Monographie des Pêcheurs à la ligne

A. M. Cunisset-Carnot.

Ce n’est qu’avec une respectueuse timidité que j’ose dédier ces quelques

mots à l’éminent écrivain qui sait parler avec tant d’esprit et de

compétence des bêtes, des champs, des eaux et des bois; ce n’est qu’avec

douleur que je m’adresse à lui, sachant que sans doute, endurci par une

longue série de crimes, il ne sera point de mon avis. Mais j’ai foi

cependant en son noble caractère: il sait que je n’obéis jamais qu’à ma

conscience.

Il me faut lui révéler aujourd’hui, en même temps qu’à l’univers

civilisé, la méfiance profonde qu’une série d’observations approfondies

m’ont donnée des pêcheurs à la ligne. Hélas! que j’eusse pourtant

souhaité pouvoir me joindre à leur foule nombreuse, partager leurs

plaisirs! On m’avait décrit ces plaisirs comme doux, paisibles et

champêtres. Mais ma première découverte a été qu’ils ne sont point

champêtres. Ce n’est que par hasard que l’on rencontre quelques

exemplaires de l’espèce loin des lieux habités, dissimulés au fond d’une

anse écartée, à l’ombre des arbres, parmi des roseaux frisonnants. Bien

plus souvent ce sont des animaux grégaires, et l’on peut affirmer comme

une loi que le pêcheur à la ligne ne peut vivre qu’à la condition

d’apercevoir, aussi près de lui que possible, la ligne, le bouchon et le

bambou d’un autre pêcheur à la ligne. Enfin il apparaît d’autant plus

rare que la campagne est vraiment rustique: il n’affectionne que les

quais de pierre bordés d’usines et de masures. C’est le parasite des

banlieues. Toutefois il est sauvage, inhumain, farouche et cruel.

Il est de toute évidence en effet que la pêche à la ligne est le seul

sport qui consiste à faire du mal à une bête en suppliciant une autre

bête, ce qui est le raffinement suprême--il faut bien qu’on me le

concède--dans la perfidie et la férocité. On pêche les poissons avec des

vers de vase, avec des vers de terre, avec des asticots, avec des

mouches, et avec d’autres poissons. Quand ce sont des mouches, on leur

introduit la pointe de l’hameçon dans le derrière, ou sous les élytres.

Je n’ai pas d’élytres. Mais pour le reste, j’aime mieux ne point me le

figurer. Quand ce sont des vers ou des asticots, on leur fourre

l’hameçon dans le derrière, la bouche ou le milieu du dos: il y a trois

écoles. Quand ce sont des poissons, on leur fait avaler l’hameçon

jusqu’au creux de l’estomac, mais en s’arrangeant de telle sorte qu’ils

survivent le plus longtemps possible à ce traitement. C’est l’Aquarium

des Supplices. On peut arriver aussi à faire souffrir beaucoup d’animaux

à la fois en pétrissant un grand nombre de vers dans un mélange infect,

généralement composé de terre, de crottin de cheval, de fromage de

Roquefort et d’assa fœtida. Les asticots ne doivent pas s’en plaindre,

ils ont l’habitude, mais les vers de terre sont des animaux tout nus et

très propres.

Enfin quand le poisson s’est laissé décevoir par ces pièges infâmes, on

commence par lui déchirer la bouche: c’est ce qui s’appelle «ferrer».

Ensuite _on le noie_. On le noie dans le seul élément où il peut vivre,

ce qui est incontestablement ajouter l’injure à l’insulte. Il est à

croire que tout le suffoque, même l’indignation. Cependant, comme en

général il n’est pas complètement mort quand il arrive à terre, on le

met dans l’herbe mouillée, afin que son agonie dure très longtemps.

Ainsi qu’il arrive toutes les fois qu’il s’agit de tortures, les petits

enfants viennent voir.

