Une Expérience

On venait de passer deux heures au champ de manœuvres, où les sergents

instructeurs, sous l’œil assez distrait d’un lieutenant, avaient

inculqué aux recrues les premiers éléments de l’école de peloton,

précédés des solennels et traditionnels exercices d’assouplissement. Et

pour rentrer au quartier les chefs avaient commandé: «Pas gymnastique!»

Une chose que Matrat n’aimait point car on n’a pas coutume de courir,

dans les campagnes; on ne court jamais, autant dire, parce qu’on a des

sabots, parce que c’est lentement, qu’il faut guider l’araire, derrière

les bœufs, et lentement aussi qu’on marche à côté des chars ramenant la

moisson ou traînant le fumier: un pas d’homme, un pas de cheval, et

comme ça, s’il le faut, toute la journée. Mais courir? Il n’y a que les

gens des villes qui courent! C’est à leur essoufflement que les

instructeurs, qui trottaient allègrement le long de la colonne,

maintenant d’un geste aisé le fourreau du sabre-baïonnette le long de

leur cuisse, distinguaient les paysans; et ils se payaient leur tête.

Ça n’empêchait pas que c’était encore un jour de tiré, et qu’il y aurait

la soupe. Matrat était bien content. Somme toute, dans ce métier-là, on

se fatigue moins qu’à la charrue. Seulement, avant la soupe, il y avait

encore le rassemblement, pour le rapport, et la distribution des lettres

par le vaguemestre. Mais Matrat n’attendait pas de lettres, et ce qu’on

met généralement au rapport, ça ne l’intéressait pas. C’est des mots

comme à la messe: il faut être là, voilà tout; et après, on mange.

Tout de même il distingua vaguement qu’il y aurait, ce jour-là, une

corvée supplémentaire: «A onze heures, les hommes de la compagnie se

rendront dans les locaux scolaires du régiment pour y subir les épreuves

sommaires qui permettront de juger de leur degré d’instruction primaire

et civique.» C’était comme dans la théorie: des mots très difficiles

pour expliquer des gestes qui sont très simples quand on les voit faire

et qu’on n’a qu’à imiter. Toutefois, il aimait réfléchir sur les choses,

et quand un copain l’interrogea dans la chambre, en coupant le pain, sur

ce que ça voulait dire, il répondit sensément:

--C’est pour voir comment c’est qu’on sait c’ que c’est qu’on a appris à

l’école.

Un autre, Jupon, dit «Ma Chemise», venu de Paris, résuma:

--C’est pour se f... de not’ fiole.

Et la plus grande partie de la compagnie fut silencieusement de cette

opinion. On n’avait pas le droit de leur demander ça, qui n’est pas du

service militaire. Ou bien, peut-être, c’est des inventions pour savoir

ce qu’on pense. Alors c’est mauvais, il faut se méfier. Mais Matrat ne

se méfiait pas. Son âme était simple et sans malice. Né dans un

département de l’Est, pas bien loin de la frontière, il avait conscience

qu’il était venu au régiment pour apprendre à se battre. Il avait dans

la tête plus d’images que de pensées, il voyait la figure de l’ennemi,

il le détestait comme faisaient son père, ses parents et ses proches, il

croyait sincèrement, sans raisonner, tout droit, que tout ce qu’on lui

enseignait, c’était pour qu’il fût, à la fin, le plus fort. Il savait

lire, mais n’avait jamais pris un livre ou même un journal pour son

plaisir, incapable de franchir ce degré où un si grand effort est encore

nécessaire à l’assemblage des lettres et des syllabes, qu’il est

impossible de saisir clairement ce que signifient les mots d’une phrase.

Tout ce qu’il savait lui était venu par l’oreille, de ce qu’il avait

entendu dire ou de ce que d’autres, plus instruits, avaient lu devant

lui. Dans ce cas son cerveau, traversant des déserts d’incompréhension,

saisissait au hasard, par instants, une phrase qui lui semblait belle

bien plutôt encore à cause du rythme que de sa signification, comme dans

les vieilles romances. Il retenait donc des sentiments, des émotions,

non pas les faits. Ou bien au contraire il tirait de son acquisition des

conclusions immédiatement pratiques, puériles, terre à terre et

personnelles.

... Le clairon sonna:

Allez à l’école,

Enfants de catins,

Pour apprendre à lire:

Vous ne savez rien!

Il sonna ce petit air en traînant sur les finales de chaque vers de

cette façon caressante qui met je ne sais quelle sentimentalité

singulière sur les niaiseries et les obscénités, qui fait que rien n’en

est plus méchant, ni choquant... et le caporal de chambre cria:

--Tous les hommes en bas, pour la sonnerie!

Ils descendirent, troupeau déjà indifférent à faire ça comme à faire

autre chose, et les gradés les conduisirent, en rangs, à travers la cour

du quartier, jusqu’à la salle d’école, où ils trouvèrent des pupitres,

du papier blanc bien réglé, et des plumes dites «sergent major». Un

jeune lieutenant, comme ils se tenaient debout, dans l’attitude

militaire qui convient, leur dit: «Asseyez-vous!» Et ils s’assirent:

«... Vous allez répondre aux questions suivantes, par écrit, en deux ou

trois lignes au plus pour chacune. Écrivez!» Ils empoignèrent leurs

plumes comme des manches de fourche, et attendirent:

--«Qu’est-ce que la patrie? Qu’est-ce que le drapeau? Qu’est-ce que la

France? Pourquoi doit-on aimer la France?...» Vous pouvez choisir dans

les questions... Vous avez une demi-heure... Ne communiquez pas entre

vous... Gardez le silence.

