et à ma fierté, si Hermia a voulu dire que Lysandre mentait. Mais, mon
aimable ami, au nom de la tendresse et de la courtoisie, éloigne-toi un
peu: cette séparation, prescrite par la décence humaine convient à un
amant vertueux, et à une jeune vierge: oui, tiens-toi à cette distance;
et bonsoir, mon bien-aimé; que ton amour ne finisse qu'avec ta précieuse
vie!
LYSANDRE.--Je réponds à cette tendre prière: Ainsi soit-il, ainsi
soit-il; et que ma vie finisse quand finira ma fidélité! Voici mon lit:
que le sommeil t'accorde tout son repos!
HERMIA.--Que la moitié de ses faveurs ferme les yeux de celui qui
m'adresse ce souhait. (Ils s'endorment tous deux.)
(Entre Puck.)
PUCK.
J'ai couru tout le bois;
Je n'ai trouvé aucun Athénien
Sur les yeux de qui je pusse essayer
La force de cette fleur pour inspirer l'amour.
Nuit et silence! Qui est ici?
Il porte les habits d'Athènes.
C'est l'homme que m'a désigné mon maître,
Et qui dédaigne la jeune Athénienne.
Et la voici elle-même profondément endormie
Sur la terre humide et fangeuse.
Oh! la jolie enfant: elle n'a pas osé se coucher
Près de ce cruel, de cet ennemi de la tendresse.
Rustre, je répands sur tes yeux
Tout le pouvoir que ce charme possède:
Qu'à ton réveil l'amour défende au sommeil
De jamais descendre sur ta paupière.
Réveille-toi dès que je serai parti:
Il faut que j'aille retrouver Oberon.
(Entrent Démétrius et Hélène courant.)
HÉLÈNE.--Arrête, cher Démétrius, dusses-tu me donner la mort!
DÉMÉTRIUS.--Je t'ordonne de t'en aller, ne me poursuis pas ainsi.
HÉLÈNE.--Oh! veux-tu donc m'abandonner ici dans les ténèbres? Ne fais
pas cela.
DÉMÉTRIUS.--Arrête, sous peine de ta vie: je veux m'en aller seul.
(Démétrius s'enfuit.)
HÉLÈNE, _seule_.--Oh! cette vaine poursuite m'a mise hors d'haleine.
Plus je le prie, et moins j'obtiens. Hermia est heureuse, en quelque
lieu qu'elle se trouve; car elle a des yeux célestes, et qui attirent
vers elle. Comment ses yeux sont-ils devenus si brillants? Ce n'est
pas à force de larmes amères: si cela était, mes yeux en ont été plus
souvent arrosés que les siens. Non, non; je suis laide comme un ours,
car les bêtes de ce bois qui me rencontrent s'enfuient de peur. Il n'est
donc pas étonnant que Démétrius, qui est un monstre sauvage, fuie
aussi ma présence. Que mon miroir est perfide et imposteur, de m'avoir
persuadé de comparer mon visage aux doux yeux d'Hermia! Mais, qui est
ici? Lysandre, étendu sur la terre! Est-il mort, ou endormi? Je ne
vois point de sang, nulle blessure.--Lysandre, si vous êtes vivant, bon
Lysandre, éveillez-vous.
LYSANDRE (_Il s'éveille._)... Et je traverserais les flammes pour
l'amour de toi. Transparente Hélène! la nature montre son art, en me
faisant voir ton coeur à travers ton sein. Où est Démétrius? Oh! que ce
nom odieux est bien celui d'un homme destiné à mourir de mon épée!
HÉLÈNE.--Ne parlez ainsi, Lysandre; ne parlez pas ainsi: qu'importe
qu'il aime votre Hermia? Lysandre, que vous importe? Hermia n'aime que
vous; ainsi soyez content.
