LA GRANDE AME MAHATMA...[1]

l’Homme qui s’est fait un avec l’Etre de l’univers.

[1] C’est le sens littéral de ce nom, qui fut décerné à Gandhi par le

peuple de l’Inde: _Mahâ_, grande; _Atmâ_, âme. Le mot remonte aux

Upanishads, où il désigne l’Etre suprême, et, par communion de

connaissance et d’amour, ceux qui s’unifient à lui:

Il est l’Un lumineux, le Créateur de Tout, le Mahâtmâ,

Toujours dans le cœur des peuples établi,

Révélé par le cœur], par l’intuition, par l’intelligence.

Celui qui le connaît, il devient immortel.

Tagore, visitant en décembre 1922 l’Ashram (retraite favorite de

Gandhi), cita ce beau verset, en l’appliquant à l’apôtre.

I

De tranquilles yeux sombres. Un petit homme débile, la face maigre, aux

grandes oreilles écartées. Coiffé d’un bonnet blanc, vêtu d’étoffe

blanche rude, les pieds nus. Il se nourrit de riz, de fruits, il ne boit

que de l’eau, il couche sur le plancher, il dort peu, il travaille sans

cesse. Son corps ne semble pas compter. Rien ne frappe en lui, d’abord,

qu’_une expression de grande patience et de grand amour_. Pearson, qui

le voit en 1913, au Sud-Afrique, pense à François d’Assise. Il est

simple comme un enfant[2], doux et poli même avec ses adversaires[3],

d’une sincérité immaculée[4]. Il se juge avec modestie, scrupuleux au

point de paraître hésiter et de dire: «Je me suis trompé»; ne cache

jamais ses erreurs, ne fait jamais de compromis, n’a aucune diplomatie,

fuit l’effet oratoire, ou mieux n’y pense pas[5]; répugne aux

manifestations populaires que sa personne déchaîne, et où sa chétive

stature risquerait, certains jours, d’être écrasée, sans son ami Maulana

Shaukat Ali, qui lui fait un rempart de son corps athlétique;

_littéralement malade de la multitude qui l’adore_[6]; au fond, ayant la

méfiance du nombre et l’aversion de la _Mobocracy_, de la populace

lâchée; il ne se sent à l’aise que dans la minorité, et heureux que dans

la solitude, écoutant la _still small voice_ (la petite voix

silencieuse), qui commande[7]...

[2] C.-F. Andrews, qui ajoute: «Il rit comme un enfant, et il adore

les enfants».

[3] «Peu d’hommes peuvent résister au charme de sa personnalité. Ses

plus violents adversaires sont rendus courtois par sa belle

courtoisie».

(Joseph J. DOKE).

[4] «Tout écart de la vérité, même en passant, lui est intolérable».

(C.-F. ANDREWS).

[5] «Il n’est pas un orateur passionné; sa manière est calme et lente;

il s’adresse surtout à l’intelligence. Mais sa tranquillité place

les sujets sous le jour le plus limpide. Ses inflexions de voix sont

peu variées, mais d’une sincérité intense. Jamais il n’agite les

bras, il remue rarement un doigt en parlant. Sa parole lumineuse,

qui s’exprime par sentences nerveuses, emporte la conviction. Il ne

lâche aucun point, avant d’être sûr qu’il est bien compris».

(Joseph J. DOKE).

[6] _Young India_, 2 mars 1922. (Les dates citées au bas des pages de

cette Étude se réfèrent aux articles de Gandhi publiés dans le vol.

_Young India_).

[7] _Ibid._

* * * * *

Voici l’homme qui a soulevé trois cent millions d’hommes, ébranlé le

British Empire, et inauguré dans la politique humaine le plus puissant

mouvement depuis près de deux mille ans.

De son vrai nom, Mohandas Karamchand Gandhi. Il est né dans un petit

État semi-indépendant, au nord-ouest de l’Inde, à Porbandar, _la ville

blanche_, sur la mer d’Oman, le 2 octobre 1869. Race ardente, remuante,

hier encore agitée par les guerres civiles. Race pratique, ayant le sens

des affaires, et rayonnant pour son commerce d’Aden à Zanzibar. Son

grand-père et son père furent tous deux premiers-ministres, tous deux

disgraciés pour leur indépendance, forcés de fuir, et leur vie menacée.

Il sortait d’un milieu riche, intelligent, cultivé, mais non de la caste

supérieure. Ses parents appartenaient à l’école Jaïn de l’Hindouisme,

dont un des grands principes est l’_Ahimsâ_[8], qu’il devait

victorieusement affirmer dans le monde.

[8] _A_: privatif, _Himsâ_, faire du mal. Non-injure à toute vie.

Non-violence. Un des plus anciens principes de la religion hindoue,

particulièrement affirmé par Mahâvira, fondateur du Jaïnisme, par

Buddha, ainsi que par les champions du culte de Vishnu, qui eut

beaucoup d’influence sur Gandhi.

Pour les Jaïnistes, l’amour plus que l’intelligence est la voie qui mène

à Dieu. Le père du Mahâtmâ n’attachait aucun prix à l’argent, et en

laissa peu aux siens, ayant presque tout dépensé en charités. La mère,

sévèrement religieuse, était une Sainte Elisabeth hindoue, jeûnant,

faisant l’aumône et veillant les malades. On lisait régulièrement le

Râmâyana, dans la famille. Sa première éducation fut confiée à un

Brahmane, qui lui faisait répéter les textes de Vishnu[9]. Mais plus

tard, il s’est plaint de n’avoir jamais été grand clerc en sanscrit: une

de ses rancunes contre l’éducation anglaise, qui lui fit perdre les

trésors de sa langue. Il est cependant très instruit des Écritures

hindoues; mais il ne lit les Vedas et les Upanishads que dans des

traductions[10].

[9] Il étudia jusqu’à sept ans à l’école élémentaire de Porbandar,

puis à l’école publique de Rajkot; après dix ans, à la High School

de Katyavar, enfin à dix-sept ans à l’Université d’Ahmedabad.

[10] Il a raconté son enfance, dans un discours familier, à la

Conférence des classes intouchables (parias), le 13 avril 1921.

Il passa par une grave crise religieuse, tandis qu’il était encore à

l’école. Par révolte contre l’hindouisme idolâtre et dégénéré, il

fut--il crut être--pendant quelque temps un athée. Avec des camarades,

il alla, dans son impiété, jusqu’à manger de la viande en cachette (le

plus affreux des sacrilèges, pour un Hindou!) Il en faillit mourir

d’horreur et de dégoût[11].

[11] Plus tard, il fit part de ses transes à Joseph J. Doke. Il en

perdit le sommeil; il se croyait un meurtrier.

Marié encore enfant[12], il alla, à dix-neuf ans, compléter ses études

en Angleterre, à l’Université de Londres et à l’École de Droit. Sa mère

ne consentit à le laisser partir qu’après lui avoir fait prendre les

trois vœux Jaïns qui obligent à l’abstention du vin, de la viande et des

relations sexuelles.

[12] Fiancé à huit ans, marié à douze ans. Par la suite, il combattit

les mariages d’enfants, où il voit une cause de ruine pour la race.

Cependant, il ajoute qu’exceptionnellement une telle union pour la

vie, commencée avant que le caractère soit formé, peut produire

entre les époux une merveilleuse unité d’âme. Son propre mariage en

a été un exemple admirable. Mme Gandhi a partagé toutes les épreuves

de son mari, avec une fidélité et un courage qui ne se sont jamais

démentis.

Il arriva à Londres, en septembre 1888. Après les premiers mois

d’incertitude et de déceptions--il avait gaspillé naïvement beaucoup de

temps et d’argent, pour devenir, dit-il, un gentleman anglais,--il

s’astreignit à une vie stricte et à un travail sévère. Des amis lui

firent connaître la Bible; mais l’heure n’était pas encore venue pour

lui de la comprendre. Il fut lassé par les premiers livres, et n’alla

pas plus loin que l’Exode. Au contraire, ce fut à Londres qu’il

découvrit la beauté de la Bhagavad Gîtâ. Il en fut enivré. Elle était la

lumière dont avait besoin le petit Indien exilé. Elle lui rendit la foi.

Il reconnut que «pour lui, le salut était possible seulement par la

religion hindoue[13]».

[13] Discours du 13 avril 1921.

Il retourna aux Indes, en 1891. Triste retour. Sa mère venait de mourir,

et on lui avait caché la nouvelle. Il devint avocat à la Haute-Cour de

Bombay. Quelques années plus tard, il devait renoncer à sa profession,

qu’il jugea immorale. Même aux temps où il la remplit, il se réservait

le droit d’abandonner une cause, quand l’injustice lui en apparaissait.

Déjà à cette époque, de grandes personnalités indiennes éveillaient en

lui des pressentiments de sa mission future: «_le roi sans couronne_» de

Bombay: le Parsi Dadabhai, et le professeur Gokhale, tous deux brûlant

d’un religieux amour pour l’Inde: Gokhale, un des meilleurs hommes

d’État de sa patrie, et des premiers à restaurer l’éducation indienne;

Dadabhai, fondateur du nationalisme indien (au témoignage de

Gandhi)[14]; tous deux aussi, maîtres de sagesse et de douceur. Ce fut

Dadabhai qui, contrôlant l’ardeur juvénile de Gandhi, lui donna en 1892

sa première leçon pratique de _Ahimsâ_ dans la vie publique: la

passivité héroïque, s’il est possible de joindre ces deux mots, l’élan

passionné de l’âme qui résiste au mal, non par le mal, mais par l’amour.

Nous reviendrons sur cette parole magique, sublime message que l’Inde

adresse au monde.

