Steck et Monsieur Scrofa

Il est des peuples de souche indo-européenne qui donnent le même

nom au porc domestique et au sanglier sauvage; ce qui prouve que

vraiment l’homme a tiré l’un de l’autre.

Camille JULLIAN.

Steck, le fox-terrier, avait passé toute la nuit dans la grange. On

avait coutume de l’y enfermer chaque soir, pour qu’il fît la chasse aux

rats; et il en avait tué beaucoup en effet, dans les commencements, leur

broyant la nuque d’un seul coup de mâchoire et les rejetant ensuite

par-dessus son épaule, d’un petit mouvement sec qui l’amusait beaucoup;

mais depuis des semaines déjà il n’avait plus aperçu une seule de ces

sales bêtes. C’est d’abord qu’il en avait fait un grand massacre. C’est

aussi que les autres avaient pris la fuite, préférant abandonner leur

royaume et leur pâture, le froment savoureux, l’avoine succulente et

laiteuse, plutôt que d’attendre en tremblant la mort inévitable. Et

maintenant Steck s’ennuyait dans cette grange désertée. Sitôt qu’il

distinguait, par la fente de la porte fermée, la lumière rose du jeune

matin, il aboyait de toutes ses forces, songeant à la vie, à la liberté,

au jeu, qui sont une même chose sous trois noms différents.

Mais il aboyait bien plus encore, quoique d’une autre manière, quand le

valet de charrue faisait cesser sa captivité. Tant de possibilités de

plaisir et d’action se précipitaient à la fois dans sa tête qu’il

n’arrivait point à se décider et tournait autour de sa queue. Il y avait

les restes de sa soupe de la veille. Elle était froide, mais il avait

faim. Il en gobait deux ou trois lampées, en faisant claper sa langue

contre son museau. Puis subitement il avait l’idée que ce serait bien

plus amusant de faire enrager les poules. Il courait donc après les

poules. Elles prenaient la fuite en tournoyant, ramassant de l’air sous

leurs ailes, prenaient un élan pénible, et par-dessus la petite bouchure

en pierres sèches, sautaient sur le grand chemin, qui est à tout le

monde. Mais le coq demeurait perché sur cette muraille, expliquant à cet

insupportable chien que s’il avait voulu, il aurait pu faire des choses,

beaucoup de choses, des choses extraordinaires et héroïques. Et Steck

l’écoutait sans en rien croire, pointant ses deux oreilles en cornet.

Seulement une grosse mouche se levait du fumier, à ce moment-là, et il

sautait en l’air pour l’attraper, oubliant le coq comme il avait oublié

sa soupe. Et enfin monsieur Scrofa, le porc, étant sorti de son toit, il

se jeta sur ses jarrets. Mais monsieur Scrofa ne lui répondit que par un

grognement ennuyé, et sans s’inquiéter de lui, se mit à trotter à

travers la cour. Son gros ventre tremblait sur ses petites pattes, et il

avalait des immondices. Puis il leva la tête en l’air, et renifla, d’un

air préoccupé:

--Il n’y en a plus! dit-il tristement.

--Eh bien, jouons? proposa Steck. Tu ne joues jamais. Tu ne trouves

jamais rien de drôle, tu ne fais jamais rien de drôle. Ce n’est pas une

vie.

Le porc ne répliqua pas. Il monta sur le fumier, y fit un trou avec son

groin et ses sabots et se coucha voluptueusement, la tête entre les

pattes.

--Cochon, dit Steck, que tu es bien nommé!

Et tandis que l’autre se vautrait, il commença de se lécher le ventre et

les cuisses, non par esprit de contradiction, mais parce qu’il est

propre comme un chat. Tout à coup, il leva le nez, saisi d’une pensée

subite.

--Tu sens mauvais, dit-il, tu sens très mauvais. Et pourtant, à travers

ton odeur, j’en découvre une autre, lointaine, haïssable et plaisante à

la fois à mes sens, une odeur d’ennemi! Laisse-moi me rappeler... Oui,

je me souviens maintenant: c’était dans le bois, à la fin de l’automne

dernier; et il m’est venu tout à coup aux narines une senteur qui fit

hérisser tous les poils de mon corps; semblable à celle des myrtilles et

des lentisques, mais devenue animale et sauvage, celle d’une bête. Et je

l’ai vue passer devant moi, la bête! Elle était redoutable et farouche,

elle m’a fait peur, elle m’a fait souffrir, car j’étais déchiré entre le

besoin de me jeter dessus et l’humiliation de ne pas oser. On m’a dit

que c’était un sanglier. Tu n’es pourtant point un sanglier, Scrofa?