LYSANDRE.--Content avec Hermia? Non! je me repens des instants ennuyeux
que j'ai perdus avec elle. Ce n'est point Hermia, c'est Hélène que
j'aime. Qui ne voudrait changer un corbeau contre une colombe? La
volonté de l'homme est gouvernée par la raison; et ma raison me dit que
vous êtes la plus digne d'être aimée. Les plantes qui croissent encore
ne sont pas mûres avant leur saison; et moi-même, trop jeune jusqu'ici,
je n'étais point mûr pour la raison; mais maintenant que je touche au
plus haut point de la perfection humaine, la raison devient le guide de
ma volonté et me conduit à vos yeux, où je vois des histoires d'amour
écrites dans le livre le plus précieux de l'amour.
HÉLÈNE.--Pourquoi suis-je née pour être en butte à cette ironie? Quand
ai-je mérité d'essuyer de votre part ces mépris? N'est-ce donc pas
assez, n'est-ce donc pas assez, jeune homme, que je n'aie jamais pu,
non, et que je ne puisse jamais mériter un doux regard des yeux de
Démétrius, sans qu'il faille encore que vous insultiez à ma disgrâce? De
bonne foi, vous me faites une injure; oui, oui, vous m'insultez, en me
faisant la cour d'une manière si méprisante! Mais adieu; je suis forcée
d'avouer que je vous avais cru doué d'une générosité plus vraie. Oh! se
peut-il qu'une femme rebutée d'un homme soit à cause de cela cruellement
raillée par un autre? (Elle sort.)
LYSANDRE.--Elle ne voit point Hermia.--Hermia, continue de dormir ici,
et puisses-tu ne jamais t'approcher de Lysandre! Car, comme l'excès des
mets les plus délicieux porte à l'estomac le dégoût le plus invincible;
comme les hérésies que les hommes abjurent sont détestées surtout par
ceux qu'elles avaient trompé; de même, toi, objet de ma satiété et de
mon hérésie, sois haïe de tous, et surtout de moi! Et vous, puissances
de mon âme, consacrez votre amour et votre force à honorer Hélène, et à
me rendre son chevalier. (Il sort.)
HERMIA, _se réveillant en sursaut_.--À mon secours, Lysandre! à mon
secours! Oh! fais ton possible pour arracher ce serpent qui rampe sur
mon sein: hélas! par pitié!--Quel était ce songe! Lysandre, vois comme
je tremble de frayeur! il m'a semblé qu'un serpent me dévorait le coeur,
et que toi, tu étais assis, souriant à mon cruel tourment.--Lysandre!
quoi, s'est-il éloigné! Lysandre! Seigneur! Quoi! il ne m'entend pas!
Il est parti! Pas un son, pas une parole! Hélas! où êtes-vous?
Répondez-moi, si vous pouvez m'entendre: parlez-moi, au nom de tous les
amours! Je suis prête à m'évanouir de terreur!--Personne!--Ah! je vois
enfin que tu n'es plus près de moi; il faut que je trouve à l'instant,
ou la mort, ou toi. (Elle sort).
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
La scène est toujours dans le bois. La reine des fées est endormie.
_Entrent_ QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, STARVELING.
BOTTOM.--Sommes-nous tous rassemblés?
QUINCE.--Oui, oui; et voici une place admirable pour notre répétition.
Ce gazon vert sera notre théâtre, ce buisson d'épines nos coulisses; et
nous allons jouer la pièce tout comme nous la jouerons devant le duc.
BOTTOM.--Pierre Quince!
QUINCE.--Que dis-tu, terrible Bottom?
BOTTOM.--Il y a dans cette comédie de _Pyrame et Thisbé_ des choses qui
ne plairont jamais. D'abord, Pyrame doit tirer son épée et se tuer. Les
dames ne supporteront jamais cela. Qu'avez-vous à répondre?
SNOUT.--Par Notre-Dame, cela leur fera une peur affreuse.
STARVELING.--Je crois que nous ferons bien de laisser la tuerie de côté
quand tout sera fini.
BOTTOM.--Pas du tout. J'ai un expédient pour tout concilier. Écrivez-moi
un prologue, et que ce prologue ait l'air de dire que nous ne ferons
aucun mal avec nos épées, et que Pyrame n'est pas tué tout de bon; pour
plus grande assurance, dites-leur que moi, qui fais Pyrame, je ne suis
pas Pyrame, mais Bottom le tisserand: cela les rassurera tout à fait
contre la peur.