[14] Ces Précurseurs, dont la hardiesse politique a été bien dépassée,

ont souffert de l’ingratitude et de l’oubli des générations

nouvelles. Mais Gandhi leur est resté fidèle, particulièrement à

Gokhale, avec qui il était lié par une pieuse affection. A diverses

reprises, il impose son nom et celui de Dadabhai à la vénération de

la Jeune Inde. (Voir _Hind Swarâj_, la _Lettre aux Parsis_ du 23

mars 1921, et la _Profession de foi_ du 13 juillet 1921).

C’est en 1893 que commence l’action indienne de Gandhi. Elle se divise

en deux périodes. De 1893 à 1914, elle a pour champ l’Afrique du Sud.

Depuis 1914, elle s’exerce sur l’Inde.

Que cette action de vingt ans au Sud-Afrique n’ait pas eu plus de

retentissement en Europe, est une preuve de l’incroyable étroitesse

d’horizon de nos hommes politiques, de nos historiens, de nos penseurs

et de nos hommes de foi: car c’est une épopée de l’âme, sans égale en

notre temps, non seulement par la puissance et la constance du

sacrifice, mais par sa victoire finale.

En 1890-91 se trouvaient installés dans l’Afrique du Sud, principalement

au Natal, 150.000 Indiens. L’afflux de ce peuple étranger provoqua dans

la population blanche une xénophobie, que le gouvernement se chargea

d’interpréter par des mesures d’ostracisme. Il voulut interdire

l’immigration des Asiatiques, et forcer à partir ceux qui étaient

établis dans le pays. Des persécutions systématiques leur rendirent la

vie intolérable: taxes accablantes, humiliantes obligations de police,

outrages publics, et bientôt lynchages, pillages et destructions, sous

l’égide de la civilisation blanche.

En 1893, Gandhi arriva en Sud-Afrique, appelé à Pretoria pour plaider

une cause importante. Il était dans l’ignorance complète de la situation

des Indiens en Afrique. Dès ses premiers pas à Natal, mais surtout au

Transvaal hollandais, il fit des expériences cruelles. Cet Hindou de

haute race, qui avait toujours été bien traité en Angleterre et qui,

jusque-là, considérait les Européens comme des amis, se trouva en butte

aux plus grossières avanies, jeté à la porte des hôtels et des trains,

insulté, souffleté, frappé à coups de pied. Il fût reparti sur-le-champ

pour l’Inde, s’il n’avait eu un contrat qui le liait pour douze mois

avec ses clients. Pendant ces douze mois, il apprit la maîtrise sur

soi-même. Mais le terme venu, il avait hâte de repartir, quand il sut

que le gouvernement préparait un projet de loi qui enlevait aux Indiens

leurs dernières franchises. Les Indiens d’Afrique étaient sans forces

pour lutter, sans volonté, inorganisés, démoralisés. Il leur fallait un

chef, une âme. Gandhi se dévoua. Il resta.

Alors, s’ouvre la lutte épique d’une conscience contre la force de

l’État et de la masse brutale. Encore avocat à cette époque, il commença

par démontrer juridiquement l’illégalité de l’Acte d’exclusion

asiatique; et, contre la plus virulente opposition, il gagna sa cause,

en droit, sinon en fait, devant l’opinion de Natal et de Londres. Il

fait signer d’énormes pétitions, suscite le Congrès indien de Natal,

forme une Association d’éducation indienne; un peu plus tard, il fonde

un journal, _Indian Opinion_, publié en anglais et en trois langues

indiennes. Puis, voulant assurer à ses compatriotes un régime honorable

en Afrique, afin de mieux les défendre, il se rend pareil à eux. Il

avait à Johannesburg une clientèle lucrative[15]: il l’abandonna pour

épouser, comme François, la Pauvreté. Avec les Indiens misérables et

persécutés, il fait vie commune; il partage leurs épreuves, et il les

sanctifie: car il leur impose la loi de Non-Résistance. Il crée, en

1904, à Phœnix, près de Durban, une colonie agricole, sur les plans de

Tolstoy, qu’il admirait[16]. Il y rassemble les Indiens, leur fournit

des terrains, et leur fait prendre le vœu solennel de pauvreté. Lui-même

se charge des tâches les plus serviles. Là, pendant des années, ce

peuple silencieux résiste au gouvernement. Il s’est retiré des villes;

la vie industrielle du pays en est paralysée. C’est une grève

religieuse, contre laquelle toute violence se brise, comme celle de la

Rome impériale contre les premiers Chrétiens. Mais bien peu de ces

chrétiens auraient porté la doctrine de pardon et d’amour jusqu’au point

de venir, comme Gandhi, au secours de leurs persécuteurs menacés. Chaque

fois que l’État du Sud-Afrique se trouva aux prises avec de graves

dangers, Gandhi suspendit la non-participation des Indiens aux services

publics, et offrit aussitôt son aide. En 1899, pendant la guerre des

Boers, il forma une Croix-Rouge indienne, qui fut deux fois citée à

l’ordre du jour, avec éloges pour sa bravoure sous le feu. En 1904, la

peste éclata à Johannesburg: Gandhi organisa un hôpital. En 1906, les

indigènes se soulevèrent au Natal: Gandhi prit part à la guerre, à la

tête d’un corps de brancardiers, et le gouvernement de Natal l’en

remercia publiquement.

[15] Il gagnait, dit Gokhale, 5 à 6.000 livres par an. Dorénavant, il

vécut de trois livres par mois.

[16] _The Golden Number of Indian Opinion_, publié à Phœnix, en 1914,

reproduit une longue lettre de Tolstoy à Gandhi, écrite le 7

septembre 1910, peu avant sa mort. Tolstoy avait lu l’_Indian

Opinion_, et il se réjouissait de ce qu’il y avait appris des

non-résistants Indiens. Il encourage le mouvement et dit que «la

non-résistance est la loi de l’amour, c’est-à-dire l’aspiration à la

communion des âmes humaines», C’est la loi promulguée par Christ et

les sages du monde entier.

Notre ami Paul Birukoff a retrouvé dans l’Archive Tolstoy, à Moscou,

d’autres lettres de Tolstoy à Gandhi. Il va les publier, avec une

collection de lettres de Tolstoy à des Asiatiques, sous le titre

général: _Tolstoy et l’Orient_.

Ces services chevaleresques ne désarmaient pas la fureur xénophobe. Jeté

en prison à diverses reprises[17]--(et même peu après les remerciements

officiels pour la guerre du Natal)--condamné à la réclusion et aux

travaux forcés, bâtonné par la populace furieuse[18], une fois laissé

pour mort, Gandhi connut toutes les souffrances et toutes les

humiliations. Rien n’altéra sa foi. Elle grandit par l’épreuve. C’est en

1908 qu’il écrivit, en réponse à l’école de la violence dans l’Afrique

du Sud, son fameux petit livre: _Hind Swarâj_ (_Home Rule Indien_),

l’Évangile de l’amour héroïque[19].

[17] Il a raconté lui-même, avec une tranquille bonhomie, ses

expériences de prison, en un curieux article, reproduit dans le

volume: _Speeches and writings of M. K. Gandhi_, Natesan, Madras,

pages 152-178.

[18] En 1907, par ses propres compatriotes: car il eut à la fois à

souffrir de la violence des oppresseurs et de celle des opprimés; à

ceux-ci la modération de Gandhi était suspecte, et le gouvernement

faisait ce qu’il pouvait pour le compromettre.

[19] J’y reviendrai plus loin.

La lutte se maintint pendant vingt ans, et elle atteignit son maximum

d’âpreté entre 1907 et 1914. Le gouvernement du Sud-Afrique avait fait

passer précipitamment un nouvel Acte asiatique, malgré l’opposition des

Anglais éclairés. Alors, Gandhi organisa la Non-Résistance, dans toute

son ampleur. En septembre 1906, à Johannesburg, fut prêté solennellement

par les Indiens réunis le serment de «Résistance passive». Tous les

Asiatiques, de toute race, de toute caste, de toute religion, riches et

pauvres, y apportèrent la même abnégation; les Chinois d’Afrique

s’unirent étroitement aux Indiens. On les emprisonna par milliers; faute

de prisons assez grandes, on les enferma dans les mines. Mais la prison

semblait exercer un attrait sur eux. Le général Smuts, qui les

persécutait, leur avait donné le nom de _Conscientious Objectors_.

Gandhi fut incarcéré trois fois[20]. Il y eut des morts, des martyrs. Le

mouvement grandit. En 1913, il s’étendit du Transvaal au Natal. De

formidables grèves, des meetings passionnés, une marche en masse des

Indiens à travers le Transvaal, surexcitèrent l’opinion en Afrique et en

Asie. L’indignation gagna l’Inde, et le vice-roi, lord Harding, s’en fit

lui-même, à Madras, l’interprète retentissant.

[20] Joseph J. Doke, dont les entretiens avec Gandhi au Transvaal sont

si révélateurs, termine son livre en octobre 1908, sur la vision de

Gandhi en costume de forçat, conduit au fort de Johannesburg, et

jeté dans un cachot avec d’ignobles criminels Chinois de droit

commun.

L’indomptable ténacité et la magie de _la grande âme_ opéraient: la

force plia les genoux devant l’héroïque douceur[21]. Le plus acharné

contre la cause indienne, le général Smuts qui, en 1909, déclarait qu’il

n’effacerait jamais du Livre des Statuts une mesure injurieuse pour les

Indiens, s’avoua, cinq ans après, heureux de la faire disparaître[22].

Une Commission impériale donna raison à Gandhi sur presque tous les

points. En 1914, un Acte supprima l’impôt de trois livres, et accorda la

liberté de résidence dans le Natal à tous les Indiens qui voulaient y

rester comme travailleurs libres. Après vingt ans de sacrifices, la

Non-Résistance avait vaincu.

[21] L’intervention de deux nobles Anglais: C.-F. Andrews et W.-W.

Pearson, seconda efficacement les efforts de Gandhi.

[22] Gandhi rappelle le fait, dans un article du 12 mai 1920.

