la plus petite souris qui court sur le plancher, vous pourriez ici
frissonner et trembler d'effroi lorsqu'un lion féroce vient à rugir dans
sa rage. Sachez donc que moi, Snug le menuisier, je ne suis ni un lion
féroce ni la femelle d'un lion; car si j'étais venu comme un lion irrité
dans ce lieu, ma vie courrait de grands dangers.»
THÉSÉE.--Une fort bonne bête, et d'une honnête conscience.
DÉMÉTRIUS.--La meilleure bête, pour une bête bête, que j'ai jamais vue,
mon prince.
LYSANDRE.--Ce lion est un vrai renard par la valeur.
THÉSÉE.--Cela est vrai; et un véritable oison par la prudence.
DÉMÉTRIUS.--Non pas, mon prince, car sa valeur ne peut emporter sa
prudence, et le renard emporte l'oison.
THÉSÉE.--Sa prudence, j'en suis sûr, ne peut emporter sa valeur; car
l'oison n'emporte pas le renard. C'est à merveille; laissez-le à sa
prudence, et écoutons la Lune.
LE CLAIR-DE-LUNE.--«Cette lanterne vous représente la lune et ses
cornes.»
DÉMÉTRIUS.--Il aurait dû porter les cornes sur sa tête.
THÉSÉE.--Ce n'est pas un croissant; et ses cornes sont invisibles dans
la circonférence.
LE CLAIR-DE-LUNE.--«Cette lanterne représente la lune et ses cornes; et
moi j'ai l'air d'être l'homme dans la lune[43].»
[Note 43: Ce personnage n'était pas nouveau. Shakspeare le tourne ici
en ridicule.]
THÉSÉE.--Cette erreur est la plus grande de toutes: l'homme devrait être
mis dans la lanterne; autrement, comment serait-il l'homme dans la lune?
DÉMÉTRIUS.--Il n'ose pas se fourrer là, à cause de la chandelle; car
vous voyez qu'elle flambe déjà.
HIPPOLYTE.--Je suis lasse de cette lune: je voudrais que la scène
changeât.
THÉSÉE.--Il paraît, à sa petite lueur de prudence, qu'il est dans le
décours. Mais cependant, par politesse et par raison, il faut attendre
le temps voulu.
LYSANDRE.--Poursuis, lune.
LE CLAIR-DE-LUNE.--«Tout ce qui me reste à vous dire, c'est de vous
déclarer que la lanterne est la lune; moi l'homme dans la lune; ce
buisson d'épines, mon buisson d'épines; et ce chien, mon chien.»
DÉMÉTRIUS.--Eh! mais, tout cela devrait être dans la lanterne; car ils
sont dans la lune. Mais, silence; voici Thisbé.
THISBÉ.--«Voici la tombe du vieux Ninny. Où est mon amant?»
LE LION.--«Hoh!» (Le Lion rugit, Thisbé s'enfuit.)
DÉMÉTRIUS.--Bien rugi, lion!
THÉSÉE.--Bien couru, Thisbé!
HIPPOLYTE.--Bien brillé, lune!--Vraiment, la lune luit de fort bonne
grâce.
(Le Lion déchire le manteau de Thisbé, et sort.)
THÉSÉE.--Bien mâché, lion!
DÉMÉTRIUS.--Et voilà Pyrame qui vient.
LYSANDRE.--Et la lune qui disparaît.
PYRAME.--«Douce lune, je te remercie de tes rayons solaires! Je te rends
grâces, lune, de ta clarté si brillante; car à la lumière de tes rayons
gracieux, dorés et brillants, je me promets de goûter la vue de la
très-fidèle Thisbé!»
Mais, arrêtons, ô horreur!
Mais, voyons: pauvre chevalier,
Quel affreux objet s'offre ici?
Mes yeux, voyez-vous?
Comment cela peut-il être?
Ô ma petite poule, ô ma chère!
Ton beau manteau,
Quoi donc, est-il teint de sang?
Approchez, cruelles furies;
Ô destin: venez, venez,
Coupez fil et filasse:
Écrasez, détruisez, égorgez, et finissez tout!