QUINCE.--Allons, nous ferons ce prologue; et il sera écrit en vers de
huit et de six[26].
[Note 26: On sait qu'un sonnet ne peut avoir que quatorze vers.]
BOTTOM.--Non, ajoutez-en encore deux: qu'on le fasse en vers de huit.
SNOUT.--Et les dames ne seront-elles point effrayées du lion?
STARVELING.--Je le crains bien, je vous assure.
BOTTOM.--Camarades, vous devriez y bien réfléchir. Amener sur la
scène, Dieu nous protége! un lion parmi des dames, c'est une chose bien
terrible; car il n'y a pas de plus redoutable bête sauvage que votre
lion, au moins; nous devons bien faire attention à cela.
SNOUT.--Il faudra donc un autre prologue pour dire que le lion n'est pas
un lion.
BOTTOM.--Oh! il faut que vous nommiez celui qui joue le lion, et que
l'on voie la moitié de son visage au travers du cou du lion; il
faut qu'il parle lui-même, et qu'il dise ceci, ou quelque chose
d'équivalent:--«Mesdames, ou belles dames, je vous souhaiterais, ou je
vous demanderais, ou je vous prierais de ne pas avoir peur, de ne pas
trembler; je réponds de votre vie sur la mienne. Si vous croyiez que je
viens ici comme un lion, ce serait exposer ma vie. Non, je ne suis rien
de pareil; je suis un homme tout comme les autres hommes.....» Et alors
qu'il dise son nom, et qu'il leur déclare tout net qu'il est Snug le
menuisier.
QUINCE.--Allons, cela sera ainsi. Mais il y a encore deux choses bien
difficiles: c'est, d'abord, d'introduire le clair de lune dans une
chambre; car vous savez que Pyrame et Thisbé se rencontrent au clair de
la lune.
SNUG.--La lune brillera-t-elle le soir que nous jouerons notre pièce?
BOTTOM.--Un calendrier! un calendrier! voyez dans l'almanach, cherchez
le clair de lune, cherchez le clair de lune!
QUINCE.--Oui: il y aura de la lune ce soir-là.
BOTTOM.--Alors, vous pouvez laisser ouverte une fenêtre de la grande
chambre où nous jouerons, et la lune pourra y briller par la fenêtre.
QUINCE.--Oui: ou un homme peut venir avec un fagot d'épines et une
lanterne, et dire qu'il vient pour représenter ou figurer le personnage
du clair de lune.--Mais il y a encore une autre difficulté. Il nous
faut une muraille dans la grande chambre; car Pyrame et Thisbé, dit
l'histoire, se parlaient au travers de la fente d'un mur.
SNUG.--Vous ne pourrez jamais amener une muraille sur la scène. Qu'en
dites-vous, Bottom?
BOTTOM.--Le premier venu peut représenter une muraille: il n'a qu'à
avoir quelque enduit de plâtre, ou d'argile, ou de crépi sur lui, pour
figurer la muraille; ou bien encore, qu'il tienne ses doigts ainsi
ouverts; et, à travers ces fentes, Pyrame et Thisbé pourront se parler
tout bas.
QUINCE.--Si cela peut s'arranger, tout est en règle.--Allons,
asseyez-vous tous, fils de vos mères, et récitez vos rôles. Vous,
Pyrame, commencez; et quand vous aurez débité vos discours, vous
entrerez dans ce buisson, et ainsi des autres, chacun selon son rôle.
(Puck survient sans être vu.)
PUCK.--Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons,
si près du lit de la reine des fées? Quoi! une pièce en jeu? Je veux
être de l'auditoire, et peut-être aussi y serai-je acteur, si j'en
trouve l'occasion.
QUINCE.--Parlez, Pyrame.--Thisbé, avancez.
PYRAME.--«Thisbé, les fleurs exhalent de douces _odieuses_.
QUINCE.--Odeurs, odeurs.