--Mes ancêtres, dit le porc lentement, _ont été_ des sangliers.

--Comme tu es changé d’eux-mêmes! fit Steck avec surprise. Tu n’as plus

rien de pareil. Tes soies sont toutes blanches, et ta peau si tendre que

tu cries pour une épine d’églantier qui t’égratigne. L’_autre_ fonçait

dans les ronces sans rien sentir. Il semblait qu’il ne pût éprouver la

douleur que sous la forme de la rage. Les hommes se mettent à l’affût,

ils se cachent pour le tuer; et il y a beaucoup de chiens, plus grands

que moi, plus forts, qui ne veulent plus le suivre et l’assaillir, qui

se sauvent dès qu’ils reconnaissent sa trace, quand une fois ils ont

senti ses grandes dents à travers leurs chairs. Et tu n’as pas non plus

ce cou énorme, ces épaules formidables, cette crinière noire et brune

hérissée sur le dos, ni cette tête puissante et brutale qui laboure la

terre comme une charrue. Comme elle est molle, flasque, ridicule, ta

tête! Et au lieu de faire peur aux hommes et aux chiens, tu te laisses

conduire par un idiot, par le vieux Baptiste, qui bave, et qui a sous la

gorge cette grosse boule que les hommes appellent un goître. C’est toi

qui as peur; tu as peur de tout. Tu es le plus lâche des animaux d’ici.

Même les vaches sont plus braves que toi. Quand je leur aboie au

derrière, dans le pré, elles se retournent et me font face, en baissant

les cornes. Mais toi! Tu prends la fuite en poussant des cris qui font

rire les femmes.

--Et mes ancêtres pourtant ont été des sangliers! affirma le porc pour

la seconde fois.

--Comment cela se fait-il? demanda Steck, étonné. Moi aussi, il paraît

que j’ai des ancêtres sauvages. Ils chassaient pour leur compte, en

troupe, ils se faisaient des espèces de terriers, groupés dans la plaine

comme un village. Et de même les tiens, un jour, ils sont tombés sous la

domination de l’homme. Et pourtant me voilà, et je ne suis pas encore où

tu en es. Je ne me nourris pas de choses innommables, j’ai le respect de

mon corps, je sais mordre encore ceux qui me font mal. J’ai ma petite

bravoure, j’ai ma petite dignité. J’ai moins dégénéré que toi. Comment

cela peut-il s’expliquer?

Le porc leva vers lui ses laids petits yeux bordés de rouge, et dont le

regard était vil.

--C’est justement, dit-il, parce que ma race était plus forte, plus

énergique, et plus brave que la tienne.

--Je ne comprends pas... fit Steck.

--Oui, dit Scrofa. Vous ne chassiez qu’en troupe, comme tu l’as dit.

Vous étiez de petits êtres assez faibles, après tout, et déjà bons, déjà

tendres, déjà câlins; vous étiez faits sinon pour la servitude, du moins

pour la soumission. Mais nous! Nous étions fiers, rudes, solitaires,

irrésistibles dans nos fureurs, nés pour le courage et pour la forêt.

Pour demeurer elle-même, notre nation avait besoin de la liberté et de

la bataille. Tout le reste était contraire à notre nature. Et en

acceptant une vie paisible, une vie contre nature, contre notre nature,

nous ne pouvions que tomber où nous sommes. L’écart était trop grand,

entre la bauge et le toit à porcs, entre le sombre et libre logis, près

d’une source, au fond des bois, et la cour de la ferme; entre la faim

courageuse et indépendante et l’assouvissement du ventre dans

l’esclavage. Saisis-tu, maintenant? Plus haut le sommet, plus basse la

chute.

--Et... tu ne regrettes rien? interrogea Steck.

--Plus rien du tout. C’est définitif. Tout à l’heure, on va m’apporter

de l’eau de son et des pommes de terre germées. En attendant, laisse-moi

dormir.

* * * * *

Et il creusa plus profond son trou dans le fumier.

Paraboles et diversions · 第 27 / 62 题