La Tentation de Ménéel

A l’ombre douloureuse d’Henri Heine.

La veille même de l’Épiphanie, tout près de la crèche, devant la majesté

innocente de l’Enfant Jésus, il y eut un ange qui fut tenté. Je vous

dirai dans quelles circonstances.

Il s’appelait Ménéel. C’était un de ceux dont le vol s’arrêta au-dessus

de la Sainte Étable, en même temps que l’étoile qui conduisait les

mages. A la place certaine où cet astre subitement devint immobile, puis

descendit sur la terre, tout droit, en sifflant un peu, exactement comme

une pierre ou une alouette, les fidèles d’aujourd’hui ont incrusté une

étoile d’or. Mais la véritable était beaucoup plus belle et plus

éclatante. C’est elle qui éclaira l’antre rocheux durant que les mages,

les anges et Joseph lui-même firent leur acte d’adoration. Entre le

plafond de la grotte et le sol de terre battue, elle demeura suspendue

comme un lustre, et il semblait que sa lumière fût spirituelle: on la

percevait par le cœur, bien plus que par les sens. Pourtant, le bœuf et

l’âne même en avaient été réveillés, à cause d’une espèce de vibration

délicieuse, assez semblable à un chant malgré qu’on n’entendît rien, et

qui s’étendit cette nuit-là sur la terre entière. De nos jours cette

même étoile chante encore parfois de la même manière: c’est pour un

grand événement qu’on ne sait pas, la naissance d’un enfant ou d’un

monde. Alors, dans l’obscurité, les hommes et les femmes ouvrent leurs

paupières et soupirent: «Qu’y a-t-il donc? Pourquoi suis-je si heureux,

et sans cause?» Beaucoup attribuent ce sentiment au souvenir d’un amour

terrestre, ou à sa venue. C’est plus vague, mais bien plus fort. Il

vient de se passer quelque chose: et ce que c’est, on ne le saura que

dans deux mille ans.

Marie éprouvait, plus que tous ceux qui étaient dans la crèche, les

délices de cette onde à la fois spirituelle, lumineuse et sonore. Mais

tous lui donnaient le même sens: «Ce petit enfant est un Dieu!» Et la

Vierge, et les mages, et les anges, et Joseph, et le bœuf, et l’âne, et

jusqu’aux grillons du four voisin, répétaient d’un ton fort ou très

doux, selon leur espèce: «Ce petit enfant est un Dieu! Ce petit enfant

est un Dieu!» Il arrivera peut-être d’autres choses aussi magnifiques,

mais non pas de la même nature. C’est aussi en cela, je suppose, que le

christianisme est éternel: il n’y aura plus rien comme le christianisme.

Or, ainsi que cela devait être, Lucifer avait été averti par quelques

diables de ses légions; il se trouvait là en personne. Il dut s’avouer

qu’il n’était pas en présence d’une imposture. Ayant vécu parmi ceux du

ciel, il pouvait reconnaître son Dieu renié sous cette forme nouvelle et

de si peu d’apparence: un enfant nouveau né, dans un pays misérable,

pleurant ses premiers souffles dans un caveau plein de fumier, au milieu

de bêtes somnolentes. Il n’ignorait non plus aucune des prophéties et

sut que le temps de la rédemption, pour les hommes, était arrivé. C’est

pour cette cause qu’il résolut de tenter un des anges, et non pas les

mages ou Joseph: ceux-ci étaient sauvés.

--Et moi, murmura-t-il doucement derrière Ménéel, pourquoi m’a-t-on

oublié?

Ménéel, sans se retourner, reconnut cette voix. Il l’avait entendue, des

semaines de siècles et de siècles durant, qui n’étaient qu’une seconde

ou rien pour son immortalité. C’était un ange obéissant. Pendant la

grande bataille, il avait combattu suivant les ordres et à sa place;

mais on aime si souvent ceux qu’on est forcé de combattre! Il advient

même qu’on les préfère ensuite à ceux qui restent à vos côtés, dans la

même phalange et sous le même chef. On ne les envie plus, ils ne sont

plus des rivaux. Les anges sont moins imparfaits que les hommes, mais

ils ne sont point parfaits; ils connaissent ce degré où l’émulation se

change en jalousie; et il y a autant de caractères d’anges que de

caractères d’hommes: c’est une infinie diversité. Ils pensent

fréquemment l’un de l’autre: «Comme celui-là est aimable!» Et quelque

chose d’impénétrable de l’un à l’autre les empêche de s’aimer. C’est

pourquoi ils ont souvent grande pitié des haines des hommes et des

femmes, chez qui ce sont les meilleurs qui parfois se détestent le plus;

c’est un sentiment qu’ils comprennent. Tandis que ceux des leurs qui

sont déchus, ils auraient volontiers pour eux de la compassion; le

devoir seul de leur état le leur défend. Et il est dur d’obéir

éternellement à un devoir.