Gandhi retourna dans l’Inde, avec le prestige d’un chef.

Le mouvement d’indépendance nationale s’y annonçait, depuis le

commencement du siècle. Une trentaine d’années avant, le Congrès

National Indien avait été fondé par quelques Anglais intelligents: A. O.

Hume, sir William Wedderburn, libéraux victoriens, qui longtemps lui

avaient maintenu un caractère loyaliste, tâchant de concilier les

intérêts de l’Inde avec la souveraineté anglaise. La victoire du Japon

sur la Russie réveilla l’orgueil asiatique, et les provocations de lord

Curzon blessèrent les patriotes indiens. Au sein du Congrès se forma un

parti extrémiste, dont le nationalisme agressif trouva des échos dans le

pays. Pourtant, le vieux parti constitutionnel resta, jusqu’à la guerre

mondiale, sous l’influence de J. H. Gokhale, sincèrement patriote, mais

fidèle à l’Angleterre, et le sentiment national, qui dès lors pénétrait

cette Assemblée des représentants de l’Inde, les acheminait tous vers la

revendication d’un Home Rule (_Swarâj_), sur le sens duquel ils

n’étaient pas d’accord: ceux-ci, s’accommodant de la coopération

anglaise, ceux-là voulant chasser de l’Inde les Européens; les uns

prenant modèle sur le Canada et l’Afrique du Sud, les autres sur le

Japon. Gandhi apportait sa solution, moins politique que religieuse,

plus radicale au fond que toutes les autres (_Hind Swarâj_). Il lui

manquait, pour l’adapter aux réalités pratiques, une connaissance exacte

du milieu: car, si sa longue mission au Sud-Afrique lui avait été une

expérience prodigieuse de l’âme hindoue et de l’arme irrésistible de

l’_Ahimsâ_, il était resté vingt-trois ans éloigné de son pays. Il se

recueillit et observa[23].

[23] Son maître aimé, Gokhale, qui venait de mourir, lui avait fait

promettre qu’il ne se mêlerait pas à la politique active, avant

d’avoir, au moins pendant un an, fait le tour de l’Inde et revu de

près son peuple, avec qui il avait perdu contact.

Il était encore si loin de songer à la révolte contre l’Empire que,

lorsque la guerre éclata, en 1914, il se rendit en Angleterre, pour y

lever un corps d’ambulanciers. «Il croyait honnêtement (écrit-il en

1921) qu’il était citoyen de l’Empire.» Il le rappellera, maintes fois,

dans ses lettres de 1920 _à tous les Anglais de l’Inde_: «Chers amis,

nul Anglais n’a coopéré plus étroitement que moi à l’Empire, pendant

vingt-neuf ans d’activité publique. J’ai mis ma vie quatre fois en

danger pour l’Angleterre... Jusqu’en 1919, j’ai parlé pour la

coopération, avec une conviction sincère...»

Il n’était pas le seul. L’Inde entière s’était laissée prendre, en 1914,

à l’idéalisme hypocrite de la guerre du Droit. En sollicitant son

concours, le gouvernement anglais avait fait miroiter à ses yeux de

grandes espérances. Ce Home Rule, tant désiré, était présenté comme un

des enjeux de la guerre. En août 1917, l’intelligent secrétaire d’État

pour l’Inde, E. S. Montagu, promit à l’Inde un gouvernement responsable;

une consultation de l’Inde eut lieu, et en juillet 1918, le vice-roi,

lord Chelmsford, signait avec Montagu un rapport officiel sur la réforme

constitutionnelle. Le danger était grand pour les armées alliées, en ces

premiers mois de 1918. Lloyd George avait, le 2 avril, adressé un Appel

au peuple de l’Inde; et la Conférence de guerre, réunie à Delhi à la fin

du même mois, laissa entendre que l’indépendance de l’Inde était proche.

Aussi, l’Inde répondit-elle en masse, et Gandhi, une fois de plus, prêta

à l’Angleterre l’aide de sa loyauté. L’Inde fournit 985.000 hommes; elle

fit d’immenses sacrifices. Et elle attendit, confiante, le prix de sa

fidélité.

Le réveil fut terrible. Vers la fin de l’année, le danger était passé;

passée aussi la mémoire des services rendus. L’armistice conclu, le

Gouvernement ne se donna plus la peine de feindre. Bien loin d’accorder

des libertés à l’Inde, il suspendit celles qui existaient. Les Bills

Rowlatt, présentés au Conseil Impérial Législatif de Delhi, en février

1919, témoignèrent d’une injurieuse méfiance pour le pays qui venait de

donner tant de gages de son loyalisme; ils perpétuaient les dispositions

de l’Acte de Défense de l’Inde pendant la guerre, rétablissant la police

secrète, la censure, toutes les tracasseries tyranniques d’un véritable

état de siège.

Ce fut, dans l’Inde déçue, un sursaut indigné. La révolte commença[24].

Gandhi l’organisa.

[24] On peut dater du 28 février 1919 les débuts du mouvement

_Satyâgraha_.

Il s’était cantonné, pendant les années précédentes, dans les réformes

sociales, s’occupant surtout d’améliorer la condition des travailleurs

agricoles. Et, sans qu’on y eût pris garde, il avait fait, dans les

troubles agraires de 1918, à Kaira dans le Gujerat, à Champaran dans le

Behar, l’essai victorieux de l’arme formidable qu’il allait bientôt

employer aux luttes nationales: cette Non-résistance passionnée, qui lui

est propre, et que nous étudierons plus loin, sous le nom qu’il lui a

donné de _Satyâgraha_.

Mais il était resté jusqu’en 1919 au second rang, et un peu à l’écart du

mouvement national indien, dont les éléments avancés, réunis en 1916 par

Mrs Annie Besant (bientôt dépassée), reconnaissaient maintenant pour

chef le grand hindou Lokamanya Bal Gangadhar Tilak. Homme d’une rare

énergie, unissant en un faisceau de fer la triple grandeur de

l’intelligence, de la volonté et du caractère, un plus vaste cerveau que

Gandhi, plus solidement nourri de la vieille culture asiatique, savant,

mathématicien, érudit, ayant sacrifié toutes les exigences de son génie

au service de sa patrie, et, dénué comme Gandhi de toute ambition

personnelle, n’attendant que la victoire de sa cause pour se retirer de

la scène et reprendre son labeur scientifique. Il fut, tant qu’il vécut,

le chef incontesté de l’Inde. Que se serait-il passé, si une mort

prématurée ne l’eût enlevé, en août 1920? Gandhi, qui s’inclinait devant

la souveraineté de son génie, différait profondément de lui sur la

méthode politique, et, sans doute, n’eût-il gardé, Tilak vivant, que la

direction en quelque sorte religieuse du mouvement. Quel eût été l’élan

des peuples de l’Inde, sous ce double commandement! Rien n’aurait pu lui

résister, car Tilak possédait la maîtrise de l’action, comme Gandhi des

forces intérieures. Le sort en a décidé autrement: on a pu le regretter,

pour l’Inde, et pour Gandhi lui-même. Le rôle de chef de la minorité, de

l’élite morale, eût mieux répondu à sa nature et à ses secrets désirs.

Il eût laissé volontiers à Tilak la direction de la majorité. Il n’a

jamais eu la foi en la majorité. Cette foi, Tilak la possédait. Ce

mathématicien d’action croyait au nombre. Il était démocrate-né. Il

était, aussi, résolument politique, sans égards aux exigences de la

religion. Il disait que «la politique n’était pas pour les _Sâdhus_»

(les saints, les hommes pieux). Ce savant eût sacrifié, déclarait-il,

même la vérité à la liberté de son pays. Et cet homme intègre, dont la

vie fut d’une pureté sans tache, n’hésitait pas à dire que tout était

juste en politique. On peut croire qu’entre une telle personnalité et

celle des dictateurs de Moscou des rapports de pensée eussent été

possibles. Mais la pensée de Gandhi y est irréductible[25]. Les

discussions entre Tilak et Gandhi n’ont fait, en affirmant leur

profonde estime mutuelle, qu’établir l’opposition de leurs

méthodes,--c’est-à-dire, en des hommes aussi absolument sincères, chez

qui les formes de l’action sont calquées sur celles de la

pensée,--l’opposition des impératifs qui dominent leur existence. En

face de Tilak, Gandhi proclame qu’obligé au choix, il sacrifierait la

liberté à la vérité. Et quelque amour religieux qu’il ait pour son pays,

il met sa religion plus haut encore que le pays:

«Je suis marié à l’Inde, je lui dois tout. Je crois qu’elle a une

mission. Si elle y manque, ce sera pour moi l’heure de l’épreuve, et

j’espère que moi, je ne faillirai pas. Ma religion n’a pas de limites

géographiques. Si ma foi est vivante, elle dépassera mon amour pour

l’Inde même...»[26]

[25] Il s’est prononcé nettement contre le Bolchevisme. (24 novembre

1921).

[26] 11 août 1920. Gandhi s’oppose ici à «_la doctrine de l’Épée_».

Grandes paroles qui donnent tout leur sens humain à la lutte que nous

allons décrire maintenant: car elles font de l’apôtre de l’Inde un

apôtre du monde, notre concitoyen à tous[27]. Et c’est pour nous tous

que se livre le combat, engagé il y a quatre ans par le Mahâtmâ.

[27] «L’humanité est une. Il y a des différences de races; mais plus

une race est haute, plus elle a de devoirs.» (_Ethical Religion_).

Il est à remarquer que, même à ce moment où il prend la tête du

mouvement de révolte contre l’Acte Rowlatt, il le fait «pour détourner

ce mouvement de la violence»[28]. Car, de toute façon, la révolte vient,

et il faut la guider.

[28] 5 novembre 1919.