PYRAME.--... Exhalent de douces odeurs: telle est celle de votre
haleine, ma chère, très-chère Thisbé.--Mais, écoutez; une voix!--Restez
ici un moment et dans l'instant je vais venir vous retrouver.» (Il
sort.)
PUCK, _à part_.--Voilà le plus étrange Pyrame qui ait jamais joué ici.
(Il sort.)
THISBÉ.--Est-ce à mon tour de parler?
QUINCE.--Oui, vraiment, c'est à vous; car vous devez concevoir qu'il ne
vous quitte que pour voir d'où vient un bruit qu'il a entendu, et qu'il
va revenir sur-le-champ.
THISBÉ.--Très-radieux Pyrame, dont le teint a la blancheur des lis,
et dont les couleurs brillent comme la rose vermeille sur un églantier
triomphant: sémillant jouvenceau, et même très-aimable juif[27], aussi
fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut fatiguer.--J'irai te
trouver, Pyrame, à la tombe de _Ninny_[28].
[Note 27: _Most brisky Juvenal, and Eke most lovely Jew_. Le mot
_Jew_ semble être ici une abréviation de _Juvénal_, et forme une
espèce d'équivoque avec la première syllabe de _Juvénal_, à cause de la
prononciation. Au reste, tout ceci n'est que parodie.]
[Note 28: _Ninny_, lourdaud, jeu de mots.]
QUINCE.--À la tombe de Ninus, l'ami!--Mais vous ne devez pas dire cela
encore; c'est une réponse que vous avez à faire à Pyrame. Vous débitez
tout votre rôle à la fois; les _répliques_, et tout.--Pyrame, entrez,
votre tour est venu. _Rien ne peut fatiguer_, sont les derniers mots de
la tirade.
(Puck rentre avec Bottom affublé d'une tête d'âne.)
THISBÉ.--Aussi fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut
fatiguer.
PYRAME.--Si j'étais beau, Thisbé, je ne serais jamais qu'à toi.
QUINCE.--O prodige monstrueux! prodige étrange! ce lieu est
hanté.--Vite, camarades, fuyons! Camarades, au secours! (Toute la troupe
s'enfuit.)
PUCK.--Je vais vous suivre; je vais vous faire tourner à travers les
marécages, les buissons, les ronces et les épines. Tantôt je serai
cheval, et tantôt chien, pourceau, ours sans tête, et tantôt une flamme;
hennissant, aboyant, grondant, rugissant, brûlant; cheval, chien,
pourceau, ours, et feu tour à tour. (Il sort.)
BOTTOM.--Pourquoi donc s'enfuient-ils ainsi? C'est un tour qu'ils me
jouent pour me faire peur.
(Snout rentre.)
SNOUT.--Ô Bottom, comme te voilà changé! Que vois-je donc là sur tes
épaules?
BOTTOM.--Qu'est-ce que tu vois? Tu vois une tête d'âne, qui est la
tienne; n'est-ce pas? (Snout sort.)
(Quince rentre.)
QUINCE.--Dieu te bénisse, Bottom! Dieu te bénisse! Te voilà
métamorphosé. (Il sort.)
BOTTOM, _seul_.--Je vois leur malice: ils veulent faire un âne de moi,
pour m'effrayer, s'ils le peuvent. Mais, moi, je ne veux pas bouger de
cette place, quoi qu'ils puissent faire. Je vais me promener ici en long
et en large, et je vais chanter, afin qu'ils comprennent que je n'ai pas
la moindre peur. (Il chante.)
Le merle au noir plumage,
Au bec jaune comme l'orange,
La grive avec son chant si gai,
Le roitelet avec sa petite plume.
TITANIA, _s'éveillant._--Quel ange me réveille sur mon lit de fleurs?
BOTTOM _chantant_.
Le pinson, le moineau et l'alouette,
Le gris coucou avec son plain-chant,
Dont maint homme remarque la note,
Sans oser lui répondre _non_.
Car en effet, qui voudrait compromettre son esprit avec un si fol
oiseau? Qui voudrait donner un démenti à un oiseau, quand il crierait,
_coucou_, à perte d'haleine?
