Noé avait lâché une dernière fois la colombe; elle était partie pour ne
plus revenir. C’était en l’an six cent un de la vie du patriarche, au
premier mois, le premier jour du mois; et Noé enleva le toit qui
couvrait l’arche, et il regarda, et voici! La face de la terre avait
séché. Et au second mois, le vingt-cinquième jour du mois, la terre
pouvait porter les pas.
Alors Noé sortit de l’arche, avec sa femme, ses fils, et les femmes de
ses fils, et tous les animaux, et ils respirèrent l’odeur du vent, qui
avait couru sur la terre humide. Or, l’herbe partout avait recommencé de
croître, et ainsi l’odeur de ce vent était bonne; elle enflait leurs
cœurs dans leurs poitrines. Les bêtes innombrables bondissaient en
poussant des cris, selon leur espèce, et quand le vieux Noé, son couteau
de pierre à la main, passait au milieu d’elles, choisissant l’une,
choisissant l’autre, et les égorgeant pour les holocaustes, ainsi qu’il
lui avait été commandé, celles qu’il avait choisies se laissaient
mourir, tellement ivres de grand air qu’elles ne s’apercevaient pas du
coup qu’il leur portait. Leur sang coulait sur les pierres, et c’était
un grand sacrifice. Noé se disait:
--Cet holocauste est coûteux, pourtant il m’est doux; car je viens d’en
avoir la promesse du Seigneur: il ne frappera plus tout ce qui vit,
comme il vient de le faire. Tant que la terre durera, les semailles et
les moissons, le froid et le chaud, l’hiver et l’été, le jour et la nuit
ne cesseront point. Tel est le pacte, et cela est légitime, puisqu’il ne
reste au monde que moi et mes fils, qui sommes des justes. Tous les
méchants ont disparu.
Mais comme il prononçait à haute voix ces paroles, il aperçut au loin
sur les eaux une embarcation qui s’avançait avec une rapidité
singulière. Son aspect l’étonna beaucoup: elle avait un mât, une voile,
une paire de rames, un gouvernail, au lieu que l’arche ne se mouvait
qu’au caprice des courants, sans que personne fît effort pour la
diriger. Mais ce n’était point, à la manière de l’arche, une vaste
maison flottante. Elle était au contraire fort petite, et ne contenait
qu’un homme et une femme, bien vieux en apparence, aussi vieux que Noé,
et qui semblaient fort paisibles.
Ils abordèrent. L’homme tira soigneusement son bateau sur la plage
boueuse, en prenant toutes les précautions pour qu’il pût servir de
nouveau, au lieu que l’arche était demeurée échouée sur le côté comme
une chose définitivement abandonnée: cet homme avait l’air d’un vrai
marin.
* * * * *
Noé s’approchant de lui, dit sans aucune douceur:
--Pourquoi n’êtes-vous pas noyés, vous et cette femme? C’est contraire
aux règlements. Il est hors de doute que vous devriez être noyés!
L’homme répliqua, étonné à son tour:
--J’allais vous faire la même observation: je croyais être seul sur la
terre... C’est très ennuyeux. D’où venez-vous?
Noé indiqua l’Orient d’un geste vague, du côté des plaines de
Mésopotamie.
--... De par là, dit-il. Je m’appelle Noé. Et vous?
L’homme tendit le bras, montrant l’horizon de l’Ouest. Il répondit:
--Je m’appelle Deucalion.
* * * * *
La première idée qui vint au patriarche et à ses fils fut de tuer ce
couple étranger; mais l’homme, malgré son âge, avait l’air si fort, si
fier et si gai, qu’ils ne l’osèrent point. Noé dit à ses fils, pour se
cacher à lui-même sa faiblesse et son indécision:
--Ces gens sont trop vieux pour avoir des enfants. Qu’importe qu’ils
vivent encore quelques années!
Il affecta donc de s’écarter d’un air dédaigneux, en chantant un hymne
qu’il tenait de ses ancêtres. Ce poème racontait l’origine du monde et
le malheur irrémissible de l’homme, condamné non seulement à la mort,
mais au travail, plus horrible encore que la mort, parce qu’il avait
voulu connaître le mystère des choses, et tout le bien, et tout le mal.
Mais l’étranger, sans inquiétude apparente, avait pris une houe dans sa
barque. Et commençant de labourer la glèbe pleine de germes, il chanta
de son côté un hymne impétueux. D’abord, il dit la joie de vivre, le
ciel clair, la beauté des eaux, des montagnes, des plantes, qui par
elles-mêmes sont divines. Ensuite il célébra la gloire de son père
Prométhée, qui puni par Zeus pour avoir volé, avec la flamme, un secret
assez fort pour affranchir les hommes de leur misère, continuait de
braver le fils d’Ouranos, proclamant qu’à la fin il le vaincrait.
Ces récits outrageants faisaient horreur à Noé et à ses fils.
--Ils mourront sans postérité, du moins, songeaient-ils. Et c’est bien
fait.
Mais quand il eut fini, en riant, de labourer la glèbe, l’homme
l’ensemença patiemment avec des cailloux; et quand il venait de
recouvrir un sillon, sa femme l’imitait sur un sillon voisin.
--Ils sont fous! murmurait la famille du patriarche: ils sèment des
pierres!
Mais voilà que ces pierres se mirent à frissonner dans les entrailles
qui les enfermaient. Le sol se gonflait d’intumescences légères; on en
vit sortir des têtes orgueilleuses et très belles, puis des poitrines
viriles, toutes saillantes de muscles, et d’autres merveilleusement
rondes, blanches à ravir les yeux, dont les seins fleurissaient dans
l’air. Et telle fut la récolte de Deucalion: tout un peuple né de la
Terre!
Alors Noé et ses fils s’écrièrent avec stupeur:
--Comment se fait-il que ceux-là aussi soient favorisés par des
miracles? Ce n’est pas juste, non, ce n’est pas juste!
Et ces hommes n’étaient pas plutôt sortis du sein de la glèbe, que tout
armés, très joyeux, déjà pleins de faim, ils se jetèrent sur les
troupeaux de bêtes domestiques et sur les bêtes sauvages. Ils les
massacraient avec de grands cris; allumant de larges bûchers, ils
faisaient cuire, sans horreur, les sangliers et les lièvres immondes;
ils mangeaient les bœufs sans les avoir saignés à la gorge.
--Ne voyez-vous pas, s’écria Noé, que vous prenez votre nourriture dans
l’impureté? Comment se fait-il que vous ignoriez la Loi?
--Nous ne savons ce que vous voulez dire, répliquèrent-ils. Nous ne
connaissons de lois que celles que nous faisons nous-mêmes. Pourtant
nous révérons Thémis: car c’est par le conseil et la volonté de cette
déesse que Deucalion nous a fait naître. Aussi nous chercherons à vivre
selon son désir. Mais quant à cette Loi dont vous parlez, c’est une
rêverie de sauvages poltrons.
* * * * *
C’est ainsi que le déluge eut lieu en vain. Car il ne se trouva point
seulement, pour être sauvée, la famille de Noé, mais aussi la race que
Deucalion et Pyrrha ont fait sortir de l’éternelle Terre, sur
l’inspiration de Thémis.
Ce sont deux sortes d’humains, et depuis ce jour jusqu’à celui où nous
vivons, ils ne sont pas encore parvenus à s’entendre.
* * * * *
... Cette légende me fut contée, sous les murs indestructibles de
Tyrinthe, par un berger grec qui ressemblait au sage et vigoureux
Ulysse. Il avait de larges épaules, une barbe noire frisée, un nez
droit, et dans la main, un aiguillon semblable à un sceptre.