Pour bien comprendre ce qui va suivre, on doit se rappeler que la pensée

de Gandhi est à deux étages: des substructions religieuses qui sont

considérables, et l’action sociale qu’il construit sur ces bases

invisibles, en l’adaptant aux possibilités actuelles et aux vœux du

pays. Il est religieux par nature, politicien par nécessité. A mesure

que la poussée des événements et la disparition des autres chefs de la

nation l’obligent à assumer la charge de gouverner le navire dans la

tempête, le caractère politique et pratique de son action s’affirme.

Mais l’essentiel de l’édifice reste toujours la crypte: elle est vaste

et profonde, et faite pour porter une bien autre cathédrale que celle

qu’il faut bâtir hâtivement; elle seule est durable, le reste est

provisoire et destiné à l’usage des années de transition. Il importe

donc de connaître cette église souterraine, où la pensée de Gandhi a ses

solides assises. C’est là qu’il fait retraite, chaque jour, afin de

reprendre des forces pour l’action d’en haut.

Gandhi croit avec ferveur en la religion de son peuple, l’Hindouisme;

mais non pas en savant, attaché aux textes; et pas davantage en dévot

sans critique, qui accepte aveuglément toute tradition. Sa religion a

pour double contrôle sa conscience et sa raison.

«Je ne ferais pas un fétiche de la religion, et je n’excuse pas

n’importe quel mal, en son nom sacré...[29]. Je n’ai aucun désir

d’entraîner un seul être avec moi, si je ne peux en appeler à sa

raison. Je vais jusqu’à rejeter la divinité des plus antiques

_Shâstras_, si elles ne convainquent pas ma raison...»[30].

[29] 27 octobre 1920.

[30] Juillet 1920.--«Ma croyance n’exige pas que je considère tous les

versets comme divinement inspirés... Je me refuse à être lié par

aucune interprétation, quelque savante qu’elle soit, si elle répugne

à la raison et au sens moral...» (6 octobre 1921).

D’autre part, et ceci est essentiel, il ne reconnaît et ne permet à

l’Hindouisme aucun exclusivisme:

«Je ne crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Je crois que la

Bible, le Coran et le Zend-Avesta sont aussi divinement inspirés que

les Vedas... L’Hindouisme n’est pas une religion missionnaire. Il y a

place en lui pour l’adoration de tous les prophètes du monde... Il dit

à chacun d’adorer Dieu selon sa propre foi ou _Dharma_; et ainsi, il

vit en paix avec toutes les religions.»[31]

[31] _Ibid_.--«Toutes les religions sont des routes diverses qui

convergent vers le même but.» (_Hind Swarâj_).--«Toutes les

religions sont fondées sur les mêmes lois morales. Ma religion

éthique est faite des lois qui lient tous les hommes du monde.»

(_Ethical Religion_).

Il n’est pas sans voir les erreurs ou les vices qui se sont introduits

au cours des siècles, dans l’Hindouisme, et il les flétrit. Mais...

«... Je ne puis pas plus décrire mon sentiment pour l’Hindouisme que

celui que j’ai pour ma propre femme. Elle m’émeut comme nulle autre

femme au monde ne le peut. Non point qu’elle soit sans fautes: j’ose

dire qu’elle en a beaucoup plus que je n’en vois; mais le sentiment

d’un lien indissoluble est là. De même pour l’Hindouisme, avec tous

ses défauts et toutes ses limitations. Rien ne me transporte autant

que la musique de la Gitâ et du Râmâyana, les deux seuls livres de

l’Hindouisme que je puisse prétendre connaître... Je sais les vices

actuels qui souillent les grands sanctuaires hindous; mais j’aime

ceux-ci malgré tout... Réformateur jusqu’au bout, je ne rejette

pourtant aucune des croyances essentielles de l’Hindouisme»[32].

[32] 6 octobre 1921.

Quelles sont donc ces essentielles vérités, auxquelles il donne son

adhésion? Il les énumère expressément dans un article du 6 octobre 1921,

qui est son _Credo_ public:

«1. Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas, et à tout ce qui

est compris sous le nom d’Écritures hindoues, et par conséquent je

crois aux Avatârs et aux renaissances;

«2. Je crois aux _Varnâshrama Dharma_[33] (Discipline des Castes),

mais au sens strictement védique, et non pas actuel, populaire et

grossier;

«3. Je crois à la protection de la vache, dans un sens beaucoup plus

large que le sens populaire;

«4. Je ne désavoue pas le culte des idoles.»

[33] Étymologiquement: _Varna_: couleur, classe ou caste; _ashrama_:

lien de discipline; _dharma_: religion. La société est représentée

comme une discipline de classes. C’est le fondement de l’Hindouisme.

Tout Européen qui s’arrêtera, dans sa lecture, à ces lignes du _Credo_

jugera que la mentalité qui s’y exprime est si différente de la nôtre,

si strictement enfermée dans un corps de doctrines religieuses et

sociales, lointaines dans le temps, lointaines dans l’espace, sans

mesure commune avec notre intelligence, qu’il est vain de poursuivre.

Qu’il continue pourtant! Il trouvera, quelques lignes plus bas, ceci qui

lui sera plus familier:

«Je crois à l’aphorisme hindou, que nul ne connaît vraiment les

Shâstras, qui n’ait atteint la perfection dans l’Innocence (_Ahimsâ_),

dans la Vérité (_Satya_), dans la maîtrise de soi (_Brahmacharya_), et

qui n’ait pas renoncé à toute acquisition et possession de richesses.»

Ici, la parole de l’Hindou rejoint celle de l’Évangile. Et Gandhi avait

conscience de cette parenté. Son _Ethical Religion_ s’achève par une

citation du Christ[34]. Un pasteur anglais le questionnant, en 1920, sur

les livres dont il avait reçu la plus forte influence, il répondit

d’abord: _Le Nouveau Testament_[35]. Bien plus, c’est de son propre

aveu[36], au Sermon sur la Montagne, qu’il dut en 1893 la révélation de

la Résistance Passive. Son interlocuteur lui demanda, surpris:

[34] «_Cherchez le royaume de Dieu et la Justice, et le reste vous

sera donné par surcroît._»

[35] _Young India_, 25 février 1920.

[36] A Joseph J. Doke, en 1908.

Il fut même très près de se faire chrétien, en Sud-Afrique. Mais la

lecture des livres bouddhiques, en le satisfaisant plus pleinement,

le retint dans l’hindouisme.

«--Ne l’aviez-vous pas eue avant, par la lecture des livres hindous?

--Non, insiste Gandhi. Je connaissais et j’admirais, avant, la Bhagavad

Gîtâ. Mais ce fut le Nouveau Testament qui m’éveilla à la valeur de la

Résistance Passive. Je débordais de joie, en le lisant. La Bhagavad Gîtâ

fortifia cette impression; et _Le Royaume de Dieu est en vous_, de

Tolstoy, lui donna une forme durable.»[37]

[37] Il dit encore à Joseph J. Doke:

«Dieu s’est incarné, sous des formes diverses, à travers les âges.

Dans la Gîtâ, Krishna dit: _Quand la religion tombe ne décadence,

quand l’irréligion prévaut, alors je me manifeste. Pour la

protection du bien, pour la destruction du mal, pour le ferme

établissement du Dharma, je renais encore et toujours._

«Le Christianisme fait partie de ma théologie. Le Christ est une

resplendissante révélation de Dieu. Mais non la révélation unique.

Je ne le vois pas sur un trône solitaire...»

Il ne faut pas oublier, en effet, que ce croyant asiatique est nourri de

Tolstoy[38], qu’il a traduit Ruskin[39] et Platon[40], qu’il s’appuie

sur Thoreau, admire Mazzini, lit Edward Carpenter, et que sa pensée est

imprégnée de celles d’Europe et d’Amérique. Il n’y a point de raison

pour qu’un Européen se trouve davantage étranger à la sienne, s’il veut

prendre la peine de s’en approcher. Alors, il reconnaîtra le sens

profond de ces articles du Credo, dont la lettre l’étonne. Deux surtout

paraissent établir une barrière infranchissable entre l’esprit religieux

de l’Inde et celui de l’Europe: le culte de la vache, et le système des

castes[41]. Mais voyons ce qu’ils signifient, au regard de Gandhi:

[38] La brochure de l’_Hind Swarâj_ contient, à la fin, une liste

dressée par Gandhi de six ouvrages de Tolstoy, qu’il conseille de

lire (notamment: _Le Royaume de Dieu est en vous_, _Qu’est-ce que

l’Art?_ _Que faire?_)--Il parle à Joseph J. Doke de la profonde

influence que Tolstoy exerça sur lui. Mats il ajoute qu’il ne l’a

pas suivi dans ses idées politiques.--A une question qui lui est

posée, en 1921: «Dans quels rapports êtes-vous avec le comte

Tolstoy?» Gandhi répond dans _Young India_ (25 octobre 1921): «Ceux

d’un admirateur dévot, qui lui doit beaucoup dans la vie.»

[39] Il aimait surtout de Ruskin le livre: _Crown of Wild Olive_ (La

Couronne d’olivier sauvage).

[40] L’_Apologie et la Mort de Socrate_, traduite par Gandhi, fut

parmi les livres prohibés par le gouvernement de l’Inde, en 1919.

[41] Il n’y a pas lieu de s’arrêter au culte des idoles. «Je n’ai pas

de vénération pour elles, écrit Gandhi. Mais cela fait partie de la

nature humaine.» Il le considère comme un besoin respectable,

inhérent à l’infirmité de l’esprit humain, qui a parfois besoin de

matérialiser sa croyance, pour mieux l’adorer. Ce n’est donc rien de

plus que ce que nous voyons dans toutes nos églises catholiques.