TITANIA.--Ah! je te prie, aimable mortel, chante encore. Mon oreille est
amoureuse de tes chants, mes yeux sont épris de ta personne; et la
force de ton brillant mérite me contraint, malgré moi, de déclarer, à la
première vue, de jurer que je t'aime.
BOTTOM.--Il me semble, madame, que vous n'auriez guère de raison pour
m'aimer; et cependant, à dire la vérité, la raison et l'amour ne vont
guère aujourd'hui de compagnie: c'est grand dommage que quelques braves
voisins ne veuillent pas les réconcilier. Oui, je pourrais ruser comme
un autre, dans l'occasion.
TITANIA.--Tu es aussi sensé que tu es beau.
BOTTOM.--Oh! ni l'un ni l'autre. Mais si j'avais seulement assez
d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais assez pour l'usage que j'en
veux faire.
TITANIA.--Ah! ne désire pas de sortir de ce bois. Tu resteras ici, que
tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d'un rang élevé; l'été règne
toujours sur mon empire; et moi, je t'adore. Viens donc avec moi, je te
donnerai des fées pour te servir; elles iront te chercher mille joyaux
dans l'abîme; elles chanteront tandis que tu dormiras sur un lit de
fleurs; et je saurai si bien épurer les éléments grossiers de ton
corps mortel, que tu voleras comme un esprit aérien. Fleur-des-Pois,
Toile-d'Araignée, Papillon, Graine-de-Moutarde!
(Quatre fées se présentent.)
PREMIÈRE FÉE.--Me voilà à vos ordres.
SECONDE FÉE.--Et moi aussi.
TROISIÈME FÉE.--Et moi aussi.
QUATRIÈME FÉE.--Où faut-il aller?
TITANIA.--Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur: dansez dans
ses promenades, gambadez à ses yeux; nourrissez-le d'abricots et de
framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres; dérobez
aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs
cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux
brillants du ver luisant[29], pour éclairer le coucher et le lever de mon
bien-aimé; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les
rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et
faites-lui la révérence.
[Note 29: «C'est la queue du ver luisant (_lampyris_), qui est
phosphorique, et non ses yeux.» JOHNSON.]
PREMIÈRE FÉE.--Salut, mortel!
SECONDE FÉE.--Salut!
TROISIÈME FÉE.--Salut!
QUATRIÈME FÉE.--Salut!
BOTTOM.--Je rends mille grâces à Vos Seigneuries, de tout mon coeur.--Je
vous prie, quel est le nom de Votre Seigneurie?
UNE FÉE.--Toile-d'Araignée.
BOTTOM.--Je serai charmé de lier avec vous une plus étroite
connaissance. Cher monsieur Toile-d'Araignée, si je me coupe le doigt,
j'aurai recours à vous.--(_À une autre fée_.) Votre nom, mon bon
monsieur?
SECONDE FÉE.--Fleur-des-Pois.
BOTTOM.--Je vous prie, recommandez-moi à madame Cosse, votre mère, et
à M. Cosse, votre père. Cher monsieur Fleur-des-Pois, je veux que nous
fassions plus ample connaissance.--(_À une autre fée_.) Votre nom, je
vous en conjure, monsieur?
TROISIÈME FÉE.--Graine-de-Moutarde.
BOTTOM.--Bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais à merveille votre
rare patience, ce lâche géant _Roastbeef_ a dévoré plusieurs membres
de votre maison. Je vous promets que vos parents m'ont fait venir les
larmes aux yeux plus d'une fois; nous nous lierons ensemble, mon cher
Graine-de-Moutarde.
TITANIA.--Allons, accompagnez-le: conduisez-le sous mon berceau. La
lune paraît nous regarder d'un oeil humide; et lorsqu'elle pleure, les
petites fleurs pleurent aussi et regrettent quelque virginité violée...
Enchaînez la langue de mon bien-aimé: conduisez-le en silence. (Ils
sortent.)
SCÈNE II
Une autre partie du bois.
OBERON _entre_.
