... Quand le neveu sut que son oncle, le grand Amateur, allait mourir,
il n’en fut, comme il est naturel, que plus assidu auprès de lui. Le
grand Amateur expirait, comme il avait vécu, dans l’amour exclusif,
passionné, délirant, dans l’avarice, si l’on peut dire, des trésors
qu’il avait accumulés. Parfois il faisait porter devant le lit où il
agonisait son Corrège ou son Rembrandt, et les contemplait d’un œil
avide. Parfois il se faisait donner le carton qui contenait ses dessins
du Pisanello, il les éparpillait sur ses draps, ses yeux obscurcis
essayaient de les voir; puis il les comptait, craignant qu’on n’en eût
dérobé, car il se méfiait de tout le monde. Et c’est ainsi que toute sa
vie on l’avait connu: farouche, retiré, un peu fou--peut-être tout à
fait fou, en vérité,--n’éprouvant point ce plaisir à montrer ses
tableaux, où il entre de la vanité et une sorte de besoin de
prosélytisme, dont sont pénétrés la plupart des collectionneurs. Au
contraire, sa porte était jalousement gardée, jamais il ne recevait
personne, jamais il ne montrait rien à personne--et il y avait même dans
sa demeure une pièce blindée d’acier comme un coffre-fort, où jamais nul
n’était entré que lui, où il passait des journées entières, alors que la
maladie ne l’avait pas encore terrassé. Et parfois, maintenant, il
glissait sa main sèche sous ses oreillers, pour bien se convaincre que
la clef en était toujours là, qu’on ne la lui avait pas prise.
--Mon oncle, disait le neveu, rassurez-vous. Qui voulez-vous qui vous
vole? Vos gens sont sûrs.
Mais il répondait, d’un air têtu, les yeux méfiants:
--Si, on vole les tableaux! Moi, _je sais_ qu’on les vole.
Quand il fut tout près de sa fin, son inquiétude et sa pensée semblèrent
changer d’objet.
--Je ne veux pas mourir sans l’avoir revue, dit-il à plusieurs reprises.
Et c’est devant _elle_ que je veux mourir: j’ai tout fait, tout fait...
Cependant, il semblait livré à des sentiments opposés et
contradictoires: des remords secrets, ou peut-être simplement la
difficulté de rompre un long silence, et le besoin de satisfaire une
dernière fois sa volupté. Ce fut sa passion qui triompha. Il prit un
grand parti. Il éloigna tout le monde, ne gardant près de lui que son
neveu. Alors il lui donna la clef mystérieuse.
--Va ouvrir cette porte, lui dit-il, et... tu m’apporteras le tableau.
--Quel tableau? demanda le neveu.
--Il n’y en a qu’un! fit-il avec impatience. Décroche-le, et
apporte-le-moi.
Le neveu pénétra dans ce cabinet secret. Tout d’abord, comme dans la
chambre de Barbe-Bleue, il ne vit rien, parce que les fenêtres étaient
fermées. Puis il distingua l’or d’un cadre, d’un cadre unique, devant
lequel était placé un fauteuil où, évidemment, l’amateur s’était bien
souvent assis. Son trésor était là, à n’en pas douter, dans cette espèce
de tabernacle. Le neveu monta sur ce fauteuil, qu’il rapprocha du mur,
et décrocha le tableau. Mais l’obscurité de la pièce l’empêcha d’en rien
distinguer. Il le rapporta dans la chambre du malade.
--C’est _Elle_! dit celui-ci.
Et alors le neveu reconnut la _Joconde_, la vraie _Joconde_! Il n’y
avait pas à s’y tromper. Et d’ailleurs pourquoi l’amateur l’eût-il si
âprement cachée à tous les yeux si ce portrait n’eût été qu’une copie ou
qu’une réplique loyalement acquise? Pourquoi n’en avait-il jamais parlé
à qui que ce fût dans l’univers? Enfin pouvait-on se rappeler la vente
publique ou privée, le marchand des magasins duquel ce tableau était
sorti? C’était la _Joconde_, la _Joconde_ du Louvre, et non pas une
autre. Le neveu comprit: son oncle était fou, parfaitement fou, depuis
dix ans. Et c’était lui qui avait volé le chef-d’œuvre, ou l’avait fait
voler!
--Mon oncle, dit le neveu épouvanté, il faut le rendre!
--Tu feras ce que tu voudras, répondit l’amateur aliéné: tu es mon
héritier. Mais tant que j’aurai un souffle, ce tableau ne sortira pas
d’ici!
Et il mourut, les regards fixés sur son adorable larcin.
* * * * *
Lorsque le défunt eut été conduit au cimetière, le neveu, débarrassé
enfin du souci des funérailles, commença d’agiter dans son esprit les
moyens de sortir d’une situation qui lui paraissait affreuse. Il avait
quarante jours pour faire inventaire. Mais cela même signifiait qu’on
allait expertiser la collection. Donc les experts découvriraient le vol,
cela était inévitable. Un instant l’idée lui vint de détruire la preuve
de ce délit incroyable et révoltant, commis par un homme opulent, par un
collectionneur célèbre, dont le nom était dans toutes les bouches.
C’était certes le moyen le plus simple de se tirer d’affaire. Mais il
recula devant ce sacrilège. Alors, avouer, proclamer le crime de son
parent? Il ne pouvait s’y décider, il lui semblait que le déshonneur en
rejaillirait sur lui, qui portait le même nom. Il passa des nuits sans
sommeil, il montra à ses amis, durant des semaines, la figure la plus
sombre et la plus ravagée. Autour de lui, on disait: «Comme il l’aimait!