Certes, ce ne sont pas pour lui des articles secondaires, dans

l’ensemble de la doctrine. La protection de la vache est la

caractéristique de l’Hindouisme. Gandhi y voit même une des affirmations

les plus hautes de l’évolution humaine. Pourquoi? Parce qu’elle est un

symbole de «_tout le monde subhumain_», avec lequel l’homme conclut un

pacte d’alliance. Elle signifie «la fraternité entre l’homme et la

bête». Et, selon sa belle expression, «elle emporte l’être humain

au-delà des limites de son espèce. Elle réalise l’identité de l’homme

avec tout ce qui vit». Si la vache a été choisie, de préférence aux

autres êtres, c’est qu’elle est dans l’Inde le meilleur compagnon, la

source d’abondance; et Gandhi voit en «ce doux animal un poème de

pitié.» Mais le culte qu’il lui rend n’a rien d’idolâtrique, et nul ne

condamne plus durement le fétichisme sans bonté du peuple de l’Inde, qui

n’observe que la lettre sans pratiquer l’esprit de compassion «pour les

muettes créatures de Dieu». Une fois qu’on l’a compris--(et qui l’eût

mieux compris que le _poverello_ d’Assise!)--on ne peut s’étonner de

l’importance qu’y attache Gandhi. Il n’a point tort de dire que la

protection de la vache, au sens qu’il lui attribue, «est le don de

l’Hindouisme au monde». Car, au précepte de l’Évangile: _Aime ton

prochain comme toi-même_, il ajoute: _Tout ce qui vit est ton

prochain_.[42]

[42] Sur le culte de la vache, voir dans _Young India_ les articles

des 16 mars, 8 juin, 29 juin, 4 août 1920, 18 mai, 6 octobre

1921.--Sur les castes. 8 décembre 1920, 6 octobre 1921.

Le système des castes est peut-être plus difficile encore à accepter

pour une intelligence d’Europe--(tout au moins, de l’Europe

d’aujourd’hui: car Dieu sait ce que nous réserve l’avenir d’une

évolution qui n’est plus démocratique que de nom!)--Je ne me flatte

point de réussir, par l’exposé des explications de Gandhi, à le faire

accepter, et je ne le désire point. Mais elles établiront nettement

qu’aucune pensée d’orgueil et de suprématie sociale n’inspire cette

croyance, mais une pensée de devoir dans le rang qui est assigné à

chacun.

«Je suis porté à croire, dit Gandhi, que la loi de l’hérédité est

éternelle et que toute tentative pour la changer conduit à l’absolue

confusion... Le _Varnâshrama_ est inhérent à la nature humaine, et

l’Hindouisme l’a simplement réduit en science...»

Mais il limite les classes à quatre seulement: Brahmanes (classe

intellectuelle et spirituelle), Kshattriyas (militaire et

gouvernementale), Vaishyas (commerciale), et Shudras (travail et service

manuels). Et il n’admet entre elles aucune relation de supériorité ou

d’infériorité. Ce sont des vocations différentes: rien de plus. Des

devoirs. Point de privilèges[43].

[43] Quand au cours des âges, les classes primitives ne pétrifièrent

en castes orgueilleuses, les Upanishads élevèrent leur protestation.

«Il est contre le génie de l’Hindouisme qu’un homme s’assigne un plus

haut rang, ou assigne à d’autres un plus bas. Tous sont nés pour

servir la création de Dieu, le Brahmane par son savoir, le Kshattriya

par sa force protectrice, le Vaishya par son habileté commerciale, le

Shudra par son travail corporel. Cela ne veut pas dire qu’un Brahmane

soit dispensé du travail corporel, mais qu’il est mieux fait pour le

savoir, ni qu’un Shudra ne puisse acquérir tout le savoir, mais qu’il

servira mieux avec son corps, et qu’il n’a pas besoin d’envier les

fonctions des autres. Un Brahmane qui prétendrait à la supériorité, à

cause de son savoir, serait, de ce fait, déchu de son rang, et n’a pas

de vrai savoir... Le _Varnâshrama_ a pour raison d’être l’économie de

l’énergie sociale (sa bonne distribution) et la saine contrainte

exercée sur soi par la volonté...»

Il est donc basé sur l’«abnégation», et non sur le privilège. N’oublions

pas, d’ailleurs, que, dans la croyance à la transmigration, la nature

rétablit l’équilibre, au cours des existences successives, en faisant

d’un Brahmane un Shudra, et vice versa.

La question des parias n’a aucun rapport avec celle des quatre castes

différentes, mais égales. Nous verrons avec quelle passion brûlante

Gandhi ne cesse de combattre cette iniquité sociale: et c’est un des

côtés les plus émouvants de son apostolat. Elle est pour lui la honte de

l’Hindouisme, une déformation abjecte de la vraie doctrine, une

souillure, et il en souffre d’une façon intolérable:

«J’aimerais mieux être mis en pièces, écrit-il, que de ne pas

reconnaître mes frères des classes refoulées... Je ne désire pas

renaître; mais si je renais, je désire renaître parmi les

intouchables, afin de partager leurs affronts et de travailler à leur

libération...»[44]

[44] 27 avril 1921.

Il adopta une petite intouchable, et il parle avec tendresse de ce

charmant diablotin de sept ans, qui faisait dans sa maison la pluie et

le beau temps.

J’en ai dit assez pour montrer, sous le vêtement du _Credo_ hindou, le

grand cœur évangélique. Un Tolstoy plus tendre, plus apaisé, et, si

j’ose dire, plus naturellement «chrétien», au sens universel: car

Tolstoy l’est bien moins par nature que par volonté.

Où la ressemblance des deux hommes s’accuse, où peut-être l’influence de

Tolstoy a été la plus réelle, c’est dans la condamnation portée par

Gandhi contre la civilisation d’Europe.

Depuis Rousseau, le procès de la civilisation n’a cessé d’être fait par

les esprits les plus libres d’Europe, et l’Asie réveillée n’avait qu’à

puiser dans leurs cahiers de doléances, pour constituer un dossier

formidable contre ses envahisseurs. Gandhi n’y a pas manqué, et l’_Hind

Swarâj_ énumère une liste de ces livres accusateurs, parmi lesquels bon

nombre sont écrits par des Anglais. Mais le livre sans réplique, c’est

celui que la civilisation d’Europe a écrit elle-même dans le sang des

races opprimées, dépouillées et souillées, au nom de principes menteurs;

et ç’a été surtout la révélation éclatante de ce mensonge, de cette

avidité, de cette férocité, impudiquement étalés aux yeux du monde par

la dernière guerre, dite de la Civilisation. Telle fut l’inconscience de

l’Europe qu’elle y convia les peuples d’Asie et d’Afrique, pour voir sa

nudité. Ils l’ont vue et jugée.

«La dernière guerre a montré la nature satanique[45] de la

civilisation qui domine l’Europe d’aujourd’hui. Toutes les lois de

moralité publique ont été brisées par les vainqueurs, au nom de la

vertu. Nul mensonge n’a été regardé trop ignoble pour être utilisé.

Derrière tous les crimes, le motif est grossièrement matériel...

L’Europe n’est pas chrétienne. Elle adore Mammon...»[46]

[45] C’est un terme qui revient souvent, sous la plume de Gandhi:

«L’intouchabilité (la croyance aux parias) est une invention de

Satan». (10 Juin 1921).

[46] 8 septembre 1920.

Vous trouverez de telles pensées vingt fois exprimées depuis cinq ans,

aux Indes et au Japon. Même chez ceux qui sont trop prudents pour les

énoncer tout haut, cette conviction est inscrite maintenant à

l’intérieur du front. Ce n’est pas le moins ruineux résultat de la

victoire à la Pyrrhus de 1918. Mais Gandhi n’avait pas attendu 1914 pour

voir le vrai visage de la civilisation: elle s’était montrée à lui, sans

masque, durant les vingt années au Sud-Afrique. Et, dans son _Hind

Swarâj_ de 1908, il dénonçait, comme «_le grand vice_», la «Civilisation

moderne».

La Civilisation, dit Gandhi, l’est seulement de nom. Elle est, selon une

expression de l’Hindouisme, «_l’âge noir, l’âge des ténèbres_». Elle

fait du bien matériel le but unique de la vie. Elle ne s’occupe point

des biens de l’âme. Elle affole les Européens, elle les asservit à

l’argent, elle les rend incapables de paix et même de vie intérieure;

elle est un enfer pour les faibles et pour les classes travailleuses;

elle mine la vitalité des races. Cette civilisation satanique se

détruira elle-même. Le vrai ennemi de l’Inde, c’est elle, bien plus que

les Anglais qui, individuellement, ne sont pas méchants, mais malades de

leur civilisation. Aussi, Gandhi combat ceux de ses compatriotes qui

voudraient chasser les Anglais, pour faire de l’Inde un État «civilisé»,

à la façon européenne. Ce serait, dit-il, «_la nature du tigre, sans le

tigre._» Non, le grand, «le seul effort requis est de chasser la

civilisation d’Occident.»

Il est trois classes d’hommes contre qui Gandhi s’élève avec une âpreté

particulière: les magistrats, les médecins et les professeurs.

