son

père l’avait bien porté; il l’avait fait valoir, comme il avait pu; il

espérait que son fils en ferait mieux encore. La venue inopinée de ces

trois filles troublait ses combinaisons. Il ne sut d’abord à quoi se

résoudre. Enfin il serra les lèvres, comme un homme qui se décide.

Les jumelles grandirent en force, en gaieté et en santé. C’est une joie,

dans une maison, que trois petites filles du même âge. La première

s’appelait Julie, la seconde Julia, la troisième Juliette, et leurs

parents les aimaient bien. Pour épargner les frais d’éducation, M.

Bonnerot leur montra lui-même les premiers rudiments de la lecture, de

l’écriture et du calcul. Puis il les plaça dans une petite pension où, à

peu de frais, on accrut dans une assez faible mesure ces connaissances

élémentaires... Et enfin elles firent leur première communion.

Et quand elles eurent fait leur première communion, madame Bonnerot dit

à son mari:

Est-ce que tu ne penses pas que nous devrions faire un petit sacrifice,

et enseigner la musique à Julie, qui montre des dispositions?

--Je n’en vois aucunement la nécessité! déclara M. Bonnerot.

Madame Bonnerot pleura un peu. D’habitude son mari montrait plus de

facilité à céder à ses désirs; mais cette fois, il paraissait vraiment

buté. Un peu plus tard, elle lui dit encore:

--Julia montre un goût remarquable pour le dessin. Je crois qu’il serait

temps de lui donner un maître.

--Nous verrons! répondit M. Bonnerot.

Et il n’en fut plus jamais question.

Madame Bonnerot jugea que son mari devenait autoritaire et brutal, ce

qui lui donna beaucoup de chagrin. Il n’y fit aucune attention. Et

lorsque les jumelles eurent quinze ans, ce ne fut qu’avec timidité que

sa femme suggéra:

--Juliette me paraît avoir du génie pour la littérature. Et maintenant

il y a tant de femmes qui écrivent! Si nous lui faisions passer un

baccalauréat!

--Jamais de la vie! déclara M. Bonnerot, d’un ton ferme.

Sa femme gémissait tout bas. Elle se disait: «Nos filles n’auront

presque aucune fortune; et si elles ne possèdent aucun art d’agrément,

ni aucun métier, comment plus tard les établirons-nous?»

Mais M. Bonnerot avait son idée. Lorsque les trois jumelles eurent

atteint l’âge de dix-huit ans, ayant pris un soir sa meilleure plume, il

écrivit au directeur d’un journal dont la publicité est retentissante

une lettre ainsi conçue:

«J’ai l’honneur de vous informer que je suis l’heureux père de trois

filles dont les dots ne sont pas minces. En effet, elles n’ont la

prétention de s’y connaître ni en musique, ni en peinture, ni en

belles-lettres. Par le temps qui court, et avec l’éducation qu’on donne

maintenant aux filles, cela est unique en France et peut-être dans le

monde entier. Car je vous ferai remarquer qu’une femme qui aime la

musique coûte par an à son mari, au bas mot, douze entrées au concert du

prix de dix francs l’une, voitures comprises: ci, 120 francs; vingt

séances à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, du prix de vingt francs chacune:

ci, 400 francs. Les toilettes qui sont absolument nécessaires pour se

rendre en ces endroits luxueux: ci, 1.500 francs. La location d’un piano

à queue et celle des partitions. Au total, plus de deux mille francs par

an.

»Les dépenses supplémentaires qu’exige une femme qui fait de la peinture

ne sont pas moindres. Il lui faut un atelier qui lui coûte au minimum

1.200 francs, des modèles à dix francs la séance, ce qui, pour dix

séances seulement par mois, fait déjà 1.200 francs par an; plus de

nombreux voyages dans les musées d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et

les abonnements de sociétaire ou d’adhérente aux Salons.

»Quant aux personnes du sexe faible qui visent la carrière des lettres,

la fréquentation des théâtres et les toilettes qu’elle comporte coûtent

une somme à peu près équivalente. De plus, le temps que leur prend la

composition de leurs œuvres exige l’entretien et la solde d’une

domestique surnuméraire pour la maison.

»J’estime donc que chacune de mes jumelles, qui ne sont ni musiciennes,

ni peintres, ni romancières, et par ailleurs sont charmantes et bien

élevées, possède 80,000 francs de dot. Je vous demande de vouloir bien

communiquer ce fait intéressant à vos nombreux lecteurs.»

Le surlendemain, l’administration du journal communiquait à M. Bonnerot

trois cents lettres de jeunes gens enthousiastes. Toutes disaient en

substance:

«Nous n’espérions plus qu’il existât en France de telles jeunes filles.

Faites-nous la grâce de nous mettre en rapport tout de suite avec

elles.»

* * * * *

J’ai trouvé ce petit conte dans les œuvres inédites d’un homme qui

déteste les mœurs du temps et dont l’esprit est fort étroit. Je le

reproduis, je supplie qu’on le veuille bien croire, sans l’approuver.

Paraboles et diversions · 第 35 / 62 题