Vraiment, il n’arrive point à se consoler!» En réalité, il faiblissait
sous le poids de cet héritage redoutable, il maudissait de toutes ses
forces l’homme qui le lui avait légué. Enfin il crut un jour avoir
trouvé une solution. Ce tableau avait disparu mystérieusement du Louvre?
Eh bien, s’il y retournait mystérieusement, sans que personne pût
s’expliquer de quelle manière? Il avait fait une absence de quelques
années, il revenait, on le retrouvait un beau matin, et tout était dit!
Ce projet lui parut admirable. Il s’occupa sans plus tarder de le mettre
à exécution.
Si la _Joconde_ avait été peinte sur toile, rien n’eût été plus simple.
Il la dissimulait sous un ample pardessus, la laissait tomber quelque
part, dans une de ces nombreuses salles du Louvre où les visiteurs sont
rares, en profitant d’une seconde où le gardien avait le dos tourné.
Mais il s’agissait d’un panneau de bois, de dimensions restreintes, il
est vrai, mais qui ne laissaient pas que d’être embarrassantes. Il
maudit sincèrement sa probité car il lui semblait qu’un professionnel du
vol eût triomphé aisément des difficultés qui lui paraissaient
insurmontables. A la fin, cependant, il conçut un plan aussi simple
qu’ingénieux. Il sollicita, par voie administrative, l’autorisation de
copier quelques tableaux et l’obtint sans peine. Cela lui permit de
pénétrer dans les galeries du Louvre avec un carton qui contenait le
précieux panneau. Il s’assit sur le pliant qu’il avait apporté, fit mine
de dessiner patiemment une tête du Greco, attendit la dernière minute
avant la fermeture, posa précipitamment le panneau contre la muraille et
s’en alla.
Sa conscience était libérée. Il était heureux, il était rajeuni, il
salua l’or du couchant, là-bas, derrière l’Arc de Triomphe; il lui
sembla s’envoler avec les pigeons qui dans la cour du Carrousel
tournoyaient en grands vols sublimes. Et il se disait: «Demain on
découvrira la _Joconde_. Après-demain elle sera à sa place, dans son
cadre».
Mais les choses ne se passèrent pas comme il l’avait cru. Un gardien, le
lendemain matin, rencontra du bout de son balai ce chef-d’œuvre qui
venait de retrouver sa demeure légitime. Et le panneau tomba tout à plat
sur le plancher, au milieu des poussières.
--Tiens, pensa cet humble fonctionnaire, encore un copiste qui nous a
laissé sa croûte!
Et il ramassa le panneau d’une main négligente. La face énigmatique de
l’épouse du Giocondo s’éclaira sous un rayon du jeune soleil.
--Elle est forte celle-là! fit le gardien. On dirait...
--Et il appela un collègue.
--C’est rudement pareil! lui dit-il.
--Tu n’es pas fou! répondit l’autre. Elle ne serait pas rentrée comme ça
toute seule. C’est encore une farce, une sale farce.
--Je t’assure! affirma le premier gardien. Pendant vingt ans, je l’ai
vue. C’est bien la même: il y a les craquelures... et le bois aussi, ce
vieux bois. Je vais aller montrer ça à M. le conservateur.
Il franchit deux étages et pénétra dans le bureau du conservateur.
--Monsieur le conservateur, dit-il, c’est une peinture... une peinture
que j’ai trouvée ce matin en balayant. Et... je crois que c’est _Elle_!
--Qui, _Elle_? demanda le conservateur.
--La _Joconde_! répondit le gardien, solennellement.
--C’est idiot! déclara le conservateur; c’est absolument idiot! Je la
connais, cette blague-là: on nous a ridiculisés parce que nous avions
laissé filer la vraie, et on voudrait recommencer en nous en collant une
fausse. Enfin, montrez-moi ça...
--Le gardien étendit le portrait sur le cuir vert de la table de
travail. Et le conservateur déclara:
--C’est une copie! Ça crève les yeux, que c’est une copie. J’en dirais
la date, à dix ans près: une copie faite vers 1850 par un élève de M.
Ingres. Où l’avez-vous trouvée?
--Dans la grande galerie, sous le Greco, dit le gardien.
--Bon. Eh bien, reportez-la où elle était. Et quand l’olibrius qui a
voulu nous jouer cette petite plaisanterie commencera à tourner autour
de ce panneau, mettez-lui la main au collet, et amenez-le-moi. Nous
verrons ce qu’il faut en faire. Je n’entends pas qu’on se moque ne nous.
* * * * *
Mais personne ne vint tourner autour du panneau. Au bout de quelques
jours, le gardien l’enleva et le rangea, pour s’en débarrasser, dans le
galetas où il mettait ses balais et préparait son déjeuner sur un petit
réchaud à alcool. Lui-même ne croyait plus à sa découverte. Quelques
mois plus tard, au moment où il mettait son pardessus pour sortir, il
heurta violemment du pied le portrait. Le bois desséché se brisa en
trois morceaux. Il les jeta négligemment dans le bac aux ordures.
* * * * *
J’ai, bien entendu, entièrement inventé cette petite histoire. Mais il
n’y a aucune bonne raison pour qu’elle n’arrive pas...