... L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie. Ils étaient frères. Tous deux
avaient le col épais, la croupe large, le sabot plat, le chanfrein
busqué et les dents bien longues et jaunes, mais usées, car ils allaient
sur leurs dix ans; et voilà sept ans déjà qu’ils étaient dans la mine.
Leur écurie était à gauche, dans cette grande salle qui forme un
octogone irrégulier, juste sous le puits, dont nul œil, pas même le
leur, ne pouvait apercevoir le sommet perdu dans une forêt d’étançons
tout noircis depuis des années et des années par la fine poussière de
houille que les bennes laissaient tomber en remontant. On ne les tondait
point; mais on les lavait à grande eau tous les lundis matin; et alors
on pouvait voir que leurs poils, primitivement de couleur alezane, et
devenus si longs que, surtout sur les jambes, ils avaient l’air d’une
bourre frisée, se terminaient par une petite pointe d’argent, mince et
claire comme une aiguille. Et c’était la nuit éternelle qui les avait
blanchis de la sorte. L’obscurité coutumière dans laquelle ils vivaient
leur avait donné aussi une espèce de mauvaise graisse qui les rendait
encore plus rustauds et patauds que ne le sont d’ordinaire ceux de leur
race. Et comme ils prenaient de l’âge, l’humidité et les courants d’air
de la mine commençaient de leur raidir les muscles. Ils avaient des
rhumatismes.
Ces deux bêtes d’apparence obtuse, avaient de l’intelligence et de la
curiosité. Quand on fonçait une nouvelle galerie, ils regardaient les
boisages d’un air entendu, et se disaient: «Un de ces jours, on nous
fera passer par là!» Et cela leur faisait plaisir, de passer par là.
C’était un changement dans leur existence monotone. Mais d’ailleurs, une
fois qu’ils avaient mis le pied sur une de ces routes souterraines, ils
ne l’oubliaient jamais plus, ils la reconnaissaient sans l’aide, inutile
pour eux, de la lampe des hercheurs, au sein de l’ombre farouche. La
mine était leur univers. Ils ne s’y sentaient ni heureux ni malheureux.
Ils y étaient. Pourtant, parfois, ils se disaient l’un à l’autre, dans
leur langage confus et court fait de clins d’œil, de frémissements de la
peau et de petits hennissements: «Il doit y avoir autre chose; il me
semble que jadis il y avait autre chose.» Mais quoi? Ils ne se
rappelaient plus. La mémoire de cet autre monde, où ils étaient nés,
était abolie au fond de leur crâne étroit: il y avait si longtemps
qu’ils étaient là! Les animaux ont des rêves aussi. C’était comme un
rêve qu’ils ne parvenaient point à se rappeler.
Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les
atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse,
mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide
inusités de la mine les inquiétait. Même elle était plus noire et triste
que d’habitude; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent
du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui
descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur
servait à compter le temps. Enfin quelques jours plus tard leurs gardes
détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie,
d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de
fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna
doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits. Et
l’un des gardes dit en riant:
--Il n’y a si mauvais vent qui ne porte bonheur à quelqu’un! Ils vont
être bien étonnés.
Et l’autre répondit:
--Le grand jour va les éblouir. Si on leur bandait les yeux?
--Bah! fit son camarade. Qu’ils s’habituent tout de suite ou plus
tard...
Alors ils donnèrent un coup de sonnette, et brusquement, la cage
s’enleva. Jimmy et Wilkie éprouvèrent une espèce d’angoisse du cœur qui
les fit flageoler sur leurs larges pieds. Ils sentirent aussi une averse
froide leur tomber sur le dos: c’était le puits qui pleurait son eau, à
travers les cuvelages. Tout cela était nouveau, très nouveau: une
expérience. Ils l’enregistrèrent dans leur cervelle obscure.
Mais au bout de deux minutes à peine, leur voyage vers les sommets se
trouva terminé. Ils prirent pied sur une galerie dont le sol remontait,
et au bout de laquelle se distinguait un phénomène inconnu: une lueur
blanche et rose qui grandissait à chacun des pas qu’ils faisaient en
avant. Une forge, sans doute, la lueur d’une forge: ils avaient déjà vu
des forges dans la mine. Cependant un pressentiment mystérieux leur
faisait deviner que ce n’était pas _cela_. Ils eurent peur, et
renâclèrent. On les tira plus fort; comme ils avaient confiance dans
leurs guides, ils reprirent leur marche.
Et, brusquement, ce fut le jour!
Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon
avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la
pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une
grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait,
dardait, brûlait! Rrran! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots
de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme
des sacs les hommes pendus à leur tête. Ils voulaient fuir, fuir en
arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu...
--Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un, il
n’y a que demi-jour, ça les habituera!
Et insensiblement en effet ils s’habituèrent. Il y avait dans cette
écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches par exemple,
et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches: des
moineaux qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient
ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient! Et puis
on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.
Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils
n’avaient vu de vert! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté
des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi
noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré
était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches
jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on
pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur
fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent
qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et
celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus
déconcertant: ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont
noirs, également noirs. Enfin dans ce monde qu’ils venaient de découvrir
la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée
seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris on ne le
rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois ces magies
n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures _les choses
redevenaient comme avant_, c’est-à-dire naturelles, normales,
raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous
ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse
incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le
soleil, comme de jeunes chevaux. Donc ils n’avaient pas rêvé: ces choses
existaient! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières
années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de
jour, qui dormaient la nuit.
Puis il arriva que les abords de la mine se remplirent d’hommes. La
grève était finie. Fatigués de leur oisiveté, ces hommes étaient joyeux.
En riant, ils défilaient, leur lampe à la main. Mais Jimmy et Wilkie
passèrent avant eux. On les fit entrer dans la cage, et ils se
retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine. Leur vie
redevint ce qu’elle avait été. Mais maintenant ils associaient des
phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de
lien: quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste, où
il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.
Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit
cinq ou six jours et mourut. Jimmy ne comprit pas du tout pourquoi il
restait couché, les jambes raides. La mort est encore plus difficile à
comprendre pour les animaux que pour les humains. Quand Wilkie s’aperçut
qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia. «Il va retrouver,
songea-t-il, cet endroit que nous avons vu en rêve, et qui existe.» Et
il ne sut jamais que Wilkie n’avait rien retrouvé du tout, qu’une autre
mine, encore plus sombre, véritablement éternelle...