Ces rites de la pêche à la ligne permettent déjà de supposer que

celle-ci n’est pratiquée que par des hommes dont la mentalité est

demeurée particulièrement rude et primitive. Et en effet, si l’on

considère les instruments dont ils usent on s’aperçoit qu’ils n’ont pas

changé depuis l’âge de pierre. Tout au plus l’hameçon est-il maintenant

d’acier bleui au lieu d’être en os, mais le fil qui le retient continue

à être fait non pas d’un des textiles découverts par la civilisation,

mais d’un crin de cheval, exactement comme à l’époque où nos pères

allaient tout nus, avec du poil sur tout le corps. Ceci constitue déjà

une forte présomption contre les pêcheurs à la ligne. L’expérience

d’ailleurs la confirme. Quels sont les peuples qui se classent le plus

bas dans l’échelle de l’humanité? Ce sont les Fuégiens et les Esquimaux:

ils sont tous pêcheurs à la ligne. Enfin un simple coup d’œil jeté, dans

notre patrie même, sur les pêcheurs à la ligne en général, et sur ceux

du bassin de la Seine en particulier, ne peut que confirmer la triste et

impartiale sévérité de ce jugement.

C’est une habitude des peuples barbares, on le sait, de ne se déplacer

qu’en foule. Les sauvages se rencontrent presque toujours en troupe,

même au Jardin d’Acclimatation. Il en est de même des pêcheurs à la

ligne. Bien qu’ils ne soient pas sociables, au sens élevé qu’il est

légitime de donner à ce mot, je signalais tout à l’heure le besoin

singulier qu’ils ont de ne pas se quitter des yeux. Et on les voit tous

se porter, avec aveuglement, par masses épaisses, vers les mêmes

rivières et les mêmes marais pestilentiels. Ces migrations sont

saisonnières, ce qui est encore une preuve qu’ils restent voués aux

instincts les plus primitifs de l’humanité. On me répondra que les

chasseurs font de même. Il est permis de croire que ceux-ci

appartiennent à des races dont la civilisation est déjà un peu plus

avancée, car il est rare qu’ils emmènent avec eux, dans ces déplacements

collectifs, leurs femmes et leurs enfants. Les pêcheurs à la ligne, au

contraire, à l’instar des hordes primitives, sont presque toujours

accompagnés de leurs familles, qui campent alors dans des abris d’une

architecture rudimentaire, dénommés guinguettes. Les femmes et les

enfants, poussant des cris qui n’ont rien d’humain, y exécutent des

danses rituelles, dont l’une des figures consiste à s’élever dans les

airs et à en retomber en mesure, au moyen d’un système de planches et de

cordes qu’on appelle escarpolette. C’est ainsi que ces femmes invoquent

les esprits de la horde, en faveur des exercices cruels de leurs époux.

Les costumes de ces malheureux sont presque toujours sommaires, ainsi

qu’il fallait s’y attendre. Beaucoup ont les jambes nues. La plupart

portent des chapeaux faits d’une écorce grossière, dont la forme

rappelle celle du pétase, coiffure archaïque qu’on ne retrouve guère que

sur les bas-reliefs des monuments grecs, mais surtout le paillasson des

Sakhalaves. Si on leur adresse la parole, ils ne vous répondent pas.

Certains savants supposent qu’ils ont pourtant un langage

monosyllabique, extrêmement restreint en tout cas, et qui n’a pas encore

été suffisamment étudié pour qu’on en puisse comprendre le sens.

Vers la fin du jour, il leur arrive fréquemment de se nourrir sur place

du produit de leur pêche, avec une épouvantable voracité. Ils ajoutent

des boissons enivrantes, composées du jus de certaines plantes nocives.

De plus, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste pour finir, une

enquête patiente m’a permis de constater que les pêcheurs à la ligne et

les clients des cafés-concerts ne forment qu’un seul et même peuple. On

les retrouve la nuit, écoutant avec une sorte de morne ivresse des

refrains bizarres, dépourvus de sens, et qui ramènent la musique, le

rythme et la parole aux âges les plus brutaux qu’ait traversés l’espèce

humaine: Cela seul suffirait à justifier l’effroi qu’ils doivent causés

à des civilisés.

Paraboles et diversions · 第 23 / 62 题