Il y avait une fois un Lapon. Il avait les yeux bridés, la face ronde
comme une pleine lune, les pommettes couleur de brique comme tous les
Lapons, une hutte en peau de renne pour l’été, une case faite avec des
moellons de neige pour l’hiver, une marmite, deux traîneaux, ce qu’il
lui fallait de harpons, et aussi l’âme innocente et pure, également
comme presque tous les Lapons, qui sont un peuple vertueux. Mais il
constituait cependant une regrettable exception parmi son peuple, parce
qu’il était délicat de la poitrine.
Ses parents trouvaient qu’il s’exagérait un peu son état. Mais lui le
prenait très sérieusement, disant qu’il se connaissait sans doute moins
mal que personne autre au monde. Ceci prouve qu’il avait, en même temps
que les bronches un peu sensibles, l’esprit philosophique: par
disposition naturelle d’abord, et aussi à cause des leçons d’un pasteur
norvégien qui lui avait appris à lire et à écrire. Voilà même pourquoi
il nourrissait des inquiétudes pour sa santé, sachant que les
intellectuels sont enclins à certaines faiblesses de tempérament; de
sorte qu’après tout, malgré l’anxiété qu’il entretenait, dans son cœur,
sur les cruautés de son destin à venir, il en était un peu orgueilleux;
et cela même l’empêchait de guérir.
Il finit par communiquer, d’une certaine manière, son souci à
Kouroukakala, la fiancée de son cœur, et celle-ci en fit part à ses
futurs beaux-parents: car enfin il ne convenait pas qu’une personne de
sa sorte, qui recevrait en dot douze rennes et une provision d’huile de
phoque suffisante pour trois hivers, unît son sort à celui d’un jeune
homme destiné à périr à la fleur de l’âge. «De plus, ajoutait-elle, il y
a de l’indécence dans la maladie, ou même dans les seuls soins que sa
crainte inspire: car nous avons, ainsi que, je le suppose, tout le reste
de la terre habitée, une morale d’été et une morale d’hiver; et ceux qui
ne se conforment pas à leurs justes lois sont non seulement punis par
les anciens de nos tribus, mais déconsidérés. En hiver, les provisions
étant infiniment rares, la pêche difficile, les femelles de rennes
dépourvues de lait, le froid rigoureux, il importe de vivre dans les
longues galeries creusées dans la glace et recouvertes d’un toit en
neige durcie, à la fois nus et vertueux, c’est-à-dire abstinents. Nus
parce que, fort heureusement, la chaleur est trop forte, dans ces abris
tutélaires, pour qu’on y puisse supporter le poids des vêtements de
peau; et vertueux parce que, pour ne pas épuiser les vivres, une sagesse
traditionnelle nous a enseigné à faire le moins de mouvements possible,
de manière à diminuer les besoins de l’estomac et à vivre sur la graisse
que la bonne saison accumula sur nos membres. De plus il ne serait pas
bon que nos enfants naquissent pendant l’été, qui est la saison des
plaisirs, des chasses et des déplacements.
«Au contraire, poursuivit Kouroukakala, aussitôt que le soleil brille,
qu’un jour continu succède à la nuit perpétuelle, que les bouleaux nains
et les mousses grasses verdissent pour la nourriture des rennes, que les
phoques viennent à terre pour y rencontrer les femelles et élever leur
progéniture, que les bancs de poissons remontent à la surface de la mer,
la nourriture devient abondante pour les hommes lapons. Et alors
pourquoi se priveraient-ils de rien? Il y aurait là un crime contre les
esprits qui produisent toutes ces bonnes choses, et c’est leur plaire
également que de s’abandonner aux joies de l’amour: c’est faire des
signes magiques à ces esprits pour les encourager dans leur œuvre de
perpétuation des bêtes des eaux et de la terre. Mais d’autre part la
pudeur s’éveille en même temps que le désir, et c’est un crime
abominable alors que de n’être pas vêtus, toujours vêtus, quoi qu’on
fasse et qu’il arrive.
