... Tout ce que ses camarades, amants comme lui de l’_Idée_, eussent
jamais trouvé à lui reprocher, c’est qu’il n’était point un militant. On
ne l’avait vu prendre part à aucun cambriolage, à aucun crime, pas même
jeter une bombe, et quant à la fabrication de la fausse monnaie, il se
bornait à l’approuver platoniquement, à titre de légitime manœuvre
contre les États organisés. Ce n’était qu’un théoricien, mais fervent.
En lui-même il s’applaudissait de la rigueur farouche de sa raison.
L’individu seul lui paraissait demeurer l’irréductible unité. L’individu
n’a pas d’ordre à recevoir, pas plus qu’il n’en peut donner. Il est sans
devoirs, sans obligations, sans règle; ou du moins sa règle est en lui;
elle ne peut venir d’ailleurs. Donc il ne peut y avoir de propriété.
Tout homme étant autonome et autocrate, toute chose est à lui, il peut
tout prendre. A plus forte raison n’y a-t-il pas de patrie. C’est au nom
de la patrie que les organismes politiques s’arrogent le droit d’exiger
des esclaves qu’ils bernent, en les appelant citoyens, l’obéissance aux
lois, l’argent de l’impôt, le service militaire. Et cela est monstrueux
et ridicule. Hypocritement, l’État se cache sous la patrie.
Hypocritement, c’est au nom de la patrie qu’il forge des chaînes à
l’individu. Nous ne comprenons déjà plus qu’aux siècles passés on ait
voulu imposer un Dieu, une religion, un culte déterminé à celui-ci. Plus
tard, on ne comprendra pas davantage qu’au vingtième siècle on ait voulu
lui imposer une patrie. On conçoit déjà cependant qu’il en peut changer.
Pourquoi ne veut-on pas admettre qu’il peut n’en accepter aucune?
Telle était l’âpre foi de Paul-Louis Durand, individualiste. Comme il
l’avait, toute sa vie, confessée publiquement sans jamais cacher les
ardeurs de son prosélytisme, les assauts fort vifs que certains de ses
amis, auxquels la théorie ne suffit plus, livrent à cette heure aux
personnes et aux propriétés, eurent pour lui un double résultat, assez
désagréable. Le premier fut que l’ensemble des citoyens comprirent
instinctivement, et tout à coup, que s’ils sont groupés en État, c’est
justement pour que cet État, en échange des services qu’il leur demande,
leur assure la paix et la sécurité: en sorte qu’il y eut un arrêt subit
et manifeste des progrès de l’_Idée_. Le second fut que Paul-Louis
Durand se trouva subitement en butte aux indiscrètes persécutions de la
police. Et las de voir son appartement fouillé, ses papiers confisqués,
ses démarches suivies, il songea qu’un séjour de quelques mois en
Amérique ne pourrait avoir pour lui que des avantages.
Donc, après avoir passé quelques semaines en Angleterre, il s’embarqua
sur un vaste navire dont on lui avait dit beaucoup de bien, et qui se
nommait le _Titanic_. Pour individualiste que l’on soit, on ne dédaigne
pas le luxe et le confortable. Au contraire, et c’est même un des
axiomes de cette religion nouvelle que plus tard, réduite à quelques
milliers de vivants par un sage malthusianisme, l’humanité tout entière
connaîtra des jouissances illimitées. Après quoi, je présume, elle
disparaîtra, par impossibilité de s’entretenir; à moins toutefois
qu’elle ne soumette à l’esclavage et à la reproduction ce qu’on est
convenu d’appeler les races inférieures. Mais alors ces races
inférieures, qui seront le nombre et la force, n’inventeront-elles pas
une sorte particulière de revendications collectives ou individuelles?
C’est une question dont nous parlerons un autre jour.
Paul-Louis Durand n’eut pas d’ailleurs longtemps à y penser. On sait
l’affreuse catastrophe qui engloutit, comme une coquille de noix, ce
paquebot vaste comme une ville. Quand Paul-Louis vit qu’on mettait les
canots à la mer, il se hâta. Un jeune officier du bord, correct et
froid, en grand uniforme--il est bon, il est utile de se faire beau pour
mourir: cela donne du courage et de la générosité, l’âme se règle sur le
corps--le retint par le collet de son ulster en lui disant d’une voix
nette:
--Qu’est-ce que vous faites là, vous?
--Vous le voyez, répliqua Paul-Louis. Je m’embarque.