L’exclusion de ces derniers est explicable, puisqu’ils ont désappris aux

Indiens leur propre langue et leur propre pensée; ils infligent à

l’enfant une dégradation nationale. De plus, ils ne s’adressent qu’à

l’intellect; ils ignorent le cœur, ils négligent le caractère. Enfin,

ils déprécient le travail manuel; et c’est un véritable crime qu’une

éducation uniquement littéraire, dans un peuple dont 80% sont agricoles,

10% industriels.--La profession de magistrat est immorale. Les

tribunaux, dans l’Inde, sont un instrument du pouvoir britannique; ils

attisent les dissensions entre les Indiens; et, d’une façon générale,

ils entretiennent et multiplient en tous pays les discussions et les

querelles. C’est une exploitation, grassement lucrative, des mauvais

instincts.--Quant aux docteurs, Gandhi convient qu’il fut attiré d’abord

par leur profession; mais bientôt il reconnut qu’elle n’était pas

honorable. La médecine d’Occident s’occupe uniquement de soulager le

corps des malades, nullement d’extirper les causes des maladies, qui

sont en grande partie les vices: on peut même dire qu’elle les cultive,

en offrant aux vicieux les moyens d’en jouir, aux moindres risques. Elle

contribue donc à démoraliser un peuple; elle l’effémine, avec ses

recettes de «magie noire»[47], qui le détournent d’une discipline

héroïque du corps et de l’esprit. A cette fausse médecine d’Occident,

que Gandhi a souvent flétrie, avec une violence qui dépasse la mesure,

il oppose la vraie médecine préventive, à laquelle il a consacré Un de

ses petits traités populaires: _A Guide to Health_ (_Le Guide de la

Santé_), fruit de vingt ans d’expérience. C’est un traité de morale

autant que de thérapeutique: car «la maladie est le résultat, non

seulement de nos actes, mais de nos pensées»; et il est relativement

simple de donner des règles pour prévenir le mal, «toutes les maladies

ayant la même origine, qui est qu’on ne suit pas les lois naturelles de

la santé. Le corps est la demeure de Dieu. Il faut le garder pur». Il y

a d’ailleurs dans les prescriptions de Gandhi (avec trop d’obstination à

nier des remèdes éprouvés) beaucoup de bon sens, mais un extrême

rigorisme moral[48].

[47] On ne doit pas oublier qu’un des principaux griefs de Gandhi

contre la médecine d’Europe est qu’elle a recours à la vivisection,

«ce crime le plus noir de l’homme».

[48] Particulièrement en ce qui concerne les relations sexuelles: sa

doctrine sévère rappelle Saint-Paul.

Mais le cœur de la civilisation moderne (âge de fer: cœur de fer), c’est

la Machine. Elle est l’Idole monstrueuse. Il faut la rejeter. Le vœu

ardent de Gandhi serait que le machinisme moderne fût arraché de l’Inde.

A l’Inde libre, mais héritière du machinisme anglais, il préférerait

encore l’asservissement de l’Inde au marché anglais.

«Mieux vaut encore acheter le tissu de Manchester qu’installer dans

l’Inde les fabriques de Manchester. Un Rockfeller indien ne vaudrait

pas mieux que l’autre. Le machinisme est un grand péché, il asservit

les peuples... Et l’Argent est un poison, comme le vice sexuel...»

Mais, demandent les Indiens conquis par les idées modernes, que

deviendra l’Inde sans les chemins de fer, les trams, les grandes

industries?--N’était-elle pas, avant? réplique Gandhi. «Depuis des

milliers d’années, l’Inde demeure, inébranlable, seule, au milieu du

flot changeant des Empires. Tout le reste a passé. Elle a su conquérir,

depuis des milliers d’années, la maîtrise de soi et la science du

bonheur. Elle n’a en cela rien à apprendre des autres. Elle n’a pas

voulu du machinisme et des grandes cités. L’antique charrue, le rouet,

l’ancienne éducation indigène, ont assuré sa sagesse et son bien. Il

nous faut revenir à la simplicité antique, non d’un seul coup, sans

doute, mais peu à peu, patiemment, chacun donnant l’exemple...[49]

[49] _Hind Swarâj_, passim.

Ceci est le fond de la pensée; et c’est grave. Elle suppose la négation

du Progrès, et presque de la science d’Europe[50]. Cette foi médiévale

risque donc de se heurter à la poussée volcanique de l’esprit humain et

d’être mise en pièces. Mais d’abord, il serait peut-être prudent de

dire, non pas: «de l’esprit humain», mais: «_d’un_ esprit humain»: car

si l’on peut croire--(et je crois)--à l’unité symphonique de l’esprit

universel, elle est faite de bien des voix diverses, qui suivent chacune

sa partie; et notre jeune Occident, emporté par son rythme, ne songe pas

assez qu’il n’a pas toujours mené la symphonie, que sa loi du progrès

est sujette à éclipses, à mouvements contraires et à recommencements,

que l’histoire de la civilisation humaine est, plus exactement,

l’histoire _des_ civilisations, et que si, dans chaque civilisation, on

constate un progrès (variable, chaotique, brisé, parfois arrêté), on ne

saurait du tout assurer qu’il y ait eu progrès d’une des grandes

civilisations à une autre.

[50] Gandhi tâche de sauvegarder, à défaut de la science européenne,

la nécessité des recherches scientifiques et leur stricte

discipline. Il admire le zèle et le sacrifice des hommes de science

européens, qu’il trouve souvent supérieurs à ceux des hommes de foi

hindous. Il respecte l’esprit; il conteste seulement le chemin que

cet esprit a choisi.--Mais en dépit de ces réserves, l’antagonisme

est évident. Et là-dessus Tagore, comme nous le verrons, élève une

juste protestation contre le médiévalisme de Gandhi.

Mais, sans discuter ici le dogme européen du Progrès, et en se tenant

simplement au fait que tout le mouvement actuel va contre le vœu profond

de Gandhi, il ne faut pas croire que la foi de Gandhi va s’y briser. Ce

serait mal connaître l’esprit oriental. Gobineau dit que «les Asiatiques

sont en toutes choses beaucoup plus obstinés que nous. Ils attendent des

siècles, quand il le faut, et leur idée, après un aussi long sommeil, ne

se trouve jamais avoir vieilli ni perdu de ses forces». Les siècles ne

sont pas pour effrayer un Hindou. Gandhi est prêt au succès, dans le

cours de l’année. Mais il y est aussi prêt, dans le cours de quelques

siècles. Il ne violente pas le temps. Et si le temps s’attarde, il

s’attarde avec lui. Si donc, dans son action, il trouve l’Inde

insuffisamment préparée à comprendre et à pratiquer les réformes

radicales qu’il voudrait lui imposer, il saura adapter son action aux

possibilités. Et l’on ne s’étonnera pas d’entendre cet irréconciliable

ennemi du machinisme dire, en 1921:

«Je ne pleurerais pas la disparition des machines; mais je n’ai aucun

dessein (actuellement) contre les machines...»[51]

[51] 19 janvier 1921.

Ou bien:

«La loi de l’amour complet (sans exception ni restriction) est la loi

de mon être. Mais je ne prêche pas cette loi finale par les mesures

politiques que je préconise... Ce serait se condamner d’avance à

l’échec. Attendre que la masse obéisse actuellement à cette loi ne

serait pas raisonnable...[52]. Je ne suis pas un visionnaire, je

prétends être un _idéaliste pratique_.»[53]

[52] 9 mars 1921.

[53] 11 août 1920.

La définition est exacte; il ne demande jamais aux hommes que ce qu’ils

peuvent donner. Mais il leur demande tout ce qu’ils peuvent donner. Et

ce tout est beaucoup, quand il s’agit d’un peuple comme celui de l’Inde.

Peuple formidable, par son nombre[54], sa durée, et son âme abyssale.

Entre ce peuple et Gandhi, dès les premiers contacts, il s’est fait un

accord, ils se comprennent sans parler; Gandhi sait ce qu’il en peut

attendre, et ce peuple attend ce que Gandhi va lui demander.

[54] Le cinquième de la population du globe.

Entre les deux, d’abord, cette convention formelle: le _Swarâj_[55], le

Home Rule de l’Inde.

[55] Étymologie: _Swa_: «Self», soi-même; _Râj_: gouvernement.

Autonomie. Le mot est aussi vieux que les Vedas; mais il fut

redécouvert et introduit dans le vocabulaire politique par Dadabhai,

le maître Parsi de Gandhi.

«Je sais, écrit Gandhi, que le _Swarâj_ est le but de la nation, et

non la Non-violence...»

Et il va jusqu’à ajouter cette parole, stupéfiante dans sa bouche:

«J’aimerais mieux voir l’Inde libre par la violence qu’esclave

enchaînée à la violence des dominateurs.»

Mais, rectifie-t-il aussitôt, c’est supposer l’impossible: car la

violence ne peut délivrer l’Inde; le _Swarâj_ ne peut être atteint sans

les forces de l’âme, qui sont l’arme propre de l’Inde, l’arme d’amour,

la force de vérité,--le _Satyâgraha_[56]. Et le coup de génie de Gandhi

a été, en les prêchant à son peuple, de lui révéler sa vraie nature et

sa puissance cachée.

[56] Étymologiquement: _Satya_: juste, droit; _Agraha_: essai,

tentative; essai juste. On l’appliqua spécialement à la

Non-acceptation de l’injustice. Gandhi le définit (5 novembre 1919)

par: «_Se tenir à la vérité; force de vérité; force d’amour, ou

force d’âme_»; et enfin, «_triomphe de la vérité par la force d’âme

et d’amour_».

Le terme de _Satyâgraha_ avait été inventé par Gandhi, en Sud-Afrique,

pour distinguer son action de la résistance passive. Il faut insister

avec la plus grande force sur cette distinction: car c’est précisément

par la «résistance passive» (ou par la «non-résistance») que les

Européens définissent le mouvement de Gandhi. Rien n’est plus faux. Nul

homme au monde n’a plus d’aversion pour la _passivité_ que ce lutteur

inlassable, qui est un des types les plus héroïques du «Résistant».

L’âme de son mouvement est _Résistance active_, par l’énergie enflammée

de l’amour, de la foi et du sacrifice. Et cette triple énergie s’exprime

dans le mot de _Satyâgraha_.

Que le couard ne vienne donc pas abriter sa poltronnerie, à l’ombre d’un

Gandhi! Gandhi le chasse de sa communauté. Mieux vaut encore le violent

que le lâche!