THÉSÉE.--Cette fureur et la mort d'un tendre amant seraient capables de
rendre un homme triste.
HIPPOLYTE.--J'en veux à mon coeur; mais j'ai pitié de lui.
PYRAME.--«Ô nature! pourquoi formas-tu des lions? Puisque cet infâme
lion a défloré ici ma chère maîtresse, qui est... non, non, qui était la
plus belle personne qui ait vécu, qui ait aimé, qui ait caressé, qui ait
regardé de ses beaux yeux.»
Venez, larmes, confondez-vous,--
À moi, mon épée, et blesse
Le sein de Pyrame:
Oui, le sein gauche
Où palpite le coeur.
Ainsi je meurs, je meurs, je meurs,
Maintenant je suis mort,
Maintenant je suis parti de ce monde;
Mon âme est dans les cieux.
Langue, perds ta lumière;
Lune, prends la fuite;
Et maintenant, meurs, meurs, meurs.
Meurs, meurs.
(Il meurt. Le Clair-de-Lune sort.)
DÉMÉTRIUS.--Plus de dé pour lui si ce n'est l'as, car il n'est plus
qu'_un_[44].
[Note 44: «_Die_, mourir, et _die_, équivoque.» FARMER.]
LYSANDRE.--Il est moins qu'un as, ami, car il est mort; il n'est rien.
THÉSÉE.--Avec le secours d'un chirurgien, il pourrait en revenir encore
et se trouver un âne.
HIPPOLYTE.--Par quel hasard le Clair-de-Lune s'en est-il allé, avant que
Thisbé revienne et trouve son amant?
THÉSÉE.--Elle le trouvera à la clarté des étoiles.--La voici qui
s'avance, et sa douleur va finir la pièce.
(Thisbé paraît.)
HIPPOLYTE.--Il me semble qu'elle ne doit pas être fort longue, pour un
pareil Pyrame; j'espère qu'elle sera courte.
DÉMÉTRIUS.--Lequel de Pyrame ou de Thisbé vaut le mieux? Un atome ferait
pencher la balance.
LYSANDRE.--Elle l'a déjà aperçu avec ses beaux yeux.
DÉMÉTRIUS.--Et la voilà qui va gémir: vous allez entendre.
THISBÉ.
Dors-tu, mon amant?
Quoi! serais-tu mort, mon beau tourtereau?
Ô Pyrame! lève-toi:
Parle, parle-moi: tout à fait muet?
Donc, mort, mort? Une tombe
Doit donc couvrir tes yeux.
Ce front de lis,
Ce nez vermeil,
Ces joues jaunes comme la primevère,
Sont évanouis, sont évanouis.
Amants, gémissez;
Ses yeux étaient verts comme porreau.
Ô vous, trio de soeurs,
Venez, venez à moi.
Avec vos mains pâles comme le lait,
Teignez-les dans le sang,
Puisque vous avez coupé
De vos ciseaux son fil de soie.
Langue, n'ajoute pas un mot;
Viens, fidèle épée,
Viens, lame tranchante, plonge-toi dans mon sein,
Et adieu, mes amis.
Ainsi finit Thisbé.
Adieu, adieu, adieu.
(Elle meurt.)
THÉSÉE.--Le clair de lune et le lion sont restés pour enterrer les
morts.
DÉMÉTRIUS.--Oui, et la muraille aussi.
BOTTOM.--Non, je puis vous l'assurer. La muraille qui séparait leurs
pères est à bas.--Vous plaît-il de voir l'épilogue, ou d'entendre une
danse bergamasque[45], entre deux acteurs de notre troupe?
[Note 45: On sait que les danses bergamasques ont eu longtemps de la
réputation.]
THÉSÉE.--Point d'épilogue, je vous prie; car votre pièce n'a pas besoin
d'apologie: ne vous excusez-pas; car lorsque tous les acteurs sont
morts, il n'est pas besoin d'en blâmer aucun. Vraiment, si celui qui a
composé cette pièce avait joué le rôle de Pyrame, et qu'il se fût pendu
avec la jarretière de Thisbé, cela aurait fait une bien belle tragédie;
et c'en est une en vérité, et jouée avec distinction. Mais, voyons
notre bergamasque: laissez là votre épilogue. (_Une danse de paysans
bouffons._) La langue de fer de minuit a prononcé douze: amants, au lit;
c'est presque l'heure des fées. Je crains bien que nous ne dormions trop
tard le matin, comme nous avons veillé trop longtemps cette nuit.