Ménéel jadis avait aimé Lucifer pour sa beauté, et je ne sais quelle

sublime gaieté qui l’approchait dangereusement de la perfection. Voilà

pourquoi il l’écouta, cette nuit d’entre les nuits!

--Et moi, répéta Lucifer, et nous, tous ceux des anges qu’on a mis au

feu éternel? Oui, je sais: étant d’une autre nature, et plus haute, nous

avons péché davantage, et plus horriblement, dans notre désobéissance.

Mais pour cette cause, nous souffrons aussi davantage que les hommes

pécheurs, dans cette place souterraine où nous devons vivre ensemble,

eux et nous, dans ces flammes qui sont sept fois pour nous plus

brûlantes que pour eux. Et alors...

--Alors?... demanda Ménéel, ému malgré lui.

--Alors, pleura Lucifer, pourquoi n’y a-t-il pas de rédemption pour

nous, pourquoi n’est-on pas ressuscité pour nous? Comme le sacrifice eût

été plus beau, plus digne de la divinité, fait pour nous plutôt que pour

ces hommes médiocres qui ne seront jamais coupables que médiocrement. En

conçois-tu la raison, Ménéel? Y a-t-il seulement une raison?

C’était une nuit où tous les êtres pénétraient, entendaient, voyaient

l’inaccessible, l’inouï et l’invisible. Le bœuf, qui avait écouté,

demanda tout à coup, cessant de ruminer:

--Il y avait nous aussi!

--Vous! dit Ménéel stupéfait!

Lucifer ricana silencieusement.

--Oui, moi, cet âne, et toutes les autres bêtes. Il n’y a pas de vie

future pour nous qui vivons dans la souffrance et qui mourons pour les

hommes avant d’avoir fini notre destinée. On nous bat. Nous ne mangeons

pas même à notre faim. Nous sommes assujettis à des tâches dont nous ne

profitons jamais ici bas, et pour nous cependant il n’y a rien

qu’ici-bas. Pourquoi la sagesse éternelle, pourquoi la bonté éternelle

ne nous ont-elles pas racheté? Pourquoi n’ont-elles pas fait quelque

chose pour nous, afin que nous ressuscitions?

Et il mugit d’une façon sauvage et incompréhensible:

--Mithra! Mithra! Mithra!

--Oui, murmura Ménéel éperdu, oui...

Il allait ajouter: «Ils ont raison, je ne comprends pas», et il eût été

damné, car il est interdit de chercher à comprendre ce qui est un

mystère, quand ses yeux par hasard descendirent sur la Vierge mère.

Elle venait de s’endormir, accablée de fatigue par la grande peine de

son enfantement. Ménéel n’avait jamais rien vu de semblable à ces yeux

fermés, ces cils qui faisaient sur le haut des joues tendres une ombre

légère, et cette bouche où il y avait tant de bonheur de n’avoir plus à

crier. Elle reposait, les bras derrière la tête; un tout petit souffle

agitait son corps bénit, que rien ne pourrait maculer. Et Ménéel songea:

--Il n’y a pas de ces êtres chez nous, il n’y en a pas chez les bêtes.

Il ne faut pas que la race où ils existent puisse être malheureuse toute

l’éternité. C’est eux qui font la différence.

C’est ainsi que la Vierge, et ce fut son premier miracle, le sauva de la

tentation. Mais l’âne brailla:

--C’était écrit: les hommes seront sauvés, mais ni les anges ni les

bêtes. Il n’y en a jamais que pour les classes moyennes!

* * * * *

Alors Lucifer ricana une seconde fois. Il venait d’apprendre qu’il

pourrait toujours tenter les grands et les malheureux.

V

Paraboles et diversions · 第 12 / 62 题