Et ces quarante hommes se regardèrent, déconcertés de ne pouvoir

s’interroger l’un l’autre, alors qu’on leur demandait pourtant des

choses dont ils n’avaient coutume de s’entretenir ou d’entendre parler

que réunis tous ensemble, devant un monsieur monté sur une estrade pour

un discours, ou quelquefois au café, quand il y en a un qui sait les

mots, et qui les dit. On leur avait cependant bien parlé de ça, à

l’école; on leur en avait reparlé depuis qu’ils étaient au régiment;

mais justement leur mémoire oscillait entre la leçon de leur enfance et

celle, différente dans l’expression, qu’ils venaient de recevoir. Pleins

de vénération superstitieuse pour la lettre des mots, ils ne parvenaient

pas à retrouver ceux-ci, et s’y acharnaient, dans une confusion d’esprit

inexprimable. Seul, Jupon, dit «Ma Chemise», qui jouissait d’une bonne

mémoire, et qui, se fichant de tout, récitait ce qu’on voulait, se

rappela les termes mêmes du manuel, et transcrivit, comme s’il lisait:

«La patrie est le sol de la France, la terre de nos ancêtres et le

berceau de nos père et mère. On doit aimer la France pour la servir, la

défendre et donner sa vie pour elle».

Après quoi, disposant encore de vingt-cinq minutes, il employa le papier

blanc qui lui restait à écrire à une petite amie, laquelle avait des

bontés pour lui, et même de la générosité.

Mais Matrat, lui, ne se rappelait rien, absolument rien. Situation

épouvantable, il était obligé de raisonner par lui-même, et il n’en

avait pas l’habitude. D’abord il tenta d’unir une image très nette,

qu’il avait dans la tête, et les bribes de quelques souvenirs: «Le

drapeau est un bout de drat, de trois couleur, qui est l’oneur de la

France». Puis à la réflexion, il jugea, par un vague instinct de

délicatesse, que le premier membre de sa phrase n’était pas assez

respectueux, et que d’autre part il ne savait pas très bien si le

drapeau était «l’oneur» de la France ou celui du régiment. Il ne se

souvenait plus, il avait peur de se tromper. Il ratura la feuille et en

prit une autre. Son esprit pratique de paysan le portait à se demander:

«A quoi ça sert-il, le drapeau; pourquoi y a-t-il un drapeau?» Il finit

par conclure que c’était un signe distinctif, quelque chose comme un

uniforme pour un pays. Et il écrivit, d’une grosse écriture appliquée:

«Le drapeau, c’est pour ferre connaissance, les puissances, l’une de

l’autre». Cela lui parut satisfaisant.

Puis il se demanda, suivant l’ordre des questions, pour quelle cause il

devait aimer la France, et trouva tout de suite une réponse: «Pourquoi

(dans sa langue, cela voulait dire parce que) c’est pas un autre pays».

Idée magnifique et suffisante qui est au fond de notre cœur à tous: la

France, ça n’est pas un autre pays, et c’est pour ça que nous l’aimons.

Cependant un obscur besoin de critique, exercé sur lui-même, lui fit

chercher s’il n’y avait pas une autre explication: «C’est les chambres,

les maisons, où qu’on a reçu le jour». Et pourtant cela ne lui semblait

pas encore assez. Il avait l’impression vague qu’un grand amour a des

causes plus profondes, personnelles, comme délibérées, et qu’il doit

s’exprimer par un chant ou par des mots rares qu’il ne possédait pas. Il

songeait en même temps: «J’ai entendu dire, j’ai entendu dire...»

Qu’est-ce qu’il avait entendu dire? Une phrase qu’on lui avait lue, qui

venait d’un grand écrivain ou d’un des jeunes gens qui marchent sur ses

traces. Elle avait échoué dans un journal de province ou dans un

discours officiel; elle lui revint, un peu mutilée, musicale encore: «On

doit aimé la France, parce qu’elle est vive, et suptile, et courageuse».

Alors il fut content; il signa: _Matrat, Pierre-Antoine, matricule

27304._

* * * * *

Le soir, le jeune lieutenant porta ces humbles copies au colonel.--Il

n’y a qu’une copie passable, dit-il, celle du soldat Jupon... Les autres

sont stupides.

Mais le colonel haussa les épaules.

--Le soldat Jupon n’est peut-être qu’un perroquet, fit-il. Et les

autres, au contraire, ils ont peut-être des idées, et pas de mots. Ces

expériences-là ne veulent rien dire: ce n’est pas comme ça qu’on saura

jamais ce que pensent les hommes, ni ce qu’ils savent...

Et moi, qui viens de transcrire toutes ces réponses, dont je n’ai pas

inventé une seule, c’est bien aussi mon avis...

Paraboles et diversions · 第 29 / 62 题