«Or votre fils, par peur de s’en trouver mal, refuse de se conformer à
des usages si justes et nécessaires. En hiver, dans nos maisons de
neige, il s’obstine à garder une casaque et un pantalon de peau, donnant
pour raison qu’il redoute les courants d’air; et en été, il montre en
plein midi son cou nu et parfois ses bras, spectacle tout à fait
choquant, sous prétexte qu’il lui faut bien faire une différence entre
les tièdes heures du jour et celles, plus fraîches, de la nuit. Je
l’aime beaucoup, vous le savez. Mais je sais aussi ce que je dois à ma
réputation. Je suis fille d’ancêtres honorables. Il n’y a jamais eu la
moindre faiblesse dans ma conduite, et j’ai toujours religieusement obéi
aux prescriptions de la morale d’hiver et de la morale d’été, faisant
différer mes actes et ma façon d’accueillir les hommes selon que c’est
l’époque de la grande nuit ou du jour qui ne finit pas. Si votre fils ne
s’amende, je serai forcée de renoncer à lui. Je vous prie de le lui
dire.»
Cette rupture éventuelle d’un mariage souhaitable fut envisagée avec
tristesse, mais reçue sans une irritation qui, bien que naturelle, eût
été illégitime: il n’était que trop évident que Kouroukakala avait
raison.
--Pourtant, dit la mère, avec angoisse, s’il était véritablement malade?
--Je n’ai jamais entendu parler d’une maladie comme ça chez les Lapons,
répondit le père. Le climat est trop sain, au-delà du cercle polaire!
--Pourtant, dit la mère, si on consultait le sorcier de la tribu, qui
est aussi un grand médecin?
Le vieux Lapon n’était pas trop de cet avis, parce que les médecins
trouvent toujours que les gens ont quelque chose. Pourtant il se laissa
persuader.
Le médecin-sorcier, qui s’appelait Moutou-apou-kivi-no, c’est-à-dire
«celui qui sait où est le poisson», déclara qu’en effet le jeune Lapon
était très malade, mais qu’il pourrait le guérir à l’aide d’un charme
composé avec la cendre des moustaches d’un morse mâle, adulte, et le
sang d’une morue femelle, mais sans œufs. Les parents consentirent à ce
traitement, malgré la dépense. Mais le jeune homme discuta longuement,
alléguant que ce n’était là que de la magie imitatoire. «On s’imagine,
disait-il, que je prendrai la vigueur du morse et les capacités de
résistance de la morue, qui traverse sans s’émouvoir les courants marins
les plus froids. Mais c’est s’abuser. Cette pharmacopée a vieilli: du
moins je suis disposé à le croire. Je veux bien essayer; mais cela ne
suffira pas.»
Il disait cela parce qu’il avait lu les livres du pasteur norvégien.
Alors il savait qu’il y avait _aussi_ autre chose.
--Mon fils, lui dit sa mère, qu’est-ce qu’il y a?
--Le Midi! répondit ce jeune Lapon.
C’était encore une chose qu’il avait vue dans les livres de ce
Norvégien: ceux qui sont atteints de faiblesse de la poitrine vont dans
le Midi: cette chose est écrite.
--Si tu vas dans le Midi, lui dit son père, et si tu en reviens guéri,
tu promets que tu respecteras, à l’avenir, les principes de la morale
d’hiver et ceux de la morale d’été?
--Je le jure! fit-il solennellement.
Alors ses parents lui donnèrent un traîneau et des rennes, pour qu’il
pût parcourir rapidement le sol glacé, un kayak, pour qu’il franchît la
mer, de longues aiguillettes de chair de phoque séchée, afin qu’il
mangeât en route, et des peaux de morse pour qu’il pût payer son séjour
chez les hommes du Sud, qui sont avides et ne donnent rien pour rien.
* * * * *
Ce jeune Lapon délicat de la poitrine partit heureux. Et il alla passer
l’hiver en effet dans la ville la plus au Midi dont il eût jamais
entendu parler.
--Au moins, songeait-il, je ne souffrirai plus de notre sale climat!
Cette ville était Saint-Pétersbourg. Il y fut pris, au mois de janvier,
d’une pneumonie foudroyante, et mourut en peu de jours.
* * * * *
Cette fable comporte une haute moralité pour les gens qui veulent se
remarier, ceux qui rêvent de changer de gouvernement, et généralement
tous ceux qui souhaitent d’être ailleurs. Car «ailleurs», étant donné la
faiblesse et l’ignorance de l’esprit humain, ce n’est presque jamais
plus loin que Saint-Pétersbourg pour un Lapon.