OBERON.--Je voudrais bien savoir si Titania s'est réveillée; et puis,
quel a été le premier objet qui s'est présenté à sa vue, et dont il
faut qu'elle se passionne jusqu'à la fureur. (_Entre Puck_.) Voici
mon courrier.--Eh bien! folâtre esprit, quelle fête nocturne a lieu
maintenant dans ce bois enchanté?
PUCK.--Ma maîtresse est éprise d'un monstre. Près de la retraite de son
berceau sacré, à l'heure où elle était plongée dans le sommeil le plus
profond, une bande de rustres, artisans grossiers, qui gagnent leur pain
dans les échoppes d'Athènes, se sont rassemblés pour répéter une comédie
destinée à être jouée le jour des noces du grand Thésée. Le plus stupide
malotru de cette troupe d'ignorants, qui représentait Pyrame, dans leur
pièce, a abandonné le lieu de la scène, et est entré dans un hallier:
là, je l'ai surpris et je lui ai planté une tête d'âne sur la sienne.
Cependant, son tour est venu de répondre à sa Thisbé: alors, mon acteur
revient sur la scène. Aussitôt que ses camarades l'aperçoivent, comme
une troupe d'oies sauvages, qui ont aperçu l'oiseleur s'approcher en
rampant, ou comme une compagnie de corneilles à tête brune, qui se
lèvent et croassent au bruit d'un fusil, se séparent, et traversent en
désordre les airs, de même, à sa vue, tous se mettent à fuir. Alors, au
bruit de nos pieds, par-ci, par-là, l'un d'eux tombe à terre, crie au
meurtre et appelle des secours d'Athènes. Leur faible raison, égarée
par une grande frayeur, voit s'armer contre eux les objets inanimés.
Les ronces et les épines déchirent leurs habits, emportent à l'un
ses manches, à l'autre son chapeau: toutes choses ravissent quelque
dépouille à ceux qui cèdent tout. Je les ai conduits ainsi dans le
délire de la peur, et j'ai laissé ici le beau Pyrame métamorphosé; le
hasard a voulu que, dans ce moment même, Titania se soit réveillée, elle
a pris aussitôt de l'amour pour un âne.
OBERON.--L'événement surpasse mes espérances.--Mais as-tu oint les yeux
de l'Athénien avec ce philtre d'amour, comme je te l'avais ordonné?
PUCK.--Je l'ai surpris dormant.--C'est une chose faite aussi; et la
jeune Athénienne est auprès de lui; de façon qu'il faut nécessairement
qu'à son réveil, ses yeux l'aperçoivent.
(Entrent Démétrius et Hermia.)
OBERON.--Reste à mon côté: voici justement l'Athénien.
PUCK.--C'est bien la femme: mais ce n'est pas l'homme.
DÉMÉTRIUS.--Ah! pourquoi rebutez-vous celui qui vous aime tant? Gardez
ces rigueurs pour votre plus cruel ennemi.
HERMIA.--Tu n'essuies de moi que des reproches; mais je voudrais pouvoir
te maltraiter davantage; car tu m'as donné, j'en ai peur, sujet de te
maudire. Si tu as assassiné Lysandre pendant son sommeil, déjà enfoncé
à moitié dans le sang achève de t'y plonger, et tue-moi aussi. Le soleil
n'est pas aussi fidèle au jour que Lysandre l'était pour moi.--Aurait-il
jamais abandonné son Hermia endormie? Je croirai plutôt qu'on peut
percer d'outre en outre le globe entier de la terre, et que la lune peut
descendre à travers son centre, et aller à midi aux antipodes déranger
son frère. Il faut que tu l'aies assassiné: tu as le regard d'un
meurtrier, un visage cadavéreux, farouche.
DÉMÉTRIUS.--Plutôt l'air d'un homme assassiné, le coeur percé par votre
cruelle sévérité; et cependant, vous qui me tuez, restez aussi radieuse
et aussi pure que Vénus dans sa sphère étincelante.
HERMIA.--Qu'importe à mon cher Lysandre?--Où est-il? Ah! bon Démétrius!
veux-tu me le rendre?
DÉMÉTRIUS.--J'aimerais mieux donner son cadavre à mes lévriers.