«_Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je

conseillerai violence..._[57]. Je cultive le courage tranquille de

mourir sans tuer. Mais qui n’a pas ce courage, je désire qu’il cultive

l’art de tuer et d’être tué, plutôt que de fuir honteusement le

danger. _Car celui qui fuit commet une violence mentale: il fuit,

parce qu’il n’a pas le courage d’être tué en tuant..._[58]. Je

risquerais mille fois la violence, plutôt que l’émasculation de toute

une race...[59]. Je préférerais de beaucoup voir l’Inde recourir aux

armes pour défendre son honneur, plutôt que de rester lâchement témoin

de son propre déshonneur...»[60]

[57] 11 août 1920.

[58] 20 octobre 1921.

[59] 4 août 1920.

[60] 11 août 1920. Une des Observances de l’École Satyâgraha Ashram,

fondée par Gandhi, est _l’absence de peur_, l’âme libérée de la

crainte des rois, des peuples, des castes, des familles, des hommes

et des bêtes sauvages, de la mort».

C’est aussi la quatrième condition de la Résistance non-violente

dans l’_Hind Swarâj_. (Les trois autres sont la Chasteté, la

Pauvreté, la Vérité).

«Mais, ajoute-t-il, je sais que la Non-violence est infiniment

supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que le

châtiment. Le pardon est la parure du soldat. Mais s’abstenir de punir

n’est pardon que quand existe le pouvoir de punir. Il n’a aucun sens,

de la part d’une créature impuissante... Je ne crois pas l’Inde

impuissante. Cent mille Anglais ne peuvent effrayer trois cent

millions d’êtres humains... Et d’ailleurs, la force n’est pas dans les

moyens physiques, elle réside dans une volonté indomptable...

Non-violence n’est pas soumission bénévole au malfaisant. Non-violence

oppose toute la force de l’âme à la volonté du tyran. Un seul homme

peut ainsi défier un empire et provoquer sa chute...»

Mais à quel prix? Sa souffrance. Souffrance, _la grande loi_...

«L’insigne de la tribu humaine...[61]. La condition indispensable de

l’être. La vie sort de la mort. Pour que le blé pousse, il faut que la

semence périsse. Nul ne s’est jamais élevé sans avoir passé par le feu

de la souffrance... Nul ne peut y échapper... Le progrès ne consiste

qu’à purifier la souffrance, en évitant de faire souffrir... Plus pure

est la souffrance (personnelle), plus grand le progrès...[62].

Non-violence est souffrance consciente... Je me suis permis de

présenter à l’Inde l’antique loi du sacrifice de soi, la loi de

Souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de Non-violence, au

milieu des pires violences, étaient de plus grands génies que Newton,

de plus grands guerriers que Wellington: ils ont réalisé l’inutilité

des armes, qu’ils avaient connues... La religion de la Non-violence

n’est pas seulement pour les saints, elle est pour le commun des

hommes. C’est la loi de notre espèce, comme la violence est la loi de

la brute. L’esprit dort dans la brute. La dignité de l’homme veut une

loi plus haute: la force de l’esprit... Je veux que l’Inde pratique

cette loi, je veux qu’elle ait conscience de son pouvoir. Elle a une

âme qui ne peut pas périr. Cette âme peut défier toutes les forces

matérielles du monde entier[63].»

[61] 9 mars 1920.

[62] 16 juin 1920.

[63] 11 août 1920.

Haut orgueil. Son amour fier de l’Inde veut qu’elle répudie l’indigne

violence, et qu’elle se sacrifie. La Non-violence est son titre de

noblesse. Si elle y renonce, elle est déchue. Et Gandhi n’en pourrait

supporter la pensée:

«Si l’Inde faisait de la violence sa foi, je ne tiendrais plus à vivre

dans l’Inde; elle cesserait de m’inspirer aucune fierté. Mon

patriotisme est subordonné à ma religion, je me cramponne à l’Inde,

comme un enfant au sein maternel, parce que je sens qu’elle me donne

la nourriture spirituelle dont j’ai besoin. Quand cette nourriture

manquera, je serai comme un orphelin... Je me retirerai dans les

solitudes de l’Himalaya, pour y abriter mon âme en sang...»[64]

[64] 6 avril 1921.

Mais il ne doute point; il croit en l’Inde, lorsqu’en février 1919 il

décide d’ouvrir sa campagne de _Satyâgraha_, cette arme dont il avait

expérimenté la puissance dans les Mouvements agraires de 1918.

Nulle couleur de révolte politique. Gandhi est encore loyaliste. Il le

restera, tant qu’il conservera une lueur d’espoir en la loyauté de

l’Angleterre. Jusqu’en janvier 1920, il défendra--et les nationalistes

indiens le lui reprocheront amèrement[65]--le principe de coopération

avec l’Empire. Il y porte la conviction de son honnêteté. En cette

première année d’opposition au gouvernement de l’Inde, il pourra

affirmer en toute sincérité à lord Hunter qu’il voit dans les adeptes au

_Satyâgraha_ les meilleurs sujets constitutionnels du gouvernement. Il

faudra l’entêtement borné du gouvernement de l’Inde pour forcer le guide

moral de l’Inde à déchirer le contrat de loyalisme, auquel il se croyait

lié.

[65] Quelques mois encore avant son emprisonnement, Gandhi répond aux

vifs reproches qui lui sont adressés sur «l’illogisme» de sa

politique. On rappelle avec dérision le secours qu’il a apporté à

l’Angleterre, dans le Sud-Afrique, et pendant la guerre mondiale. A

ce moment encore, il ne renie rien de sa conduite passée. Il croyait

honnêtement, dit-il, qu’il était citoyen de l’Empire; son affaire

n’était pas de juger le gouvernement; il trouverait fâcheux que

chacun se constituât le juge de son gouvernement. Il a fait crédit à

l’intelligence et à l’honnêteté anglaise, aussi longtemps qu’il l’a

pu. L’aberration du gouvernement lui a arraché sa confiance. Que le

gouvernement en porte la responsabilité! (17 novembre 1921).

Ainsi, le _Satyâgraha_ se présente au début comme une opposition

constitutionnelle, une sommation respectueuse au gouvernement. Le

gouvernement a édicté une loi injuste. Les «_Satyâgrahi_», qui, en temps

ordinaire, s’inclinent devant les lois, désobéissent délibérément à la

loi déshonorante; et si cela ne suffit point pour rétablir la justice,

ils se réservent la faculté d’étendre leur désobéissance à d’autres

lois, jusqu’à retirer leur coopération complète à l’État. Mais que le

caractère de cette désobéissance est différent de tout ce qu’on entend

par ce mot, en Occident! Quel extraordinaire accent d’héroïsme

religieux!

Comme il est interdit aux _Satyâgrahi_ d’agir sur l’adversaire par la

violence--car on doit admettre que l’adversaire est, lui aussi, sincère:

ce qui paraît vérité à l’un, à l’autre peut paraître erreur; et la

violence ne convainc jamais[66],--il faut qu’ils convainquent

l’adversaire par le rayonnement d’amour qui émane de leur conviction,

par leur abnégation, par leurs souffrances librement, joyeusement

acceptées[67]. Propagande irrésistible. Par elle, la croix du Christ et

son petit troupeau a conquis l’Empire.

[66] Elle fait pis. Elle dégrade celui qui l’emploie. Les violences

des Alliés contre l’Allemagne, dit Gandhi, ont eu pour effet de

rendre les Alliés pareils aux Allemands, dont ils flétrissaient les

actes, au début de la guerre (9 juin 1920).

[67] «Si dure que soit une nature, elle fondra au feu de l’amour. Si

elle ne fond pas, c’est que le feu n’est pas assez fort.» (9 mars

1920). Les participants au _Satyâgraha_ signent, en masse,

l’engagement de refuser l’obéissance aux lois mauvaises que leur

désignera le Comité du _Satyâgraha_, de suivre fidèlement la voie de

vérité, et de s’abstenir de toute violence à la vie, à la personne

et à la propriété.

Afin de mettre en lumière ce religieux élan d’un peuple qui s’offre au

sacrifice pour les biens éternels: justice et liberté, le Mahâtmâ

inaugura le mouvement[68], en fixant au 6 avril 1919 un jour de prières

et de jeûne, un _Hartal_[69] de toute l’Inde en protestation contre

l’Acte Rowlatt. Ce fut son premier acte.

[68] 23 mars 1919.

[69] Ce mot hindi signifie: «arrêt de travail en signe de protestation

ou de deuil».

Et cet acte toucha au plus profond de la conscience de son peuple. Il

eut un effet inouï. Pour la première fois, toutes les classes s’unirent

en un même geste. L’Inde s’était retrouvée.

Le calme avait été à peu près général. A Delhi seulement, se

produisirent quelques échauffourées[70]. Gandhi s’y rendit, pour

éclairer le peuple sur ses devoirs. Mais le gouvernement le fit arrêter

en chemin et reconduire à Bombay. Le bruit de l’arrestation souleva, en

Punjab, des émeutes populaires. Il y eut à Amritsar des pillages et

quelques meurtres. Le général Dyer arriva avec ses troupes, dans la nuit

du 11 avril, et occupa la ville. Tout était rentré dans l’ordre. Le 13

était un jour de grande fête hindoue. La foule se rendit à une assemblée

sur le lieu dit Jallianwalla Bagh. Elle était paisible et comptait

beaucoup de femmes et d’enfants. Le général Dyer avait, dans la nuit

précédente, prohibé tout meeting; mais nul ne connaissait encore

l’interdiction. Le général vint avec des mitrailleuses, à Jallianwalla

Bagh. Aucune sommation ne fut faite. Trente secondes après l’arrivée des

troupes, le feu fut ouvert sur la foule sans défense; il dura dix

minutes, jusqu’à épuisement des munitions. Le terrain était entouré de

hautes murailles; la fuite était impossible. Cinq à six cents Hindous

furent tués, un plus grand nombre blessés. On ne prit aucun souci des

morts et des blessés. La loi martiale fut proclamée dans le pays. Un

régime de terreur écrasa le Punjab. On vit des avions jeter des bombes

sur des foules désarmées. Les plus honorables citoyens furent traînés

devant les tribunaux militaires, fouettés, contraints à ramper sur le

ventre, soumis à de honteuses humiliations... On eût dit qu’un vent de

folie soufflât sur les dominateurs anglais. Comme si la loi de

Non-violence, proclamée par l’Inde, eût eu pour premier effet

d’exaspérer les violents d’Europe, jusqu’à la frénésie! Gandhi ne

l’ignorait point. Il n’avait pas promis à son peuple de le mener à la

victoire, par une route blanche. Il lui avait promis la voie sanglante.

