IV

Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose.

Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu

Du mourant qui pressent sa lente apothéose?

Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu?

Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée?

Ou contre le néant un héroïque effort?

Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée,

Quand le balancier tombe, oublié du ressort?

Naguère ce problème où mon doute s'enfonce,

Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser;

J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse,

Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.

Ah! doctrines sans nombre où l'été de mon âge

Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir,

De mes veilles sans fruit réparez le dommage,

Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,

Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve,

Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir,

Ou que, la même encor sous une forme neuve,

Vers la plus haute étoile elle se sent ravir!

Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être,

Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés.

Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître,

Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés!

Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes,

Qui du Juif magnanime avez couvert la voix;

Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes,

Vaine philosophie où tout sombre à la fois;

Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire

Changes la vision pour le tâtonnement,

Science, qui partout te heurtant au mystère

Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.

Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige,

Pour l'autre un phénomène. Eh! que m'importe à moi!

Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je,

Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.

V

Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,

Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais,

Arrière les savants, les docteurs, les apôtres.

Je n'interroge plus, je subis désormais.

Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme,

Elle a contre elle-même armé son propre enfant;

L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme,

Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.

Avec elle longtemps, de toute ma pensée

Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps,

Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée,

Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.

Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races,

Abominable excuse au carnage que font

Des peuples malheureux les nations voraces,

De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond,

Je succombe épuisé, comme en pleine bataille,

Un soldat, par la veille et la marche affaibli,

Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille,

Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli;

Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire

Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui,

Mais trop las pour frapper il lègue la victoire

Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.

Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître,

Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux,

Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître,

Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.

Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble,

Ouvriers inconnus de l'infini malheur,

Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble,

Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!

Et si je dois fournir aux avides racines

De quoi changer mon être en mille êtres divers,

Dans l'éternel retour des fins aux origines

Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.

[Illustration]

[Illustration]

Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier série · 第 54 / 64 题