Cette farce grossière nous a bien trompés sur la marche pesante de la
nuit.--Chers amis, allons à notre lit: en l'honneur de cette solennité,
nous passerons quinze jours entiers dans les fêtes nocturnes et des
divertissements nouveaux, et chaque jour amènera de nouveaux plaisirs,
pour célébrer cette fête. (Tous sortent.)
SCÈNE II
_Entre_ PUCK.
Voici l'heure où le lion affamé rugit,
Où le loup hurle à la lune,
Tandis que le lourd laboureur ronfle
Épuisé de sa pénible tâche.
Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;
La chouette, poussant son cri sinistre,
Rappelle aux malheureux, couchés dans les douleurs,
Le souvenir d'un drap funèbre.
Voici le temps de la nuit,
Où les tombeaux, tous entr'ouverts,
Laissent échapper chacun son spectre,
Qui va errer dans les sentiers des cimetières.
Et nous, fées, qui voltigeons
Près du char de la triple Hécate,
Fuyant la présence du soleil,
Et suivant l'ombre comme un songe,
Nous gambadons maintenant. Pas une souris
Ne troublera cette maison sacrée.
Je suis envoyé devant, avec un balai,
Pour balayer la poussière derrière la porte[46].
[Note 46: La propreté est nécessaire pour attirer chez soi des fées
propices.]
(Entrent Oberon et Titania avec leur cour.)
OBERON.
Qu'une faible lumière éclaire cette maison
Par le moyen de ce feu mourant;
Que tous les esprits et toutes les fées
Sautent d'un pied léger, comme l'oiseau sur la branche.
Répétez après moi ce couplet:
Chantez et dansez rapidement à sa mesure.
TITANIA.
D'abord, répétez ce couplet par coeur;
Et à chaque mot une cadence;
Les mains enlacées, avec la grâce des fées,
Nous chanterons et nous bénirons cette demeure.
(Chant et danse[47].)
[Note 47: On prétend qu'il y a ici deux couplets perdus.]
OBERON.
À présent, jusqu'à la pointe du jour,
Que chaque fée erre dans ce palais.
Nous irons au beau lit nuptial,
Et il sera béni parmi nous;
Et la lignée qui y sera engendrée
Sera toujours heureuse.
Ces trois couples d'amants
Seront toujours sincères et fidèles,
Et les taches de la main de la nature
Ne se verront point sur leurs enfants.
Jamais signe, bec de lièvre, cicatrice,
Ou marque de sinistre augure, qui sont
Si pénibles à voir au jour de la nativité,
N'existeront pour leurs enfants.
Fées, dispersez-vous;
Qu'avec la rosée des champs
Chacune voue chaque appartement
De ce palais à la douce paix,
Il subsistera toujours en sûreté,
Et le maître en sera toujours béni.
Allons, vite,
Ne tardons plus
Venez me rejoindre au point du jour.
(Oberon et Titania sortent avec leur cour.)
PUCK.
Si nous, légers fantômes, nous avons déplu,
Figurez-vous seulement (et tout sera réparé),
Que vous avez fait ici un court sommeil,
Tandis que ces visions erraient autour de vous.
Seigneurs, ne blâmez point
Ce faible et vain sujet,
Et ne le prenez que pour un songe:
Si vous faites grâce, nous corrigerons.
Et comme je suis un honnête Puck,
Si nous avons le bonheur immérité
D'échapper cette fois à la langue du serpent[48],
Nous ferons mieux avant peu,
Ou tenez Puck pour un menteur.
Ainsi; bonne nuit à tous.
Prêtez-moi le secours de vos mains si nous sommes amis
Et Robin vous dédommagera quelque jour.
(Il sort.)
[Note 48: Les sifflets.]
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
End of Project Gutenberg's Le songe d'une nuit d'été, by William Shakespeare