--Les femmes et les enfants d’abord, répondit l’officier. Et du reste je
vous préviens qu’il n’y aura place que pour eux; il n’y a pas assez de
canots.
Ses principes mêmes obligeaient Durand à considérer sa propre vie comme
plus précieuse que celles du petit milliard d’individus qui peuplent le
globe. Il essaya de se dégager, et sentit un revolver contre sa tempe.
C’était un intellectuel: il eut le temps d’éprouver quelque chose comme
du respect pour cet homme qui montrait une décision égale à celle des
ennemis de la société. Cependant il protesta:
--Qu’est-ce que ça peut faire, à moi et à vous, les femmes et les
enfants? Ce n’est pas le moment de faire de la galanterie.
--Ce n’est pas de la galanterie, répliqua l’officier. Je suppose...
_well_, je suppose que c’est parce que les enfants, c’est l’avenir, et
les femmes la possibilité de faire des hommes pour nous remplacer,
puisque... Et puis, _go to hell, sir!_ Je n’ai pas le temps de causer.
Comme Paul-Louis Durand était en train de se demander, avec quelque
étonnement, s’il est en vérité parfois des intérêts qui priment ceux de
l’individu, le grand paquebot piqua du nez comme un cygne monstrueux qui
cherche un poisson dans l’eau noire. Seulement, il ne releva point la
tête, il ne la releva jamais! Et tandis qu’une lamentation farouche
s’élevait du navire, une lamentation qui montait et s’abaissait comme un
chant, Paul-Louis, perdant l’équilibre, se sentit précipiter dans la
mer. Elle était si froide qu’il se dit qu’il ne pourrait nager bien
longtemps. Cependant il avait entendu parler des terribles remous que
font en coulant les grands navires. Il s’efforça de s’éloigner. Dans
l’ombre cruelle qui étreignait ses yeux comme une chose matérielle et
visqueuse, il sentit subitement sous sa main quelque chose de solide.
C’était un appareil de sauvetage, un radeau de liège qui céda sous son
poids; mais cela même lui permit d’y monter. Cet abri était assez large,
relativement solide. En rampant il en atteignit le centre et se mit
debout sur ses pieds.
Il était sauvé. Et à cet instant même une peur mystique, inexorable et
désastreuse, augmenta pourtant le grelottement de sa chair misérable. Il
était seul, tout seul au milieu de la mer! Il ne pouvait pas rester
seul, il avait bien plus peur, tout seul sur cette épave, que tout à
l’heure, sur le bateau, au milieu de ces quinze cents hommes qui
attendaient la mort avec lui. L’iceberg, se rapprochant, éclaira la nuit
d’une lueur blanchâtre, et il aperçut, à cette lueur, un homme qui
s’agitait dans l’eau à quelques pieds de lui, soutenu par sa ceinture de
sauvetage. Il lui cria:
--Par ici, par ici! Faites les mouvements de nage, avec vos mains.
Il joignait le geste à la parole, et le malheureux finit par aborder. Se
mettant à quatre pattes, Paul-Louis l’aida presque frénétiquement à
monter sur le radeau. Et il en vint d’autres, d’autres encore, une
trentaine de naufragés. Ces hommes ne s’étaient jamais vus. Pourtant ils
semblaient se reconnaître; et ils se touchaient les uns les autres,
doucement, comme si, de se sentir ensemble, cela leur eût donné je ne
sais quel espoir éperdu.
Et puis, voilà que tout fut changé. Quelqu’un dit:
--On ne peut plus recevoir personne! Le radeau va couler!
Et cependant ils voyaient venir, du fond de l’obscurité, d’autres
infortunés qui gémissaient.
--Il n’y a plus de place! leur cria Paul-Louis avec tous les autres. Il
n’y a plus de place! C’est à nous, ce radeau, à nous! Allez-vous-en!
C’est à nous, parce que nous voulons vivre et que vous nous feriez
mourir!
Et de ces bannis, rejetés dans la mort, certains disaient avec
résignation:
--Dieu vous aide! Adieu...
Mais d’autres essayaient de se cramponner. Alors, et d’instinct, il y
eut une garde, des veilleurs, des chefs qui les repoussaient,
impitoyablement.
--C’est à nous, ce radeau, à nous! Parce que nous voulons vivre!
* * * * *
Et c’est ainsi que Paul-Louis Durand, anarchiste individualiste, comprit
ce que c’est qu’une patrie.