Et le jour de Jallianwalla Bagh n’était que le jour du baptême...

[70] Delhi s’était d’ailleurs trompée de date; elle avait fait son

Hartal, dès le 30 mars.

«Nous devons être prêts à envisager avec égalité d’âme, leur dit-il,

non pas mille assassinats d’hommes et de femmes innocents, mais

plusieurs milliers, avant que l’Inde atteigne dans le monde à un rang

qui ne sera jamais surpassé... Que chacun regarde la pendaison comme

une affaire ordinaire de la vie!...[71]»

[71] 7 avril 1920.

La censure militaire réussit à empêcher pendant quelques semaines que

les horreurs du Punjab fussent connues au dehors[72]. Mais quand le

bruit s’en répandit dans l’Inde, un flot d’indignation parcourut le

pays; et l’Angleterre même s’émut. Une enquête fut ouverte par une

Commission, que présidait lord Hunter. Parallèlement, le Congrès

National indien forma une sous-commission pour procéder à une

contre-enquête. L’intérêt évident du Gouvernement--(tous les Anglais

intelligents le comprirent)--eût été de sévir contre les fauteurs du

massacre d’Amritsar. Gandhi n’en demandait même pas tant. En son

admirable modération, il se refusait à réclamer le châtiment du général

Dyer et des autres officiers coupables, tout en les flétrissant. Il ne

voulait pas de vengeance. Il n’avait pas de rancune... «On n’a pas de

rancune contre un fou. Mais il faut lui enlever les moyens de faire du

mal...» Il exigeait donc seulement le rappel de Dyer. Mais _quos vult

perdere_... Avant les conclusions de enquête, le gouvernement de l’Inde

se hâta de faire passer une loi d’indemnité (_Indemnity Act_) pour la

protection des fonctionnaires; les officiers criminels ne furent pas

seulement maintenus, ils furent récompensés.

[72] De son côté, Gandhi suspendait son mouvement, le 18 avril 1919,

pour calmer l’effervescence, au lieu de l’exploiter, comme l’eût

fait tout autre révolutionnaire.

L’Inde était au milieu de cet ébranlement, lorsqu’une seconde affaire,

beaucoup plus grave encore que la première, une violation flagrante

d’engagements solennels pris par le chef du gouvernement anglais, acheva

de ruiner le reste de confiance qu’elle pouvait avoir encore en la bonne

foi des Européens et déclencha la grande Révolte.

La guerre d’Europe avait posé aux musulmans de l’Inde un rude problème

de conscience. Ils se trouvaient partagés entre leur loyalisme envers

l’Empire et leur fidélité au chef de leur religion. Ils ne s’étaient

décidés pour l’Angleterre qu’après avoir reçu d’elle la promesse qu’elle

n’attenterait pas à la souveraineté du Sultan ou Khalife. L’opinion

musulmane exigeait que les Turcs conservassent la Turquie d’Europe, et

que le Sultan gardât, avec le contrôle des Lieux Saints de l’Islam, la

suzeraineté de l’Arabie telle qu’elle était définie par les savants

musulmans, avec ses enclaves de la Mésopotamie, de la Syrie et de la

Palestine. Lloyd George et le vice-roi de l’Inde avaient pris des

engagements formels. La guerre terminée, de ces engagements il ne resta

rien. Au cours de l’été 1919, les Musulmans de l’Inde, inquiets de la

paix écrasante qui se brassait, commencèrent à gronder; et ce fut le

début de l’agitation du _Khilafat_ (Kalifat).

Elle s’ouvrit, le 17 octobre 1919 (_Khilafat Day_), par une imposante

démonstration pacifique, suivie, un mois après (24 novembre), par une

Conférence du Khilafat de toute l’Inde, à Delhi. Gandhi la présidait.

D’un œil prompt, il avait aussitôt saisi la question musulmane, comme

l’instrument le plus propre à opérer l’unité indienne. C’était un gros

problème. Les Anglais avaient toujours escompté l’inimitié naturelle

entre Hindous et Musulmans; et Gandhi les accuse même de l’avoir en

grande partie créée. Ils n’avaient, en tout cas, rien fait pour la

diminuer. Les deux religions se provoquaient puérilement l’une l’autre.

Les Hindous ne manquaient pas de chanter en passant devant les mosquées,

où le silence est de règle. Et les Musulmans avaient beau jeu à blesser

les Hindous dans leur culte de la vache. Il s’en suivait des querelles

et des combats continuels qui entretenaient l’animosité. Les deux

peuples ne frayaient pas entre eux; mariages et repas communs leur

étaient interdits. Le gouvernement de l’Inde dormait sur la certitude de

cette division éternelle. La voix de Gandhi, proclamant l’union, à la

conférence du Khilafat, le réveilla en sursaut. Avec une générosité

sincère--et d’autant plus habile--Gandhi déclara que les Hindous

devaient ne faire qu’un avec les Mahométans, pour la cause musulmane.

«Hindous, Parsis, chrétiens ou Juifs, dit-il, qui que nous soyons, si

nous souhaitons de vivre en une seule nation, l’intérêt d’un seul doit

être celui tous. La seule considération qui compte, c’est la justice

de sa cause.»

Le sang des Mahométans s’était déjà mêlé à celui des Hindous sur le

champ de massacre d’Amritsar. Maintenant, il fallait sceller l’alliance.

Une alliance sans conditions. Les Musulmans étaient l’élément le plus

hardi de la population de l’Inde. Ils furent les premiers à décider,

dans cette Conférence du Khilafat, le refus de coopération avec le

gouvernement, s’ils n’obtenaient pas satisfaction. Gandhi les approuva.

Toutefois, fidèle à son esprit de modération, il se refusa au boycott

des marchandises anglaises, parce qu’il y voyait à la fois une vengeance

et une marque de faiblesse. Une seconde conférence du Khilafat, à

Amritsar, vers la fin de décembre 1919, résolut d’envoyer une députation

en Europe, et fit porter au vice-roi un ultimatum menaçant pour le cas

où la paix serait contraire aux volontés de l’Inde. Une troisième

Conférence à Bombay, en février 1920, lança un manifeste musulman, qui

flétrissait la politique anglaise et annonçait l’orage.

Gandhi le voyait venir; et, bien loin de l’appeler, il faisait tout pour

le retenir.

En Angleterre, il semblait qu’enfin on comprît le danger. Par de

tardives concessions, on tâchait de l’arrêter. Un _Acte de Réforme

Indienne_, basé sur les rapports Montagu-Chelmsford, accordait au peuple

de l’Inde plus de pouvoirs et de responsabilités dans le gouvernement

central et les administrations provinciales. Le Roi, par une

proclamation du 24 décembre 1919, y donna son assentiment, convia le

peuple et les fonctionnaires indiens à y coopérer, et demanda au

vice-roi d’amnistier les condamnés politiques. Gandhi, toujours sensible

à la générosité, se montra touché, et, voyant dans ces démarches un

engagement tacite pris par l’Angleterre de rendre justice à l’Inde, il

conseilla d’accepter les réformes; il les jugeait incomplètes, mais

pensait qu’elles pouvaient être le point de départ de conquêtes légales

plus étendues et qu’on devait franchement s’y rallier. Après de vifs

débats, son avis prévalut, au Congrès National de toute l’Inde.

Mais ce dernier espoir fut déjoué, comme les autres. Le vice-roi ne tint

pas compte de l’appel fait à sa clémence; si les prisons s’ouvrirent

pour un grand nombre de condamnés politiques, l’amnistie ne fut pas

générale, et il y eut des exécutions, qui surexcitèrent l’Inde. Il

devint évident que les promesses de réformes resteraient un leurre.

A ce moment (14 mai 1920), l’Inde apprit les conditions de la paix

désastreuse pour la Turquie. Un message du vice-roi reconnaissait

qu’elles devaient être pénibles aux cœurs musulmans, mais les engageait

à la résignation.

Enfin, en ces mêmes jours, tardivement publié, le rapport officiel de la

Commission d’enquête sur les massacres d’Amritsar achevait de soulever

la conscience du pays.

C’en fut fait. Les liens étaient rompus.

Le Comité Khilafat, réuni à Bombay, le 28 mai 1920, adopta la

Non-coopération, proposée par Gandhi; et la Conférence hindoue-musulmane

d’Allahabad la vota à l’unanimité, le 30 juin 1920: elle fixait au

vice-roi un délai d’un mois pour faire droit à l’ultimatum.

Gandhi écrit lui-même au vice-roi. Il lui notifie le mouvement de

Non-coopération. Il explique pourquoi il y a recours; et les raisons

qu’il en donne sont curieuses: car, même à ce suprême instant, il

atteste son désir de ne pas rompre avec l’Angleterre, et son espoir de

l’amener à résipiscence par une révolte légale:

«Il ne me reste plus, dit-il, que deux seuls partis: ou bien me

détacher de l’Angleterre, ou bien, si je crois encore à la supériorité

de la Constitution britannique sur les autres Constitutions, obliger

le gouvernement à nous rendre justice. Or, je crois encore à la

supériorité de la Constitution britannique. _Et c’est pourquoi je

conseille la désobéissance._»

On voit quel grand citoyen de l’Empire l’aveugle orgueil de l’Empire n’a

pas su conserver.

Mahatma Gandhi(#67205) · 第 7 / 19 题