C’était au temps où l’on venait d’exposer, au salon des _Indépendants_
un paysage sublime, admiré comme il convient par les vrais amateurs, et
qu’un âne avait peint avec sa queue...
... A la porte de mon appartement, il y a un cordon de sonnette, non pas
un bouton électrique, parce que ma maison est une vieille maison. On
tira le cordon de la sonnette, on le tira même assez fort. Et je pensai:
«On vient me voir, quel bonheur!» Car j’étais en train de travailler.
Il n’y a rien qui me soit plus désagréable que d’être dérangé quand je
ne fais rien. J’aime au contraire les visiteurs quand je compose. Ils
m’apportent un prétexte à m’interrompre.
Mais j’éprouvai une certaine stupeur à constater que c’était un âne qui
avait monté mes deux étages. Toutefois, c’était une bonne figure d’âne,
à la fois vicieuse et naïve, paresseuse et importante. Et puis, en temps
d’élections, on est habitué à recevoir toutes sortes de monde. Je ne
m’étonnai donc pas.
--Entrez donc, lui dis-je, un peu protecteur, entrez donc! Qu’est-ce
qu’il y a pour votre service?
--Monsieur, me dit-il d’un air solennel, je m’appelle Boronali.
Ma figure changea. Je me sentis pénétré d’un profond respect.
--Cher maître, m’écriai-je, c’est vous qui avez peint, avec votre queue,
rien qu’avec votre queue,--et les suggestions de votre génie, bien
entendu,--ce magnifique tableau qui est exposé aux _Indépendants_: _Et
le soleil s’endormit sur l’Adriatique!_ Je suis heureux de faire la
connaissance d’un artiste tel que vous; votre talent a toute la
magnifique imprécision de l’immensité.
--N’est-ce pas? dit-il simplement.
J’ai déjà rencontré tellement d’artistes que je le trouvai modeste.
D’autres m’en auraient dit davantage.
--J’ai pensé, continua-t-il, que vous ne seriez pas fâché d’obtenir de
moi un petit bout d’interview, et je suis prêt à condescendre à ce
désir.
--Merci, cher maître, lui dis-je, merci! Vous réalisez en effet mon
souhait le plus cher. Désirez-vous, tandis que je recueillerai vos
paroles, prendre quelque chose?
--Non, répondit-il, non. Laissez-moi seulement me frotter le dos de
temps en temps contre vos meubles. C’est une habitude que j’ai.
--Faites, lui dis-je, ne vous gênez pas. Les tics sont une des
caractéristiques les plus fréquentes du génie, tout le monde le sait.
Vous n’avez pas affaire à un bourgeois.
--Mais si, me répondit-il, mais si! Et c’est bien là-dessus que je
compte. On a calomnié les bourgeois. Auparavant, ils condamnaient sans
recours tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Mais maintenant ils ont bien
changé: ils ressemblent aux jurés de cours d’assises.
--Je n’y suis pas tout à fait, avouais-je.
--C’est que vous n’êtes pas un artiste, répliqua-t-il dédaigneusement.
Nous autres artistes, nous avons un esprit fulminant qui découvre sans
peine des rapports entre les objets en apparence les plus différents:
les jurés français acquittent toujours les auteurs des crimes les plus
monstrueux, à condition que les motifs de ces crimes demeurent
incompréhensibles. Il en est de même des bourgeois en matière de
beaux-arts. Quand ils ne comprennent pas, et surtout quand ils sont
choqués, ils admirent. Cet état d’âme mérite d’être loué; il fait notre
fortune... Mais ne perdons pas notre temps. Sur quoi désirez-vous
m’interroger?
--Livrez-moi, dis-je, quelques détails biographiques: le public en est
toujours friand. Vous me donnerez ensuite un aperçu de vos théories
esthétiques.
--Avec plaisir, fit-il, avec plaisir. La transition de l’un à l’autre
sujet est d’ailleurs facile, et comme nécessaire.
Il se gratta le dos voluptueusement contre ma bibliothèque, et commença:
--Mon enfance a été celle de tous les vrais génies. Je passais pour
complètement idiot. Mes parents disaient: «Il est maladroit, même pour
un âne!» Voilà pourquoi ils discutèrent la question de savoir s’ils
devaient faire de moi un littérateur, un peintre ou un musicien. Ils ne
tardèrent pas cependant à repousser pour moi résolument la profession
des lettres.
--Elle est en effet, fis-je remarquer tristement, peu lucrative.