HERMIA.--Loin de moi, loin de moi, chien! Tu me fais passer les bornes
de la patience d'une jeune fille. Tu l'as donc tué?--Sois pour jamais
rayé du nombre des humains! Oh! dis-moi, dis-moi une fois, une seule
fois la vérité, par pitié pour moi. Aurais-tu osé le regarder éveillé,
et l'as-tu tué pendant qu'il dormait? Ô le brave exploit! Un reptile,
une vipère en pouvait faire autant; oui, c'est une vipère qu'on peut
accuser, car jamais, serpent que tu es, une vipère n'a blessé avec un
dard plus perfide que ta langue.
DÉMÉTRIUS.--Vous épuisez les emportements de votre colère sur une
méprise. Je ne suis point coupable du sang de Lysandre; et, autant que
je puisse savoir, il n'est point mort.
HERMIA.--Je vous en conjure, dites-moi alors qu'il se porte bien.
DÉMÉTRIUS.--Si je pouvais vous l'assurer, que gagnerais-je à vous le
dire?
HERMIA.--Le privilége de ne plus me revoir jamais.--Et je fuis à
l'instant ta présence abhorrée: ne me recherche plus qu'il soit mort, ou
vivant. (Elle s'en va.)
DÉMÉTRIUS.--Il est inutile de vouloir la suivre dans cet accès de
courroux. Je vais donc me reposer ici quelques moments. Ainsi, le poids
du chagrin devient plus accablant encore, lorsque le sommeil insolvable
refuse de lui payer sa dette; peut-être en ce moment s'acquittera-t-il
quelque peu envers moi, si je fais ici quelque séjour pour attendre sa
complaisance. (Il se couche.)
OBERON.--Qu'as-tu fait? Tu t'es complétement mépris, et tu as placé
le philtre d'amour sur les yeux d'un amant fidèle. Ainsi, l'effet
nécessaire de ta méprise est de changer un amour sincère en amour
perfide, et non pas un amour perfide en un amour sincère.
PUCK.--C'est le destin qui gouverne les événements, et qui fait que,
pour un amant qui garde sa foi, un million d'autres la violent, et
entassent parjures sur parjures.
OBERON.--Va, parcours le bois plus vite que le vent, et vois à découvrir
Hélène d'Athènes: elle est toute malade d'amour, et pâle, épuisée de
soupirs brûlants, qui ont nui à la fraîcheur de son sang. Tâche de
l'amener ici par quelque enchantement; je charmerai les yeux du jeune
homme qu'elle aime, avant qu'elle reparaisse à sa vue.
PUCK.--J'y vais, j'y vais: vois, comme je vole, plus rapidement que la
flèche décochée de l'arc d'un Tartare. (Il sort.)
OBERON.
(Il verse un suc de fleur sur les yeux de Démétrius.)
Fleur de couleur de pourpre,
Blessée par l'arc de Cupidon,
Pénètre dans la prunelle de son oeil!
Quand il cherchera son amante,
Qu'elle brille à ses regards du même éclat
Dont Vénus brille dans les cieux.--
Si, à ton réveil, elle est auprès de
Implore d'elle ton remède.
(Puck revient.)
PUCK.--Chef de notre bande féerique, Hélène est ici à deux pas; et le
jeune homme, victime de ma méprise, demande le salaire de son amour.
Verrons-nous cette tendre scène? Seigneur, que ces mortels sont fous!
OBERON.--Range-toi: le bruit qu'ils font va réveiller Démétrius.
PUCK.--Eh bien! ils seront deux alors à courtiser une femme. Cela doit
faire un spectacle amusant; et rien ne me plaît tant que ces accidents
bizarres et imprévus.
(Entrent Lysandre et Hélène.)
LYSANDRE.--Pourquoi croiriez-vous que je vous recherche par dérision?
jamais le dédain et le mépris ne se manifestent par des larmes: voyez,
quand je vous jure mon amour, je pleure: des serments nés dans les
pleurs annoncent la sincérité; et comment pouvez-vous voir des signes de
mépris dans ce qui porte le gage évident de la bonne foi?