--Vous avez raison, mon pauvre monsieur, dit-il en me considérant d’un
air de pitié condescendante. Mais là ne fut point la cause unique de
leur décision. La vérité est qu’ils s’étaient aperçus que les Français
ont encore, sur la littérature, des principes certains et même
étrangement étroits. Malgré l’affaiblissement des études classiques, ils
tiennent à leur langue, ils en ont le goût, ils veulent qu’on la
respecte jusque dans les plus petites choses. Voyez plutôt la formidable
opposition que rencontrent les tentatives les plus timides pour la
réforme de l’orthographe! Et ils ont souci de la composition, de la
séparation des genres, d’une espèce de simplicité, malgré tout, dans
l’expression des idées; ils veulent comprendre, enfin, c’est le seul
domaine esthétique où ils s’obstinent à vouloir comprendre, et où ils
sont vexés quand ils ne comprennent pas. L’échec de l’école symboliste
vint de là; il y avait des traditions, des traditions vieilles de
plusieurs siècles, et qu’on ne pouvait détruire. Littérairement, ils ont
besoin de logique, de clarté, de rapidité, autant que de pain. Les joies
du livre et du théâtre sont chez eux sincères, profondes, populaires,
nationales, tandis que celles de la peinture et de la musique demeurent
superficielles. Au fond, ils y sont très peu sensibles. Heureuse
insensibilité! On peut leur faire accepter tout ce qu’on veut. Ils ne
distinguent pas le vrai du faux, le fond de l’apparence, la hardiesse
consciencieuse de la mystification. Mais c’est que précisément tout leur
est parfaitement égal. Que ce soit bon ou mauvais, ils n’en sont pas
intimement touchés. Si donc on leur dit que c’est bon, ils finissent par
répondre: «Ma foi, puisque vous me le dites!» Imaginez qu’on vous
présente un nègre toucouleur et qu’il vous fasse un discours en langue
toucouleure. Si quelqu’un vous affirme qu’il a dit des choses
étonnantes, vous n’aurez aucun motif pour le nier. Vous serez même
disposé à le croire. Et si l’on ajoute, en citant des précédents
historiques, que dans quelques années les Toucouleurs se vendront très
chers, vous achèterez un Toucouleur. Autant celui-là qu’un autre,
puisque vous n’avez pas d’opinion.
»Voilà pourquoi mes sages et bon parents me destinèrent à la peinture
toucouleure, si je l’ose ainsi nommer. Dans les premiers temps je
réussis assez mal: l’essentiel est en effet d’acquérir une manière dont
on puisse prétendre qu’elle est personnelle, et je n’arrivais pas à
détacher mon talent d’une plate imitation de la réalité. Je regardais la
nature, ce qui est fort dangereux, car j’étais porté à ne la voir qu’à
travers des réminiscences; par elle-même elle ne me disait rien. Mais
j’eus tout à coup, un beau jour, la révélation de mon tempérament: mon
tempérament est de tourner le dos à la nature. Voilà pourquoi je me suis
mis à peindre avec ma queue.
--Et vous êtes chef d’école! m’écriai-je, enthousiasmé.
--Je suis chef d’école, en effet, approuva-t-il avec douceur. Dans les
commencements, j’avais quelque crainte de l’opinion des critiques. Mais,
je me hâte de le dire, ils ont été charmants: je n’ai jamais reçu d’eux
que des éloges. L’expérience les a formés: ayant été jadis blâmés pour
avoir trouvé mal des choses dont plus tard on découvrit qu’elles étaient
bien, ils ont pris le parti de dire désormais du bien de tout ce qui
leur paraît déconcertant. C’est ainsi qu’ils se montrent les guides
légitimes du goût public. Ah! les braves gens!
--Mais il y a eu cependant, fis-je observer avec un peu d’hésitation,
une époque où les Français osaient manifester leur goût véritable. Ils
aimaient le père Ingres, Prudhon et les opéras comiques.
--Ils les aiment encore, répondit mon interlocuteur, mais ils
n’oseraient pas le dire si Ingres, Prudhon et les opéras comiques
ressuscitaient: parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, ni
la peinture ni la musique ne les intéressent profondément. Quand il
s’agit des arts du langage, c’est différent, bien différent: ayant aimé
Voltaire, ils ont reconnu Anatole France. Tandis que, je vous assure,
ils ne reconnaîtraient pas le père Ingres. C’est ce qui fait notre
force!
Il poussa un magnifique braiement de joie.
--Allons, conclut-il, je vous ai assez vu. Il faut que j’aille encore
chez quelques-uns de vos confrères pour soigner ma gloire.
Je le reconduisis, plein de déférence. Subitement une idée me frappa.
--J’ai bien saisi, lui dis-je, en écoutant vos explications, pourquoi
vous n’avez pas adopté la carrière des lettres. Mais pourquoi ne vous
êtes-vous pas tourné vers la musique?
--Ma voix m’y portait, fit-il; mais j’ai un peu trop d’oreille.